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Rand regretta qu’elle ait refusé de rester en robe. Des fleurs blanches ornaient les manches et les revers de sa veste bleu clair, et son pantalon, également bleu clair, moulait parfaitement ses jambes. Grâce à la paire de gants d’équitation glissée à sa ceinture – en tissu bleu brillant brodé de fil jaune – et à son manteau – à l’ourlet rehaussé de motifs jaunes et au col tenu par une broche en forme de rose – elle donnait l’impression d’avoir recouru à un moyen de transport des plus classiques. N’empêche, elle attirerait tous les regards…

Rand avait opté pour une tenue de laine ocre que n’importe quel ouvrier aurait portée. Ces derniers temps, sa présence n’était nulle part passée inaperçue. Aujourd’hui, il n’entendait pas seulement se volatiliser avant que quiconque se soit avisé qu’il était là. L’idée était que personne, à part quelques individus triés sur le volet, ne sache qu’il était venu.

— Pourquoi me souris-tu en te tripotant l’oreille comme un idiot du village ? demanda Min en remettant le mouchoir dans sa manche.

De la méfiance passa dans les magnifiques yeux de la jeune femme.

— Je me disais juste que tu es très belle, répondit Rand.

La stricte vérité, et il ne pouvait pas la regarder sans le penser. Et sans regretter d’être trop faible pour ne pas l’avoir laissée derrière lui, en sécurité.

Elle inspira à fond et éternua avant d’avoir pu plaquer une main devant sa bouche. Puis elle foudroya Rand du regard, comme si c’était sa faute.

— Pour toi, j’ai abandonné mon cheval. Encore pour toi, j’ai frisé mes cheveux. Toujours pour toi, j’ai renoncé à ma vie. Mais tu n’auras pas ma veste et mon pantalon ! De plus, ici, personne ne m’a jamais vue en robe plus longtemps que les cinq minutes requises pour me changer. Et pour que ton plan marche, tu le sais, il faut qu’on me reconnaisse. Avec le visage que tu affiches, ça ne risque pas de t’arriver…

D’instinct, Rand passa une main sur sa joue puis sur son menton. Son bon vieux visage… Mais ce n’était pas ce que Min voyait. Quiconque le regarderait croirait avoir en face de lui un homme plus petit et plus vieux que Rand al’Thor. Un type aux cheveux noirs raides, aux yeux foncés ternes et au gros nez affublé d’une verrue. Pour dissiper le Masque des Miroirs, il faudrait le toucher. Sinon, même un Asha’man n’y verrait que du feu à cause des tissages inversés. Cela dit, s’il y avait un Asha’man au palais, ça ne serait pas bon signe pour la progression de ses plans…

Cette visite ne devait pas se terminer par un massacre. Quoi qu’il en soit, Min avait raison. Avec cette tête, Rand n’aurait pas eu le droit d’entrer au palais sans escorte.

— Tant que nous pouvons en finir vite et repartir après…, soupirat-il. Avant que quelqu’un se dise que si tu es là, je peux tout à fait y être aussi…

— Rand…, souffla Min.

Posant une main sur la poitrine de son compagnon, elle le regarda, l’air grave.

— Rand, il faut que tu voies Elayne. Et Aviendha, j’imagine… Tu sais qu’elle est probablement ici. Si tu…

Rand secoua la tête et le regretta aussitôt. Les vertiges n’étaient pas vraiment finis.

— Non ! dit-il simplement.

Quoi que dise Min, il ne parvenait pas à croire qu’Elayne et Aviendha l’aimaient toutes les deux. Ni que cette stupéfiante réalité, si c’en était une, ne la dérangeait pas. Quand même, les femmes ne pouvaient pas être étranges à ce point ! Elayne et Aviendha avaient des raisons de le détester, pas de l’aimer. Et la Fille-Héritière, au moins, avait été claire sur ce point. Pour ne rien arranger, il était amoureux des deux femmes – et de Min aussi, bien entendu. Contraint d’être dur comme l’acier, il risquait de se briser s’il devait les affronter toutes les trois en même temps.

— Dès que nous aurons trouvé Nynaeve et Mat, nous filerons à la vitesse du vent.

Min voulut parler, mais il ne lui en laissa pas le loisir.

— Ne discutaille pas, Min. Nous n’avons pas de temps à perdre.

La tête inclinée, la jeune femme eut un sourire malicieux.

— Moi, discutailler ? Ne fais-je pas toujours ce que tu me dis ?

Comme si un mensonge ne suffisait pas, la jeune femme ajouta :

— Je voulais juste souligner une chose : si tu es si pressé, pourquoi moisissons-nous dans cette remise poussiéreuse ?

Pour étayer son propos, Min eut une nouvelle quinte d’éternuements.

Étant la moins susceptible d’éveiller la curiosité, même dans sa tenue, elle fut la première à jeter un coup d’œil dehors. Apparemment, la remise n’était pas si abandonnée que ça, puisque les gonds de la porte ne grincèrent presque pas. Après un coup d’œil à droite et à gauche, Min sortit et fit signe à Rand de le suivre. Ta’veren ou non, il fut soulagé de découvrir un couloir vide. Le plus timoré des domestiques se serait étonné de voir sortir deux personnes d’une remise. Cela dit, tôt ou tard, Rand et Min rencontreraient des gens. En Andor, le palais ne grouillait pas de domestiques comme celui de Cairhien ou de Tear, mais il y en avait quand même des centaines.

En chemin, Rand se força à béer d’admiration devant les tapisseries, les meubles polis et les panneaux muraux sculptés. À cet étage, rien n’était aussi somptueux que plus bas, mais un humble travailleur en aurait déjà eu plein les mirettes.

— Il faut gagner un étage inférieur aussi vite que possible…, souffla Rand.

S’il n’y avait toujours personne en vue, dix fâcheux pouvaient les attendre dans le couloir suivant.

— Surtout, n’oublie pas : au premier domestique que nous croiserons, tu devras demander où sont Nynaeve et Mat. Ne développe pas, sauf si c’est absolument nécessaire.

— Merci de me rafraîchir la mémoire… Il me semblait bien avoir oublié quelque chose, mais impossible de mettre le doigt dessus !

Min eut un sourire crispé et marmonna quelques aménités entre ses dents.

Rand soupira. C’était trop important pour qu’elle joue ainsi, mais elle le ferait s’il ne l’en empêchait pas. Bien entendu, elle ne voyait pas les choses comme ça, parce que sa notion de l’importance divergeait souvent de celle de son compagnon. Radicalement, parfois… Du coup, il allait devoir la surveiller de près.

— Mais c’est maîtresse Farshaw ! lança une voix féminine derrière eux. C’est bien vous, n’est-ce pas ?

Quand Rand se retourna, son sac lui percuta douloureusement le flanc. À part Elayne et Aviendha, la femme rondelette aux cheveux gris qui venait de parler était la dernière personne qu’il aurait voulu rencontrer. Mais pourquoi portait-elle une tunique rouge avec le Lion Blanc brodé sur la poitrine ?

Comme tout bon ouvrier conscient de sa place dans le monde, Rand évita de regarder la femme avec insistance.

— Maîtresse Harfor ? s’exclama Min, rayonnante. Oui, c’est bien moi, et vous êtes la femme que je cherchais. J’ai… hum… bien peur d’être perdue. Pourriez-vous me dire où trouver Nynaeve al’Meara ? Et Mat Cauthon ? L’homme qui m’accompagne a une livraison pour Nynaeve.

Considérant Rand, la Première Servante fronça les sourcils puis se concentra de nouveau sur Min, dont la tenue parut la surprendre – peut-être parce qu’elle était couverte de poussière –, et garda ses remarques pour elle.

— Mat Cauthon ? Je crains de ne pas le connaître. C’est un des nouveaux domestiques ? Ou une recrue de la Garde ? Quant à Nynaeve Sedai, elle est très occupée. À mon avis, elle sera ravie que je réceptionne la livraison et la dépose dans sa chambre.

Rand sursauta. Nynaeve Sedai ? Pourquoi les vraies Aes Sedai laissaient-elles l’ancienne Sage-Dame jouer encore à ce petit jeu ? Et Mat n’était pas au palais ? Il ne s’y était même jamais montré ?

Des couleurs tourbillonnèrent dans la tête de Rand, qui parvint presque à en faire une image. Mais elles se volatilisèrent, et il tituba.