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Bien envoyé, ça ! En vain, Rand tenta de cacher sa surprise.

— Tu serais étonnée par l’audace de mes Asha’man, finit-il par dire. Je suppose que Mat est avec l’armée d’Egwene.

Rand porta une main à sa tête et tituba. Très légèrement, mais Nynaeve bondit de sa chaise avant qu’il ait eu le temps de se rétablir. S’ouvrant au saidar au prix d’un gros effort, elle prit la tête de Rand entre ses mains et tissa autour de lui un réseau spécial permettant de détecter des blessures. Sans succès, elle avait cherché un moyen de diagnostic plus sûr que cette méthode. Mais au fond, c’était assez fiable…

L’ancienne Sage-Dame en eut le souffle coupé. Au courant de la blessure au flanc reçue par Rand à Falme – une pustule maléfique inguérissable –, elle ignorait qu’il en avait récolté une autre au même endroit, superposée à la première. Une plaie tout aussi souillée et insensible à l’action du Pouvoir. Alors qu’elle n’en avait aucune envie – cette seule idée la rendait malade – elle essaya quand même, et quelque chose fit obstacle au flux de saidar. Une sorte de protection invisible. Du saidin ?

Cessant de canaliser, la jeune femme recula. Fatiguée ou pas, elle resta unie à la Source. Pour s’en séparer, il lui faudrait faire un effort… Aucune sœur ne pouvait penser sans appréhension à la partie masculine du Pouvoir.

Rand la regardait calmement, ce qui la fit frissonner. Désormais, il ne ressemblait plus du tout au Rand al’Thor qu’elle avait vu grandir. Une chance que Lan soit là, et tant pis si reconnaître qu’il la rassurait n’était pas facile.

Le Champion, s’avisa Nynaeve, ne s’était pas détendu. Même s’il bavardait avec Rand, glosant sur la bière et le tabac, comme dans une taverne, il le jugeait dangereux. Et l’ancien berger de Deux-Rivières semblait le savoir et trouver ça justifié.

— Rien de tout ça n’est important, dit-il en se tournant vers la table.

Parlait-il de ses blessures ou de la localisation actuelle de Mat ? Ouvrant le sac, il en sortit deux statuettes d’un pied de haut. Un type barbu à l’air très sage et une femme tout aussi sereine, les deux en tunique ample et tenant une sphère de cristal. À voir la tension des muscles de Rand, les sculptures étaient plus lourdes qu’on aurait pu le croire.

— Je veux que tu caches ces statues jusqu’à ce que j’envoie quelqu’un les chercher.

Une main sur la statuette de femme, Rand hésita.

— Et te chercher aussi, parce que j’aurai besoin de toi quand je m’en servirai. Quand nous nous en servirons ! Lorsque je me serai occupé de ces hommes. C’est prioritaire.

— Nous en servir ? répéta Nynaeve, dubitative.

Pourquoi une tuerie était-elle prioritaire ? Mais ce n’était pas la question essentielle…

— Nous en servir pour quoi, Rand ? Ce sont des ter’angreal ?

Le jeune homme hocha la tête.

— Avec ces artefacts, tu pourras toucher le plus grand sa’angreal conçu pour une femme. Il est enterré sur l’île de Tremalking, je pense, mais ça n’est pas gênant.

Rand posa la main sur la statue de l’homme.

— Avec ce ter’angreal, je pourrai toucher le pendant masculin de ton sa’angreal. Un jour, quelqu’un m’a dit qu’un homme et une femme, avec ces sa’angreal, seraient en mesure de défier le Ténébreux. Nous verrons le moment venu, mais en attendant, je pense que ces deux artefacts seront suffisants pour purifier le saidin.

— Si c’était possible, pourquoi ça n’aurait pas été fait durant l’Âge des Légendes ? demanda Lan, très calme.

Comme une lame qu’on tire lentement de son fourreau.

— Tu as dit naguère que je pourrais blesser Nynaeve, berger…

Si impossible que ça puisse paraître, le ton de Lan devint encore plus dur.

— Toi, tu risques de la tuer.

Et ça, le Champion entendait bien l’empêcher.

Rand soutint le regard glacial de Lan.

— Je ne sais pas pourquoi ça n’a pas été fait, et je m’en fiche. Il faut essayer.

Nynaeve se mordit la lèvre inférieure. Selon elle, pour Rand, il s’agissait d’une conversation publique – sa façon de passer du particulier au général, sans transition, lui donnait parfois le tournis – mais elle ne se formalisait pas que Lan ait parlé alors que ce n’était pas son tour. S’il avait une forte tendance à déraper ainsi, elle aimait son côté direct.

À part ça, elle devait réfléchir. Pas à sa décision, ça, c’était déjà fait, mais à sa mise en œuvre. Rand risquait de ne pas aimer, et Lan détesterait. Les hommes voulaient toujours n’en faire qu’à leur tête. Souvent, il fallait leur rappeler que ça ne fonctionnait pas ainsi.

— C’est une merveilleuse idée, dit Nynaeve.

Pas vraiment un mensonge. Comparée à l’autre option, c’était vraiment une bonne idée.

— Pourquoi devrais-je attendre ici que tu me sonnes comme une vulgaire servante ? Je t’épaulerai, mais nous partirons tous ensemble.

Gagné ! Les deux hommes n’aimaient pas ça du tout…

12

Un lys en hiver

Un autre serviteur manqua s’étaler tant il s’était incliné. En soupirant, Elayne continua son chemin le long du couloir. En glissant plus qu’elle ne marchait ! Enfin, en théorie. La Fille-Héritière, majestueuse et sereine… En réalité, elle aurait voulu courir, mais elle se serait probablement emmêlé les pinceaux dans sa robe.

Entre ses omoplates, elle sentait le regard du gros domestique. Un désagrément mineur qui ne durerait pas. À peine un grain de sable dans sa chaussure.

Ce maudit Rand « je-sais-tout-mieux-que-quiconque-sur-ce-qui-est-bien-pour-les-autres » al’Thor me rendra folle !

S’il réussissait encore à lui filer entre les doigts…

— N’oublie pas, rappela-t-elle, on ne lui parle ni des espions, ni de la fourche-racine ni du reste.

Sinon, il risquait de vouloir la « sauver », ce qu’elle redoutait plus que tout au monde. Selon Nynaeve, ce genre de choses arrivait quand les hommes pensaient avec leur mâle pilosité. S’il savait, Rand voudrait que les Aiels et les soldats du Saldaea reviennent en ville. Voire au palais ! Si amer que ce fût, s’il décidait ça, elle ne pourrait rien faire, sauf à lui déclarer la guerre – et même ainsi, le résultat n’était pas garanti.

— Je ne lui dis jamais ce qu’il n’a pas besoin de savoir, fit Min.

Intriguée, elle regarda une servante dont la révérence exagérée avait failli se terminer en culbute.

Elayne jeta un coup d’œil en coin à sa visiteuse et repensa au temps où elle portait aussi un pantalon. Avec ça, on était bien plus à son aise qu’en robe. Pourquoi ne pas s’y remettre ? Mais sans les bottines à hauts talons qui grandissaient Min au point qu’elle semble de la taille d’Aviendha. Dans ces chaussures, même Birgitte avait du mal à marcher droit. De plus, combinées au pantalon moulant de Min et à sa veste courte, les bottines composaient une tenue proprement scandaleuse.

— Tu lui mens ? demanda Aviendha, maussade.

Véritable incarnation de la désapprobation, elle foudroyait Min du regard à la moindre occasion.

— Bien sûr que non ! Sauf quand c’est absolument nécessaire…

Aviendha gloussa, parut dépitée de sa propre réaction et se replongea dans sa morosité.

Elayne se demanda ce qu’elle allait faire avec ces deux-là. Il fallait qu’elles s’apprécient, c’était incontournable. Mais dès qu’elles étaient ensemble, elles se défiaient du regard comme deux tigresses en cage.

En principe, elles étaient d’accord sur tout – comment faire autrement, puisqu’elles ne savaient pas plus qu’Elayne quand ce fichu type leur tomberait de nouveau sous la main ? – mais leur petite démonstration d’adresse, couteau en main, avait eu de quoi glacer les sangs. Seul point positif, Aviendha s’était déclarée très impressionnée par le nombre de lames que Min cachait sur elle.