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À moins qu’elle n’opte pas pour de l’Air, cette fois. Mais à l’entraînement, elle ne ferait rien de dangereux, pas vrai ?

Le flux d’Esprit de Talaan n’effectua pas une boucle complète. Du coup, celui de Nynaeve frappa dans le vide. Saisissant l’ouverture au vol, l’Atha’an Miere lança ses flux d’Air. De nouveau coupée de la Source, l’ancienne Sage-Dame se retrouva proprement saucissonnée.

Elle inspira très lentement. En principe, elle allait devoir féliciter son adversaire, il n’y avait pas d’échappatoire. Si elle avait eu une main libre, sans doute aurait-elle tiré sur sa natte assez fort pour l’arracher de son crâne.

— Plus un geste ! ordonna Zaida.

Se levant, elle avança vers Nynaeve dans le bruissement de son pantalon de soie rouge tenu par une ceinture écarlate dont la longueur excédentaire, bizarrement nouée, battait sur sa cuisse.

Par ordre hiérarchique, les Régentes des Vents se levèrent et la suivirent. S’ignorant superbement, Caire et Tebreille jouèrent des coudes pour venir se placer juste derrière la Maîtresse des Vagues. Humblement, Senine et Rainyn se contentèrent de fermer la marche.

Docile, Talaan maintint son bouclier et ne desserra pas les liens qui entravaient Nynaeve – qui sentit la fumée lui monter aux naseaux. Par fierté, elle refusait de se débattre, mais rien ne l’empêcherait de bouillir intérieurement.

Caire et Tebreille l’étudièrent avec un dédain palpable et Kurin avec le franc mépris que lui inspiraient tous les habitants des terres mouillées. Sans qu’elle s’abaisse à grimacer ou à exprimer son dégoût, on ne pouvait pas se méprendre sur ce qu’elle éprouvait. Rainyn seule manifesta une ombre de compassion, visible dans son demi-sourire mélancolique.

De la même taille que Nynaeve, Zaida plongea son regard dans le sien.

— Apprentie, tu la tiens aussi solidement que possible ?

Talaan s’inclina bien bas, puis toucha son front, ses lèvres et son cœur.

— Selon tes ordres, Maîtresse des Vagues, souffla-t-elle.

— Que signifie tout ça ? demanda Nynaeve. Libérez-moi ! Traiter Merilille de cette façon, ça peut passer, mais si vous croyez que…

— Selon toi, pour briser un bouclier, il faut être beaucoup plus forte que celle qui le tisse, coupa Zaida.

D’un ton contrôlé, mais assez ferme pour imposer le silence à l’ancienne Sage-Dame.

— Si la Lumière le veut bien, nous allons savoir si tu disais vrai. Les Aes Sedai ont l’art de jongler avec la vérité, tout le monde sait ça ! Régentes des Vents, veuillez former un cercle. Kurin, à toi le commandement ! Si elle se libère, veille à ce qu’elle ne blesse personne. Apprentie, prépare-toi à la mettre cul par-dessus tête quand j’aurai compté jusqu’à cinq. Un…

L’aura du saidar enveloppa les Régentes des Vents tandis qu’elles se liaient. Les poings plaqués sur les hanches et les pieds accrochés au sol, Kurin semblait se tenir sur le pont d’un bateau. À voir son air buté, on devinait sans peine ce qu’elle pensait : l’Aes Sedai avait menti, au moins par omission, et ça apparaîtrait bientôt au grand jour.

Sans s’incliner, pour une fois, Talaan inspira à fond et riva les yeux sur Zaida.

Nynaeve battit des paupières. Non, elles n’allaient pas lui infliger ça ! Il n’était pas question que ça recommence !

— Je vous assure que je n’ai aucun moyen de me libérer. Talaan est trop puissante.

— Deux…, fit Zaida.

Les bras croisés, elle regarda Nynaeve comme si elle pouvait réellement voir les tissages.

L’ancienne Sage-Dame éprouva la résistance du bouclier. Autant essayer de pousser une muraille de pierre.

— Écoute-moi, Zai… Maîtresse des Vagues…

Inutile d’énerver encore plus cette femme. Sur les titres, les Atha’an Miere étaient très pointilleux. Et s’il n’y avait eu qu’avec ça…

— Je suis sûre que Merilille vous a parlé des boucliers… Enfin, elle a prêté les Trois Serments ! Donc, elle ne peut pas mentir !

Egwene avait-elle raison au sujet du Bâton des Serments ?

— Trois, continua Zaida, imperturbable.

— Écoutez-moi ! implora Nynaeve – tant pis si elle paraissait un peu désespérée.

Un peu ? Bel euphémisme… Cette fois de toutes ses forces, elle tenta de briser le bouclier et constata qu’elle aurait eu plus de succès en se cognant la tête contre un rocher. D’instinct, alors que ça ne servirait à rien, elle se débattit enfin contre les liens d’Air qui l’immobilisaient. C’était perdu d’avance, mais elle ne parvint pas à s’en empêcher.

Non, pas encore ! Elle ne voulait pas revivre ce cauchemar !

— Par pitié, écoutez-moi !

— Quatre…

Non ! Non ! Pas ça ! Surtout pas ça !

Affolée, Nynaeve griffa le bouclier. S’il était dur comme la pierre, au « toucher » on aurait plutôt dit du verre lisse et glissant. Derrière, elle sentait la Source, presque capable de la voir, comme si elle apercevait de la lumière à la périphérie de sa vision. Avec l’énergie du désespoir, elle testa la surface lisse – une sorte de cercle à la fois assez petit pour tenir dans sa main et assez grand pour englober le monde. Mais quand elle tenta de contourner cet obstacle, elle se retrouva au centre du piège, à son point de départ. Une expérience qu’elle avait faite assez longtemps auparavant…

Le cœur battant la chamade, elle recommença à explorer le cercle et trouva un endroit où il semblait moins résistant. Une faiblesse qu’elle n’avait jamais remarquée lors de son expérience précédente. Le point faible – tout relatif – ne semblait pas différent du reste de la surface et il ne devait pas être beaucoup moins résistant, mais elle se précipita dessus… et fut impitoyablement renvoyée en arrière. Folle de rage, elle répéta l’opération, obtenant le même résultat.

Encore une fois. Puis une autre… Il fallait que…

Soudain, Nynaeve s’avisa que Zaida n’avait pas encore prononcé le « cinq » fatidique. Le souffle court comme si elle venait de courir sur quatre lieues, elle regarda l’Atha’an Miere. De la sueur dégoulinait entre ses omoplates, sur son torse et jusque sur son ventre. Et ses genoux jouaient des castagnettes…

En se tapotant pensivement les lèvres, la Maîtresse des Vagues la considérait comme une bête curieuse… L’aura du saidar enveloppait toujours les six Régentes, Kurin ressemblait encore à une statue de marbre, mais Zaida n’avait pas dit « cinq ».

— Kurin, elle a vraiment essayé de toutes ses forces ? demanda la Maîtresse des Vagues. Ou s’est-elle tortillée en gémissant pour nous tromper ?

Nynaeve essaya de se fendre d’un regard indigné. Se tortiller en gémissant, elle ? Enfin, quoi…

Son regard, quoi qu’il exprimât, n’ébranla pas la sérénité goguenarde de Zaida.

— Avec l’énergie qu’elle a dépensée, répondit Kurin à contrecœur, elle aurait pu porter un raken sur son dos.

Rien d’admiratif dans cette constatation. Pour mériter le respect de cette femme, il fallait vivre sur la mer.

— Libère-la, Talaan, ordonna Zaida.

Le bouclier et les liens se volatilisèrent. Sans un regard pour sa victime, la Maîtresse des Vagues se tourna vers les Régentes.

— Quand elle sera partie, j’aurai un mot à vous dire. Nynaeve Sedai, demain même heure…

Après avoir lissé le devant de sa robe et tiré sur son châle, l’ancienne Sage-Dame se concentra pour recouvrer un peu de dignité. Rien de facile, quand on tremblait de la tête aux pieds et suait à grosses gouttes. Non, elle ne s’était pas tortillée en gémissant !

Agacée, elle fit de son mieux pour ne pas regarder la gamine qui l’avait vaincue deux fois. Bien entendu, elle ne réussit pas. Les yeux baissés, Talaan semblait aussi inoffensive qu’un nouveau-né.

Chipie !

— Maîtresse des Vagues, demain, ce sera le tour de Sareitha Sedai. (Au moins, se réjouit Nynaeve, sa voix ne tremblait pas.) Demain, je serai occupée jusqu’à…