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— Tu joues un jeu dangereux, dit Marillin Gemalphin, son gobelet serré entre les mains.

Très mince, le teint pâle et les cheveux bruns, la sœur marron ne ressemblait pas à une Aes Sedai. Avec son visage étroit et son gros nez, on l’aurait plutôt vue dans la tenue de Falion, pas dans une robe bleue de fine laine digne d’une négociante de bon niveau.

— Pour le moment, elle est isolée de la Source, je sais, mais quand elle pourra de nouveau canaliser, elle te fera payer ça. Si cher, que tu regretteras d’être venue au monde…

— C’est Moridin qui a décidé de son sort… Après son échec à Ebou Dar, il a ordonné qu’elle soit châtiée. J’ignore les détails et je ne veux pas les connaître, mais si Moridin veut lui enfoncer le visage dans la boue, j’appuierai assez fort pour qu’elle respire de la gadoue pendant un an. Ou suggérerais-tu que je désobéisse à un Élu ?

À cette idée, Shiaine manqua frissonner. Marillin but pour cacher son expression, mais ses yeux se plissèrent d’horreur.

— Et toi, Falion ? demanda Shiaine. Veux-tu que je demande à Moridin de t’emmener ? Il te trouverait peut-être un travail moins éprouvant.

Le jour où les poules auront des dents, oui…

Falion n’hésita pas. Plus blême encore qu’à l’accoutumée, elle se fendit d’une révérence.

— Non, maîtresse. Je suis satisfaite de ma condition.

— Tu vois ? lança Shiaine à son interlocutrice.

Très loin d’être satisfaite, Falion aurait accepté n’importe quoi pour ne pas être confrontée au courroux de Moridin. Partageant son appréhension, Shiaine ne ménageait pas sa servante. Un Élu pouvait découvrir bien des choses et en prendre ombrage.

Le fiasco de Shiaine était en principe profondément enfoui, mais on n’était jamais sûre de rien.

— Quand elle pourra de nouveau canaliser, Marillin, elle n’aura plus besoin d’être une servante à plein temps.

De plus, Moridin avait autorisé Shiaine à tuer Falion, si l’envie lui en prenait. En cas de problème, ça restait une excellente solution. D’autant qu’elle avait la permission d’éliminer aussi les deux sœurs, si ça s’imposait…

— C’est possible, oui, convint Marillin. (Elle regarda Falion et eut un rictus.) Moghedien m’a demandé de faire mon possible pour t’aider, mais sache-le, je n’entrerai pas au palais. À mon goût, il y a trop d’Aes Sedai en ville. Le palais, lui, est truffé de Naturelles. Je n’y ferais pas dix pas sans être repérée.

Shiaine soupira, s’adossa à son siège et croisa les jambes. Pourquoi les gens pensaient-ils toujours en savoir plus long que les autres ? Le monde pullulait de crétins.

— Moghedien t’a ordonné de m’aider, Marillin. Je le sais parce que Moridin me l’a dit. Pas directement, mais quand il claque des doigts, Moghedien saute comme une chèvre.

Parler ainsi des Élus pouvait coûter cher, mais Shiaine devait mettre les points sur les i.

— Redis-moi ce que tu ne feras pas ?

Nerveuse, Marillin jeta un nouveau coup d’œil à Falion. Avait-elle peur de finir comme elle ? Pour être franche, Shiaine aurait volontiers échangé Falion contre une servante compétente – à condition de continuer à recourir à ses autres « services ».

Très vraisemblablement, Falion et Marillin mourraient lorsque tout ça serait fini. Shiaine jugeait préférable de ne rien laisser derrière elle…

— Je ne racontais pas n’importe quoi, dit Marillin. Dix pas, je ne les ferais même pas… Mais il y a déjà une femme, au palais, susceptible de te servir. En revanche, il faudra du temps pour la contacter.

— Débrouille-toi pour que ça ne soit pas trop long, Marillin.

Donc, une des sœurs du palais appartenait à l’Ajah Noir. Pour faire ce que Shiaine désirait, il ne pouvait pas s’agir d’un simple Suppôt des Ténèbres. Il fallait une Aes Sedai.

La porte s’ouvrit, Murellin avança, sa masse de muscles obstruant tout le passage, et interrogea sa maîtresse du regard. Derrière lui, Shiaine devina qu’il y avait un autre homme. Quand elle hocha la tête, son gorille s’écarta et fit signe à Daved Hanlon d’avancer.

Vêtu d’un manteau sombre, Hanlon ne put s’empêcher de pincer les fesses de Falion en passant. La servante le foudroya du regard, mais elle ne s’écarta pas. Ce type faisait partie de son châtiment. Mais Shiaine n’avait aucune envie de le regarder peloter sa proie.

— Tu feras ça plus tard, dit-elle. Tout s’est bien passé ?

Hanlon eut un grand sourire.

— À merveille, exactement selon mon plan.

Il écarta son manteau pour révéler sa veste d’uniforme et ses nouveaux galons.

— Tu parles au capitaine de la garde rapprochée d’Elayne Trakand.

11

Des idées d’importance…

Sans même regarder devant lui, Rand franchit le portail et entra dans une grande pièce obscure. L’effort de maintenir son tissage – un combat contre le saidin – lui coupait les jambes. Il aurait aimé se plier en deux et vomir jusqu’à ses entrailles. Non sans mal, il réussit à ne pas céder à la tentation.

Un peu de lumière filtrant des volets disjoints d’une petite fenêtre placée très en hauteur, Rand réussit à voir, puisque le Pouvoir amplifiait tous ses sens. Des meubles et d’autres gros objets couverts d’une housse encombraient presque tout l’espace, le reste étant occupé par des coffres de toutes les tailles, des tonneaux, des caisses de vaisselle et des montagnes de bibelots. Pour circuler, il restait d’étroits passages à peine assez larges pour une personne.

Rand était certain de ne pas tomber sur des domestiques. Au dernier étage du palais royal, on trouvait plusieurs entrepôts de ce genre – l’équivalent, dans une ferme, du grenier où personne ne va jamais. De toute façon, un ta’veren devinait ce genre de choses… Une chance, parce que s’il y avait eu quelqu’un… En s’ouvrant, le portail avait coupé le coin d’un coffre de cuir craquelé et laissé une balafre sur toute la longueur d’une table en marqueterie sur laquelle s’entassaient des vases et des coffrets en bois. Cent ou deux cents ans plus tôt, une reine d’Andor avait peut-être dîné à cette table…

Un siècle ou deux ? ricana Lews Therin dans la tête de Rand. Ça en fait du temps, pas vrai ? Pour l’amour de la Lumière, sortons d’ici. C’est la Fosse de la Perdition !

La voix mourut quand le spectre se rencogna dans les ombres de l’esprit de son hôte.

Pour une fois, Rand avait de bonnes raisons d’écouter Lews Therin. D’un geste, il fit signe à Min de le rejoindre. Aussitôt qu’elle eut quitté la clairière où elle attendait qu’il l’appelle, son compagnon referma le portail, qui devint un trait lumineux vertical avant de disparaître.

La Lumière en soit louée, la nausée se volatilisa en même temps. Si sa tête tournait encore un peu, Rand n’avait plus le sentiment qu’il allait vomir ou s’écrouler – voire les deux en même temps. La sensation d’être en contact avec de la vermine demeura, puisque la souillure du Ténébreux restait liée au tissage que Rand avait noué autour de sa personne.

Faisant passer d’une épaule à l’autre la sangle de son sac de cuir, il profita du mouvement pour s’essuyer discrètement le front avec sa manche. Un réflexe, même s’il ne s’inquiétait pas que Min puisse remarquer un détail de ce genre.

Les bottines bleues de la jeune femme soulevèrent une colonne de poussière dès ses premiers pas. Sortant de sa veste un mouchoir de dentelle, elle s’en servit pour étouffer une série d’éternuements.