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Vivement que les femmes de la Famille se retrouvent en robe blanche de novice ou en tenue d’Acceptée ! Et encore plus vivement que les Atha’an Miere débarrassent le plancher !

— Nynaeve !

Un cri étrangement étouffé, derrière elle. Avec l’accent du Peuple de la Mer…

— Nynaeve !

S’obligeant à ne pas tirer sur sa natte, Nynaeve se retourna, prête à incendier la fâcheuse. Elle n’était pas en train d’enseigner, on ne se trouvait pas sur un bateau, et ces fichues bonnes femmes pouvaient quand même la laisser tranquille !

Ses pieds nus glissant sur les dalles rouge foncé, Talaan s’immobilisa devant l’ancienne Sage-Dame. Le souffle court, elle regarda par-dessus son épaule comme si elle craignait qu’on l’ait suivie. Tressaillant dès qu’elle apercevait une silhouette, elle soupirait de soulagement chaque fois qu’il s’agissait d’un domestique.

— Puis-je aller à la Tour Blanche ? demanda-t-elle, haletante et surexcitée. Jamais je ne serai choisie… Quitter à tout jamais la mer, les autres appellent ça un sacrifice. Bien sûr, ma mère me manquera, mais je rêve de devenir une novice. De grâce, Nynaeve, permets-moi de rejoindre la tour !

Nynaeve tressaillit face à cette logorrhée. Beaucoup de femmes rêvaient de devenir sœurs… Mais novices ? Personne ne lui avait jamais dit ça… De plus…

Eh bien, les Atha’an Miere refusaient aux Aes Sedai tout passage sur un navire dont la Régente des Vents était capable de canaliser. Histoire de décourager les sœurs d’aller y voir de plus près, une apprentie était de temps en temps sélectionnée pour rallier la Tour Blanche. Selon Egwene, trois sœurs seulement étaient originaires du Peuple de la Mer, et toutes étaient très faibles dans le Pouvoir. Trois mille ans durant, cette ruse avait suffi à convaincre les Aes Sedai que les Atha’an Miere étaient plus que médiocrement douées en ce qui concernait la Source. Talaan disait vrai : une fille aussi puissante qu’elle ne serait jamais sélectionnée, même si le subterfuge commençait à être éventé. À vrai dire, le fameux marché stipulait même que les femmes du Peuple de la Mer devenues Aes Sedai auraient le droit de renoncer et de rentrer chez elles. Un détail qui ferait hurler à la mort les représentantes !

— Talaan, la formation est très dure, et il faut avoir au minimum quinze ans.

Nynaeve se souvint soudain d’une phrase de la jeune fille.

— Ta mère te manquera, as-tu dit ?

Difficile à croire, quand on connaissait les rapports entre les deux femmes…

— J’ai dix-neuf ans ! s’écria Talaan, outragée.

Devant ce visage juvénile, Nynaeve eut du mal à y croire.

— Et bien sûr que ma mère me manquera ! Ai-je l’air d’une fille indigne ? Mais tu ne comprends pas, à ce que je vois. En privé, nous sommes très proches. En public, ma mère doit éviter toute manifestation de favoritisme. Dans notre culture, c’est un crime. Ma mère pourrait y perdre son rang, et nous risquerions d’être pendues cul par-dessus tête au gréement pour être fouettées.

Le « cul par-dessus tête » arracha une grimace à Nynaeve.

— Je comprends que tu veuilles éviter ça, dit-elle, cependant…

— Tout le monde préfère ne pas être soupçonné de favoritisme, Nynaeve, mais pour moi, c’est beaucoup plus grave.

Si elle voulait devenir une novice, Talaan devrait apprendre à ne pas interrompre une sœur. Mais ça n’était pas gagné. Alors que Nynaeve tentait de reprendre l’initiative, Talaan se lança dans une tirade enflammée :

— Ma grand-mère est la Régente des Vents de la Maîtresse des Vagues du clan Rossaine. Mon arrière-grand-mère est Régente pour le clan Dacan, et sa sœur pour le clan Takana. Les miens se rengorgent que cinq d’entre nous, avec ma mère et ma tante, aient atteint de tels postes. Mais dans les autres familles, on est attentif à tout signe indiquant que les Gelyn abusent de leur pouvoir. À juste titre, j’en ai conscience, parce que le népotisme est inacceptable. Mais ma sœur est restée apprentie cinq ans de plus que la moyenne, et ma cousine six. Rien que pour prouver que personne ne les favorisait. Quand je calcule la position du navire, on me punit à cause de ma lenteur, même quand j’ai été aussi rapide qu’Ehvon, la Régente des Vents. Et lorsque je hume l’air pour déterminer de quelle côte nous approchons, je suis encore punie, parce que Ehvon ne lui trouve pas la même odeur que moi. Aujourd’hui, je t’ai isolée deux fois de la Source, mais ce soir, je serai pendue par les pieds pour ne pas l’avoir fait plus tôt. On me châtie pour des fautes qu’on ne remarque pas chez les autres ou pour des erreurs que je n’ai pas commises. Juste parce que c’est moi ! Ton noviciat a-t-il été aussi dur, Nynaeve ?

— Mon noviciat ? répéta l’ancienne Sage-Dame, mal à l’aise.

Elle aurait préféré que Talaan ne mentionne pas de nouveau une pendaison par les pieds…

— Eh bien… Hum… Il vaut mieux que tu ne le saches pas…

Quatre générations de femmes capables de canaliser, alors que la transmission entre mère et fille était déjà une exception… La Tour Blanche serait plus que prête à accueillir Talaan. Mais ça n’arriverait pas…

— Je suppose que Caire et Tebreille s’adorent aussi, fit Nynaeve histoire de changer de sujet.

Talaan eut un rictus.

— Ma tante est menteuse et manipulatrice. Elle se réjouit chaque fois qu’elle peut humilier ma mère. Mais elle ne s’en tirera pas comme ça. Un jour, tante Tebreille se retrouvera sur un petit bateau et sous les ordres d’une Maîtresse des Voiles tyrannique.

Talaan sursauta parce qu’un domestique approchait dans son dos. L’angoisse la ramena à ses moutons, et elle recommença à regarder nerveusement autour d’elle :

— Pendant les cours, tu ne peux pas parler, mais n’importe quel autre moment fera l’affaire. Dis simplement que je vais aller à la tour, et elles ne pourront rien faire. Tu es une Aes Sedai.

Nynaeve dévisagea son interlocutrice. Lors de la leçon suivante, les Atha’an Miere se vengeraient, et elle aurait intérêt à numéroter ses abattis. Cette petite idiote n’avait-elle donc pas vu ce qu’on venait de lui infliger ?

— Je comprends que tu veuilles partir, Talaan, mais…

— Merci, coupa la jeune fille en s’inclinant. Merci !

À la vitesse du vent, elle repartit d’où elle venait.

— Attends ! cria Nynaeve. (Elle la poursuivit sur quelques pas puis renonça.) Reviens ! Je ne t’ai rien promis.

Des domestiques tournèrent la tête vers l’ancienne Sage-Dame et continuèrent à la lorgner du coin de l’œil en retournant à leurs occupations.

Peu désireuse de tomber sur Zaida et les autres, Nynaeve fit demi-tour. Si elle ne faisait rien, la petite dinde allait sans nul doute claironner qu’elle irait bientôt à la tour, parce que l’Aes Sedai le lui avait promis.

Misère… C’était ce qu’elle raconterait dans tous les cas, très probablement.

— Tu viens d’avaler une mirabelle pourrie ? demanda Lan en approchant.

Un grand et bel homme dans sa veste verte bien coupée… Depuis quand était-il là ? Il semblait impossible qu’un type si imposant, tant mentalement que physiquement, puisse passer inaperçu comme ça. Même sans sa cape-caméléon…

— Non, un plein panier…, souffla Nynaeve en se blottissant contre le torse de son mari.

C’était si bon d’être près de lui tandis qu’il lui caressait les cheveux – même si le pommeau de son épée lui taquinait les côtes. Et s’il y avait des curieux avides d’observer cette manifestation publique de tendresse, grand bien leur fasse ! De toute façon, les désastres se succédaient en rangs serrés. Même si elle disait à Zaida et consorts qu’elle n’avait pas l’intention de recruter Talaan, ces maudites femmes l’écorcheraient vive. Et elle ne pourrait pas le cacher à Lan, cette fois. En supposant qu’elle ait réussi le premier coup… Reanne et les autres seraient bientôt au courant, puis Alise… La traitant comme elles traitaient Merilille, elles ignoreraient ses ordres et lui témoigneraient à peu près autant de respect que les Régentes des Vents en accordaient à Talaan. Elle finirait par devoir surveiller Alivia, et une quelconque catastrophe en résulterait. Une misère de plus… Ces derniers temps, collectionner les humiliations devenait sa spécialité. Et tous les quatre jours, elle devrait quand même officier sous l’œil de Zaida et des autres.