De quoi ne pas trop se rengorger de sa « victoire ». Très peu de temps auparavant, les Aes Sedai s’extasiaient sur la puissance de Nynaeve, affirmant que seuls certains Rejetés pouvaient l’égaler. Quel âge pouvait avoir Talaan, qui n’avait même pas encore cessé de vieillir ? Quinze ans ? Moins ? Qui pouvait estimer son potentiel ? Aucune Régente des Vents n’avait fait allusion à ce point, et Nynaeve n’était pas prête à poser la question. Savoir à quel point une fille du Peuple de la Mer finirait par la dominer ne l’intéressait pas le moins du monde.
Ses pieds nus patinant sur le tapis vert à motifs, Talaan tenta de dissoudre le bouclier – une offensive que Nynaeve para sans peine – puis soupira d’accablement et baissa les yeux. Même lorsqu’elle respectait à la perfection les consignes de sa formatrice, la jeune fille se comportait comme si elle avait échoué. Après une telle déroute, ses épaules s’affaissèrent et elle se décomposa, à croire que seuls les flux d’Air la tenaient encore debout.
Dissipant le bouclier, Nynaeve ouvrit la bouche pour expliquer à son élève quelle erreur elle avait commise. Et pour souligner, une fois de plus, qu’il ne servait à rien de tenter de se libérer quand on n’était pas beaucoup plus puissante que la tisseuse de bouclier.
Quand on ne lui répétait pas dix fois la même chose, avec en sus vingt démonstrations, l’Atha’an Miere ne semblait pas percuter.
— Elle a retourné ta force contre toi, dit Senine din Ryal avant que Nynaeve ait pu prononcer un mot. Et de nouveau, elle a recouru à une diversion. C’est comme un combat de lutte, ma fille. Tu sais lutter, non ?
— Essayez encore, ordonna Zaida avec un geste impérieux de sa main noire tatouée.
Même s’il était inutile de dégager ainsi l’espace, tous les sièges avaient été alignés le long des murs. Confortablement assise, Zaida assistait à la leçon avec six Régentes des Vents aux vêtements bariolés et à la quincaillerie voyante.
Le protocole type. Une des deux apprenties servait de cobaye – ou Merilille, murmurait-on, forcée à jouer ce rôle quand elle n’enseignait pas – sous le regard attentif de Zaida et d’un groupe de Régentes choisies au hasard. La Maîtresse des Vagues était incapable de canaliser, bien entendu, et aucune des Régentes ne daignait s’abaisser à jouer un rôle actif. Surtout pas !
Selon Nynaeve, le groupe d’aujourd’hui était des plus étranges, quand on connaissait l’importance prépondérante du grade parmi les Atha’an Miere. La Régente des Vents de Zaida, Shielyn, était assise sur la droite de sa supérieure. Mince, très réservée et presque aussi grande qu’Aviendha, elle dominait Zaida d’une tête. D’après ce que savait Nynaeve, il n’y avait rien d’anormal là-dedans. En revanche, Senine siégeait sur la gauche de Zaida alors qu’elle servait sur un des plus petits vaisseaux de la marine atha’an miere. Un navire minuscule, même, y compris dans sa catégorie… Bien entendu, la Régente blanchie sous le harnais avait jadis porté plus de six boucles d’oreilles et ses chaînes avaient été lestées d’infiniment plus de médaillons. À son zénith, elle était la Régente des Vents de la Maîtresse des Navires – avant que Nesta din Reas soit élue à ce poste. Selon les lois du Peuple de la Mer, quand la Maîtresse des Navires ou une Maîtresse des Vagues mouraient, leur Régente des Vents devait repartir du plus bas de l’échelle.
Mais si Senine était assise à côté de Zaida, ce n’était pas seulement un témoignage de respect visant son glorieux passé. Jeune femme aux pommettes hautes, Rainyn, qui servait aussi sur un petit bateau, était assise près de Senine, et Kurin, visage de marbre et yeux d’acier, avait pris place à côté de Shielyn. Caire et Tebreille se retrouvaient aux deux extrémités de la rangée alors qu’elles étaient toutes les deux Régentes des Vents d’une Maîtresse des Vagues, chacune arborant quatre gros anneaux dans les oreilles et presque autant de médaillons que Zaida.
Tout ça pour garder les deux sœurs loin l’une de l’autre ? De fait, elles se haïssaient avec une passion tout ce qu’il y avait de familial. Oui, c’était peut-être la réponse… Tenter de comprendre les Atha’an Miere était encore plus difficile que d’essayer avec les hommes. Une femme pouvait y perdre la raison…
En marmonnant entre ses dents, Nynaeve tira sur son châle puis prépara ses flux. La joie de canaliser ne parvint pas à lui faire oublier la vexation. « Recommence, Nynaeve ! » « Fais-le maintenant, Nynaeve ! » Et quoi encore ? Par bonheur, Renaile n’était pas là…
Très souvent, les Atha’an Miere lui demandaient des cours sur des sujets qu’elle maîtrisait mal – voire pas du tout, parce que sa formation à la tour avait été des plus sommaires. Dès qu’elle hésitait un peu, Renaile se délectait de la voir transpirer à grosses gouttes. Les autres ne la ménageaient pas, mais elles ne jubilaient pas quand elle était à la dérive.
Quoi qu’il en soit, après une heure, elle était épuisée. Que la Lumière brûle Sareitha et sa maudite mission !
Talaan attaqua de nouveau, mais son flux d’Esprit percuta moins violemment celui de Nynaeve, qui, du coup, dévia le tissage beaucoup plus loin d’elle que prévu.
Dans la foulée, Talaan lui expédia six flux d’Air qu’elle coupa net avec un tissage de Feu. Les flux d’Air revinrent vers la jeune fille comme des élastiques, la secouant visiblement, puis ils se dissipèrent – après que six autres se furent matérialisés, projectiles fondant sur Nynaeve bien plus rapidement que les précédents.
Nynaeve voulut les trancher… et resta bouche bée quand le tissage d’Esprit s’enroula autour du sien et l’isola du saidar.
Nynaeve al’Meara, coupée de la Source par une débutante ! Comme pour l’humilier un peu plus, les flux d’Air s’enroulèrent autour de son torse et de ses jambes, l’immobilisant. Si elle n’avait pas été furieuse contre Sareitha, rien de pareil ne se serait produit.
— La petite a gagné, dit Caire, surprise.
Et pas du tout enthousiasmée… Au regard froid qu’elle jeta à Talaan, nul n’aurait deviné qu’elle était sa mère.
Comme embarrassée par son succès, la jeune fille relâcha ses flux et baissa les yeux.
— C’est très bien, Talaan, se décida à dire Nynaeve, puisque personne d’autre ne semblait enclin à féliciter la gamine.
Agacée, l’ancienne Sage-Dame tira sur son châle pour qu’il tombe bien droit au creux de ses coudes. Pourquoi dire à la jeune fille qu’elle avait eu de la chance ? Elle était rapide, certes, mais face à une adversaire loin de sa meilleure forme…
— Eh bien, je crois avoir épuisé ma réserve de temps libre, donc…
— Recommencez ! ordonna Zaida, penchée en avant sur son siège. Je veux voir quelque chose.
Ce n’était pas une explication et encore moins des excuses, mais un simple constat. Réticente à expliquer comme à s’excuser, elle entendait simplement qu’on lui obéisse.
Nynaeve envisagea de répondre qu’une profane ne pouvait rien voir de ce que Talaan et elle faisaient, mais elle renonça aussitôt à cette idée. Avec six Régentes des Vents dans la salle, ç’aurait été trop risqué. Deux jours plus tôt, elle avait donné son avis à voix haute, et elle ne comptait pas recommencer de sitôt. Tentée de se dire que c’était un châtiment pour avoir parlé sans réfléchir, elle n’en avait pas été consolée pour autant. Quelle idée idiote d’avoir appris à ces femmes comment former un lien !
Préparée à la ruse de Talaan, elle para son attaque plus habilement et avec juste ce qu’il fallait de force. Déconcertée, la petite eut un sourire hésitant.
Tu te dis que je ne me laisserai pas avoir par des flux d’Air, ce coup-ci. C’est ça ?
Le tissage de Talaan voulut s’enrouler autour du sien, mais elle tissa une riposte ingénieuse. Quand la gamine enverrait ses flux d’Air, elle allait avoir une sacrée surprise.