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— Te souviens-tu comment tu m’as convaincue de rester dans nos appartements, hier matin ? demanda-t-elle.

Levant les yeux, elle eut le temps de voir passer un sourire sur les lèvres de Lan. Bien entendu qu’il s’en souvenait.

Nynaeve se sentit rosir. Se vanter auprès de ses amies était une chose, mais faire des avances à son mari, quand même…

— Bon, je veux que tu me ramènes chez nous et que tu m’empêches d’enfiler des vêtements pendant une bonne année.

Au début, Nynaeve avait assez mal pris l’initiative de Lan. Mais il avait une manière très particulière de la calmer…

Le Champion éclata de rire. Après un moment, sa femme l’imita. Pourtant, elle aurait eu envie de pleurer. Parce qu’elle ne plaisantait pas…

Son statut de femme mariée lui épargnait de devoir partager un lit avec une autre femme – ou deux – et lui donnait le droit d’avoir un salon. Pas grand, mais douillet, avec une bonne cheminée, une petite table et quatre chaises. Lan et elle n’avaient besoin de rien d’autre…

Hélas, tous les rêves d’intimité sombrèrent dès qu’ils furent entrés dans le fameux salon.

Au milieu de la pièce, la Première Servante attendait avec une grâce de reine. Tirée à quatre épingles, comme toujours, elle n’avait pas l’air très contente. Dans un coin, un type mal foutu, une horrible verrue sur le nez, attendait aussi, un sac pendu à son épaule.

— Cet homme prétend détenir quelque chose que vous voulez à tout prix, annonça maîtresse Harfor après une rapide révérence.

« Très rapide » aurait été plus juste. Sauf avec Elayne, Reene ne perdait jamais de temps en ronds de jambe.

— Inutile de vous dire que je n’aime pas son allure, fit-elle, aussi mécontente contre l’Aes Sedai que contre le visiteur.

Dans son état d’épuisement, Nynaeve se serait crue incapable de s’unir à la Source. Stimulée par l’angoisse d’être face à un tueur, elle y parvint pourtant. Sans doute parce qu’il avait vu un changement sur son visage, Lan fit un pas vers l’homme à la verrue. Sa main ne vola pas sur son épée, mais à voir sa posture, on aurait cru qu’il l’avait déjà dégainée. Comment parvenait-il à lire ses pensées, alors qu’il était lié à une autre sœur ? Nynaeve l’ignorait, mais ça lui réchauffait le cœur. En puissance pure, elle s’était montrée l’égale de Talaan, mais là, elle aurait été incapable de renverser une chaise avec le Pouvoir.

— Je n’ai jamais…, commença-t-elle.

— Excuse-moi, maîtresse, fit l’ignoble type, mais maîtresse Thane a dit que tu voulais me voir sans attendre. Une affaire qui concerne le Cercle des Femmes, paraît-il. Au sujet de Cenn Buie.

Nynaeve sursauta et se souvint juste à temps qu’il y avait un témoin.

— Oui, souffla-t-elle en étudiant l’homme.

Voir autre chose que sa verrue était difficile. Pourtant, elle aurait juré ne l’avoir jamais rencontré. Le Cercle des Femmes ? Aucun homme n’aurait été mêlé à ces affaires-là. C’était ultrasecret…

Prudente, la jeune femme resta en contact avec la Source.

— Je me souviens, à présent. Merci, maîtresse Harfor. Je parie que le devoir vous appelle…

Au lieu de saisir la perche, la Première Servante hésita, l’air suspicieuse. Puis elle regarda le type, évalua Lan de la tête aux pieds et se détendit.

— Je me retire, donc… Sans nul doute, le seigneur Lan saura contrôler ce… personnage.

Vibrante d’indignation, Nynaeve eut du mal à attendre que la porte se soit refermée sur Reene.

— Qui es-tu ? demanda-t-elle au pathétique verruqueux. D’où tiens-tu ce que tu m’as dit ? Tu ne viens pas de Deux-Rivières…

La silhouette de l’homme… ondula, il n’y avait pas d’autre mot. S’étirant en hauteur, il devint soudain Rand, avec ses horribles têtes de dragon sur le dos des mains… Où avait-il appris à faire ça ? Et auprès de qui ?

Nynaeve résista à l’envie de se déguiser aussi, pour lui montrer qu’il n’était pas le seul à maîtriser ce truc.

— Je vois que tu n’as pas suivi ton propre conseil, Lan, dit Rand comme si la jeune femme n’était pas là. Mais pourquoi la laisses-tu jouer à l’Aes Sedai ? Même si les vraies sœurs tolèrent ça, elle risque de se blesser.

— Berger, elle est une Aes Sedai, désormais, répondit Lan sans regarder sa femme. (Et en ayant toujours l’air prêt à dégainer son épée.) Quant au reste, eh bien… Parfois, une femme est plus forte qu’un homme. Et toi, tu l’as suivi, ce conseil ?

Rand étudia Nynaeve. Même quand elle tira sur son châle, faisant osciller les franges jaunes, il parut ne pas en croire ses yeux.

— Non. Tu avais raison… Parfois, on est trop faible pour faire ce qui s’impose.

— De quoi parlez-vous, tous les deux ? lança Nynaeve.

— Des histoires d’hommes…, éluda Lan.

— Tu ne comprendrais pas, assura Rand.

Nynaeve haussa les épaules. Les conversations d’hommes, c’étaient neuf fois sur dix des ragots et des bavardages. Au mieux !

À contrecœur, elle se coupa de la Source. Face à Rand, elle n’avait pas besoin de se protéger, mais le contact avec le Pouvoir était toujours agréable, même quand on tenait à peine debout.

— Au sujet de Cairhien, nous savons, Rand, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise.

Ces maudites Atha’an Miere l’avaient vidée de ses forces.

— C’est pour ça que tu es ici, vêtu comme un vagabond ? Si tu essaies de te cacher de tes agresseurs, qui que…

Nynaeve n’alla pas plus loin. Rand avait l’air fatigué. Plus dur qu’avant, certes, mais épuisé. Pourtant, il ne s’était pas assis. Bizarrement, comme Lan, il semblait prêt à dégainer une épée… qu’il ne portait pas. La tentative d’assassinat lui avait peut-être ouvert les yeux.

— Rand, Egwene peut t’aider…

— Je ne me cache pas vraiment… Ou en tout cas, juste le temps de tuer quelques types qui ne méritent plus de vivre.

On aurait cru entendre parler Alivia ! Et pourquoi les deux hommes continuaient-ils de se surveiller du coin de l’œil en faisant semblant de rien ?

— Et comment pourrait-elle m’aider, Egwene ?

Rand posa son sac sur la table avec un bruit indiquant qu’il était plein.

— Elle aussi, c’est une Aes Sedai ?

Une idée qui semblait amuser Rand…

— Elle est ici ? Vous trois et deux vraies sœurs… Deux seulement ! Mais je n’ai pas de temps pour ça. Je voudrais que tu gardes quelque chose jusqu’à ce que…

— Egwene est la Chaire d’Amyrlin, stupide berger !

Interrompre quelqu’un, quel bonheur, pour une fois…

— Elaida est une usurpatrice. J’espère que tu as eu l’intelligence de te tenir loin d’elle. Si tu la rencontres, tu ne repartiras pas sur tes deux jambes, crois-moi. Ici, il y a cinq vraies sœurs, dont moi, et quelque trois cents autres marchent avec Egwene – et une armée prête à renverser Elaida. Et toi, regarde-toi ! Pour parler, tu es très fort, mais quelqu’un a tenté de te tuer et tu rôdes par ici vêtu comme un garçon d’écurie. Où serais-tu plus en sécurité qu’avec Egwene ? Même tes Asha’man hésiteraient face à trois cents sœurs.