— Tes leçons sont bien plus édifiantes que celles des autres, dit Zaida, toujours sans regarder son interlocutrice. Demain, même heure, ou j’enverrai tes élèves te chercher… Tu peux te retirer.
Une façon de dire : « Dehors, et vite ! »
Au prix d’un gros effort, Nynaeve ravala ses objections et leur trouva un goût amer. Plus édifiantes ? Qu’est-ce que ça voulait dire ? Au fond, elle n’avait pas envie de le savoir…
Jusqu’à ce qu’elle ait quitté la pièce, elle resterait l’enseignante. Sur les règles, le Peuple de la Mer ne transigeait pas. À bord d’un bateau, le laxisme devait sans doute provoquer de gros problèmes. Cela dit, on n’était pas sur un bateau, et ces femmes auraient quand même dû s’en apercevoir. En tant qu’enseignante, Nynaeve ne pouvait pas s’éclipser comme une domestique, même si elle en brûlait d’envie. Et au sujet des enseignants issus des terres mouillées, les règles étaient encore plus spécifiques…
L’ancienne Sage-Dame aurait pu refuser de coopérer, supposait-elle, mais si elle ne respectait pas le funeste marché, ces femmes le claironneraient dans tous les coins du monde. Ainsi, personne n’ignorerait que les Aes Sedai n’avaient pas tenu parole. Le désastre, pour leur réputation, n’était même pas imaginable. Par le sang et les cendres ! Egwene avait raison, et que le Ténébreux l’emporte pour ça !
— Maîtresse des Vagues, merci de m’avoir permis de t’instruire…
Nynaeve s’inclina puis toucha son front, ses lèvres et son cœur. Comme révérence, on trouvait facilement mieux, mais ces femmes n’auraient rien de plus aujourd’hui. En double exemplaire, cependant, puisque les Régentes y avaient droit aussi.
— Régente des Vents, merci de m’avoir permis de vous instruire.
Les sœurs qui prendraient la suite de Nynaeve blêmiraient d’indignation en apprenant que leurs élèves pouvaient leur imposer ce qu’elles devraient enseigner et leur donner des ordres hors du cadre strict des cours. Sur un bateau du Peuple de la Mer, un formateur des terres mouillées avait à peine plus de valeur qu’un matelot. Et les Aes Sedai ne recevraient même pas en compensation les bourses pansues qui attiraient à bord les autres professeurs.
Zaida et les Régentes réagirent exactement comme si un matelot de second rang venait de leur annoncer qu’il allait partir. En d’autres termes, elles ne bronchèrent pas, attendant que la fâcheuse veuille bien aller voir ailleurs si elles y étaient. Seule Rainyn, comme toujours, se montra moins dure en gratifiant Nynaeve d’un regard – impatient, cependant. Après tout, elle était une Régente des Vents…
Toujours au même endroit, Talaan continuait à observer intensément le tapis, sous ses pieds nus.
Tête haute et dos bien droit, Nynaeve sortit avec toute la dignité qu’elle put encore mobiliser. En sueur, sa fierté en lambeaux, ça n’alla pas bien loin…
Une fois dans le couloir, elle prit la porte à deux mains et la claqua aussi fort que possible. Le vacarme eut quelque chose de satisfaisant, et si les Atha’an Miere s’en offusquaient, elle pourrait toujours prétendre qu’elle n’avait pas fait exprès.
Se détournant de la porte, elle se frotta les mains en jubilant. Puis sursauta en voyant qui l’attendait dans le couloir.
Dans une robe bleue toute simple fournie par une tricoteuse, Alivia, au premier abord, n’avait rien d’extraordinaire. Un peu plus grande que Nynaeve, ses cheveux blond grisonnant, elle arborait des ridules autour des yeux. Mais des flammes crépitaient dans son regard – celui d’un faucon qui se concentre sur une proie.
— Maîtresse Corly aimerait vous avoir à dîner ce soir, annonça Alivia avec l’accent traînant typique des Seanchaniens. Les maîtresses Karistovan, Arman et Juarde seront également présentes.
— Que fais-tu seule ici ? demanda Nynaeve.
Contrairement à la plupart des sœurs, elle était incapable d’évaluer en un éclair la puissance d’une autre femme. Une autre lacune due à sa formation trop rapide. Quoi qu’il en soit, à part peut-être certains Rejetés, personne n’arrivait à la cheville d’Alivia. De plus, c’était une Seanchanienne.
Nynaeve aurait donné cher pour qu’il y ait quelqu’un avec elle. Même Lan, alors qu’elle lui avait ordonné de rester loin de ses cours avec les Atha’an Miere. Quelques jours auparavant, il n’avait pas paru convaincu quand elle avait prétendu être tombée dans un escalier.
— Tu n’es pas censée te déplacer sans escorte !
Alivia haussa très légèrement une épaule. Un peu plus tôt, parangon d’obséquiosité, elle aurait fait passer Talaan pour une rebelle. Mais c’était terminé, à présent…
— Il n’y avait personne pour m’accompagner, alors… De toute façon, si on me surveille en permanence, on n’aura jamais confiance en moi, et je ne pourrai pas tuer des sul’dam.
Dits sur ce ton détaché, ces quelques mots étaient encore plus terrifiants…
— Vous avez beaucoup à apprendre de moi… Les Asha’man affirment être des armes, et je sais qu’ils ne sont pas trop mauvais, mais je leur suis supérieure.
— Ça reste à prouver, lâcha Nynaeve. Et nous en savons peut-être plus que tu crois…
Faire devant cette femme une petite démonstration des tissages appris de Moghedien n’aurait pas déplu à Nynaeve. Y compris ceux qui avaient été jugés trop horribles pour qu’on y recoure. Seulement… Eh bien, Alivia se serait sûrement jouée d’elle, parce qu’elle était effectivement meilleure. Sous son regard, ne pas frémir était déjà un exploit.
— Jusqu’à ce que nous en ayons décidé autrement – si ça advient –, ne te présente plus devant moi sans deux ou trois tricoteuses à tes côtés. Si tu ne veux pas qu’il t’arrive des misères…
— Si tu vois les choses ainsi…, fit Alivia, pas le moins du monde ébranlée. Que dois-je répondre à maîtresse Corly ?
— Annonce-lui que j’ai le regret de devoir décliner son invitation… Et n’oublie pas ce que je viens de te dire.
— Je transmettrai le message, fit la Seanchanienne comme si elle n’avait pas entendu la mise en garde. Mais ce n’était pas vraiment une invitation… Une heure après la tombée de la nuit, a-t-elle dit. Tu devrais t’en souvenir aussi…
Avec un sourire ironique, Alivia s’éloigna, pas pressée du tout de retourner là où était sa place.
Nynaeve la foudroya du regard – pas parce qu’elle avait omis de s’incliner. Enfin, pas seulement… Dommage qu’elle n’ait pas gardé un peu de son obséquiosité, au moins avec les sœurs.
Après un coup d’œil rageur sur la salle où se trouvaient encore les Atha’an Miere, Nynaeve envisagea de suivre Alivia pour voir si elle allait livrer son message. Mais elle partit dans la direction opposée, et sans se presser. Si une Atha’an Miere sortait, elle la soupçonnerait d’avoir écouté à la porte, mais ce n’était pas une raison pour se précipiter. Et si elle marcha quand même d’un bon pas, c’était parce qu’elle en avait envie.
Au palais, les Atha’an Miere n’étaient pas les seules personnes qu’elle aurait voulu éviter. Pas vraiment une invitation ? Sumeko Karistovan, Chilares Arman et Famelle Juarde avaient appartenu au Cercle du Tricot avec Reanne Corly. Le dîner n’était qu’un prétexte. Ces femmes voulaient parler avec elle des Régentes des Vents. Plus précisément, du rapport entre les Aes Sedai présentes au palais et les Naturelles du Peuple de la Mer.
Selon toute probabilité, elles ne reprocheraient pas à Nynaeve de n’avoir pas défendu la dignité de la Tour Blanche. Jusque-là, elles n’étaient jamais allées aussi loin, mais ça viendrait. Et au long du repas, les questions insidieuses et les commentaires acides fuseraient de toutes parts.
Rien que Nynaeve pouvait interdire, et à moins d’un ordre sans ambiguïté, ces femmes continueraient leur petit jeu. Et si elle n’allait pas à elles, elles seraient tout à fait capables de venir la chercher. Les encourager à relever la tête avait été une terrible erreur. Au moins, elle n’était pas la seule à en subir les conséquences, même si Elayne s’en tirait plutôt pas mal.