Maîtresse Harfor le foudroya du regard comme si elle pensait avoir affaire à un poivrot. Min fronça les sourcils, inquiète, mais elle se ressaisit très vite.
— Je pense que Nynaeve… Sedai… voudra voir le… livreur. Vous pouvez lui montrer sa chambre, maîtresse Harfor ? Avant de partir, j’ai une autre chose à faire. Nuli, tiens-toi bien et fais ce qu’on te dit. Ne vous inquiétez pas, maîtresse Harfor, c’est un brave homme.
Rand ouvrit la bouche, mais Min fila avant qu’il ait eu le temps de dire un mot. Volant comme le vent, elle allait tenter de trouver Elayne ! Bref, elle risquait de tout saboter.
Tes plans échouent parce que tu veux vivre, pauvre fou ! marmonna Lews Therin. Regarde ta mort en face et cesse de me tourmenter !
Rand réduisit le spectre au silence dans un coin reculé de sa tête.
Nuli ? Où Min avait-elle trouvé ce nom ridicule ?
Maîtresse Harfor regarda Min disparaître à une intersection, puis elle tira sur sa tunique qui n’avait pourtant pas un pli. Ensuite, elle focalisa sa désapprobation sur Rand. Même avec le tissage qui le camouflait, elle voyait un homme beaucoup plus grand qu’elle, mais les détails de ce genre ne l’arrêtaient pas.
— Ta tête ne me revient pas, Nuli, dit-elle, l’air pas commode, alors, comporte-toi bien. Très bien même, si tu veux t’en sortir entier.
La sangle du sac tenue d’une seule main, Rand chassa une mèche de son front.
— Oui, maîtresse, marmonna-t-il.
Reene Harfor était bien fichue de reconnaître sa voix, s’il parlait trop. Par prudence, Min aurait dû se charger des conversations jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé Nynaeve et Mat.
Si elle revenait avec Elayne, que devrait-il faire ? Et si Aviendha déboulait aussi ?
— Je m’excuse, maîtresse, mais nous devons nous hâter. Je dois voir Nynaeve aussi vite que possible. (Rand tapota son sac.) C’est très important pour elle.
S’il en avait terminé quand Min reviendrait, Rand pourrait peut-être filer avec elle avant de devoir affronter les deux autres femmes.
— Si Nynaeve Sedai pensait que c’est urgent, dit la Première Servante, insistant lourdement sur le titre qu’il avait oublié, elle m’aurait avertie de ton arrivée. À présent, suis-moi et garde tes judicieux avis pour toi.
Sans attendre de réponse, la Première Servante se mit en chemin d’une démarche quasi régalienne. Certaine que « Nuli » n’avait pas le choix, elle ne se retourna pas pour voir s’il la suivait.
Reene Harfor, se souvint Rand, avait l’habitude d’être obéie. La rattrapant, il marcha quelques secondes à ses côtés, récolta un regard assassin et se laissa très légèrement distancer en marmonnant des excuses. Normalement jamais forcé à marcher derrière qui que ce soit, Rand sentit la moutarde lui monter au nez. Pour ne rien arranger, les vertiges et les relents de la souillure continuaient à l’accabler.
Ces derniers temps, sauf quand Min était à ses côtés, il se montrait irritable et coléreux.
Très vite, des domestiques apparurent dans le couloir. Chargés de fardeaux ou non, ils couraient dans tous les sens, affolés. À l’évidence, le couloir désert, quand Min et lui étaient sortis de la remise, était une exception.
La chance des ta’veren…
À l’étage inférieur, après la descente d’un escalier de service étroit, la fréquentation augmenta encore. Des domestiques, mais pas seulement… Rand remarqua plusieurs Domani à la peau cuivrée, des Cairhieniennes au teint pâle et des femmes à la complexion olivâtre qui n’étaient sûrement pas des Andoriennes. Les voir l’incita à sourire sous cape. Aucune n’avait un visage intemporel, et beaucoup arboraient des rides qui n’auraient jamais eu leur place sur le visage d’une Aes Sedai. Pourtant, Rand eut souvent la chair de poule en croisant ces inconnues.
Ces femmes canalisaient, ou, au moins, étaient unies au saidar… En passant devant certaines portes, Rand eut également des picotements caractéristiques. Derrière ces battants, d’autres femmes canalisaient…
— Maîtresse, demanda-t-il avec la voix rauque de Nuli, je m’excuse de mon audace, mais combien d’Aes Sedai y a-t-il au palais ?
— Ça ne te regarde pas ! s’écria Reene Harfor. (Mais elle daigna tourner la tête, l’air un peu plus conciliante.) Après tout, quel mal ça peut faire que tu le saches ? Avec dame Elayne et Nynaeve Sedai, elles sont cinq. Voilà beau temps que nous n’en avons pas eu autant. C’est un honneur.
Rand faillit éclater de rire, même si ça n’avait rien d’amusant. Cinq ? Non, trois, puisque Nynaeve et Elayne étaient de fausses sœurs. Trois authentiques Aes Sedai.
Où étaient donc les autres ? En réalité, ça n’avait aucune importance. Après avoir entendu des rumeurs sur des centaines d’Aes Sedai en route pour Caemlyn, Rand avait fini par croire que des légions de sœurs étaient prêtes à suivre le Dragon Réincarné. Son estimation originelle – une poignée seulement – avait déjà été optimiste. Les rumeurs, décidément, restaient des rumeurs. À moins qu’il s’agisse d’une machination d’Elaida. Où était Mat, bon sang ?
Des couleurs dansèrent devant l’œil mental de Rand. Un instant, il crut y voir le visage de Mat – et comme d’habitude, il tituba.
— Si tu es venu ici soûl comme un cochon, Nuli, dit maîtresse Harfor, tu le regretteras amèrement. Je m’en assurerai personnellement…
— Oui, maîtresse, fit Rand en chassant de nouveau la mèche vagabonde.
Dans sa tête, il rit comme un dément – un rire toujours proche des larmes, comme d’habitude.
Rand avait été contraint de venir ici, même si ça ne lui disait rien. Et il commençait à le regretter.
L’aura du saidar les enveloppant, Nynaeve et Talaan se faisaient face à quatre pas de distance. Dans la cheminée, la flambée avait réussi à réchauffer l’atmosphère glaciale. À moins que ce soient les efforts fournis, se dit Nynaeve, maussade. À en croire l’horloge, sur le manteau de la cheminée, cette leçon durait depuis une heure. Une heure à canaliser sans interruption aurait réchauffé n’importe qui…
La corvée aurait dû échoir à Sareitha, mais la sœur marron était partie du palais, prétextant une mission urgente en ville. Careane ayant refusé d’enseigner deux jours de suite – et Vandene refusant d’enseigner tout court parce qu’elle s’occupait déjà de Zarya et de Kirstian –, l’ancienne Sage-Dame avait dû s’y coller.
— Comme ça, dit-elle, en enroulant son flux d’Esprit autour de celui de l’Atha’an Miere à la maigreur presque maladive.
Avec son flux, Nynaeve força son « adversaire » à reculer. En même temps, elle tissa trois flux d’Air distincts. Le premier vint chatouiller les côtes de Talaan sous son chemisier. Un truc très simple, mais la jeune fille en gloussa de surprise et elle perdit un court instant le contact avec la Source. Profitant de ce répit, Nynaeve cessa de repousser le flux d’Esprit adverse et dirigea le sien droit sur sa cible originelle. Propulser le bouclier sur Talaan lui donna encore le sentiment de se précipiter contre un mur – n’était qu’elle sentit l’onde de choc dans tout son corps, pas seulement contre sa paume, un progrès – mais l’aura du saidar mourut au moment où les deux autres flux d’Air plaquèrent les bras de la jeune fille contre ses flancs et collèrent ses genoux l’un contre l’autre.
Du travail très propre, se félicita Nynaeve.
Talaan était très adroite et très vive avec ses tissages. De plus, lancer un bouclier sur une femme en train de canaliser était au mieux hasardeux et au pire totalement futile, sauf quand on était beaucoup plus puissante que son adversaire. Or, Talaan était quasiment au niveau de l’ancienne Sage-Dame.