Un jeune serviteur grand et mince, avec sur les bras un plateau lesté de manchons à incandescence pour les lampes, s’inclina sur le passage des trois femmes. Distrait par ce qu’il voyait, il s’emmêla les pieds, trébucha et lâcha son fardeau. En se brisant, les objets en verre firent un vacarme infernal.
Elayne soupira à pierre fendre. Elle espérait tellement que les gens s’habitueraient enfin au nouvel ordre des choses, mais il y avait encore du chemin à faire. Bien entendu, la Fille-Héritière n’était pas la cause de ces regards écarquillés et de ces bouches grandes ouvertes. Même chose pour Aviendha et pour Min, malgré la tenue provocante de cette dernière. Si les domestiques avaient les yeux ronds et manquaient s’étaler, c’était à cause de Caseille et Deni, qui fermaient la marche.
Elayne avait désormais huit gardes du corps. Depuis le matin, ces deux-là étaient postées devant sa porte.
La surprise des serviteurs s’expliquait en partie par la simple présence de gardes, mais qu’il s’agisse de femmes ne simplifiait rien. Pour l’instant, personne ne s’y était habitué…
Cela dit, Birgitte avait promis que ces femmes auraient l’air martial, et elle n’avait pas menti. La veille, après avoir quitté Elayne, elle avait dû mobiliser toutes les couturières et les modistes du palais…
Un chapeau rouge vif sur la tête – avec une plume blanche reposant sur son large bord –, chacune de ces femmes arborait fièrement un large baudrier sur lequel était brodée une kyrielle de Lions Blancs rampants. En soie, leur longue veste écarlate à col blanc – ajustée pour tomber parfaitement – recouvrait presque jusqu’aux genoux leur pantalon lui aussi écarlate et orné d’une large bande blanche verticale, sur l’extérieur de la jambe. De la dentelle aux poignets et au col, leurs bottes noires cirées jusqu’à briller comme de petits astres, ces protectrices étaient somptueuses et même Deni, pourtant d’une grande placidité, avait tendance à bomber un peu trop le torse. Selon Elayne, cette tendance ne s’arrangerait pas quand les ceinturons d’armes et les fourreaux rehaussés d’or seraient prêts – sans parler des casques et des plastrons laqués.
La commande de Birgitte – des plastrons adaptés aux spécificités féminines – avait certainement dû laisser bouche bée l’armurier du palais.
En ce moment même, l’archère était occupée à évaluer des femmes pour enrôler les douze qui manquaient encore. Via le lien, Elayne sentait sa concentration, sans aucun signe d’activité physique. Ce devait donc bien être ça, sauf si elle lisait ou disputait une partie de pierres – des distractions qu’elle s’autorisait très rarement.
Vingt, d’accord, mais pas plus, pensa Elayne pour la énième fois.
Elle espéra aussi que sa Championne, trop occupée, ne s’apercevrait pas qu’elle occultait le lien à certains moments. Très inquiète que Birgitte capte des choses qu’elle estimait privées, la Fille-Héritière s’était rongé les sangs – jusqu’à ce qu’il lui vienne l’idée de poser une question toute simple à Vandene. La réponse, élémentaire, lui avait rappelé combien elle ignorait de choses sur sa propre nature d’Aes Sedai – des fondamentaux pour toutes les autres sœurs, formées plus classiquement. Toutes celles qui avaient un ou plusieurs Champions, et même celles qui restaient célibataires, savaient défendre jalousement leur vie privée.
Parfois, les choses étaient vraiment étranges. Sans la garde rapprochée, Elayne n’aurait jamais eu l’idée de demander à Vandene comment on pouvait s’isoler de vingt personnes et d’une Championne. Dans un avenir proche, ça ne semblait pas d’actualité – en ce qui concernait les gardes –, mais mieux valait prévenir que guérir.
Birgitte, en revanche, n’était sûrement pas disposée à permettre à la future reine de se balader en ville avec Aviendha, que ce soit de jour ou de nuit.
Une fois devant la porte de Nynaeve, Elayne oublia totalement Birgitte – au détail près qu’elle ne devait pas occulter le lien trop tôt. Au tout dernier moment, voilà ce qu’il faudrait faire…
Rand était derrière cette porte… Rand, l’homme qui occupait ses pensées au point qu’elle se demandait souvent si elle n’était pas une de ces idiotes, dans les romans, prêtes à se taper la tête contre les murs à cause d’un amoureux. Des romans écrits par des mâles, pensait-elle depuis toujours. Pourtant, Rand la privait parfois du plus élémentaire bon sens. La Lumière en soit louée, il n’en avait pas conscience…
— Attendez dehors et ne laissez entrer personne, ordonna Elayne à ses gardes.
Pas question d’être dérangée et encore moins d’attirer l’attention sur elle. Avec un peu de chance, la garde rapprochée était si récente que personne ne comprendrait ce que signifiait sa présence devant une porte.
— Je ne serai pas longue.
Les deux femmes saluèrent la Fille-Héritière – un bras sur la poitrine, très simplement – puis se placèrent de chaque côté de la porte. Le visage de marbre, Caseille posa les doigts sur le pommeau de son épée. Deni prit à deux mains sa longue massue et esquissa un sourire.
Elayne aurait parié que la solide bonne femme avait compris que Min venait de conduire son amie à un rendez-vous galant. Même chose pour Caseille. De fait, Min, Aviendha et elles ne s’étaient pas montrées très discrètes en chemin. Sans mentionner de nom, elles avaient multiplié les « il a fait ceci » ou « il a dit cela ».
Élément encourageant, aucune des deux gardes n’avait demandé à se retirer… pour aller faire son rapport à Birgitte. Une bonne chose, puisque cette garde rapprochée était celle d’Elayne, pas celle de la Championne. Cela dit, si le lien était occulté trop tôt, tout ce bel assemblage s’écroulerait…
Elayne s’avisa qu’elle tentait par tous les moyens de retarder le moment fatidique. L’homme auquel elle rêvait chaque nuit était derrière cette porte, et elle restait plantée devant comme une petite dinde. Après avoir attendu si longtemps et s’être tant languie, voilà qu’elle était presque terrifiée. Mais cette rencontre ne devait pas mal tourner. Au prix d’un gros effort, la jeune femme se ressaisit.
— Vous êtes prêtes ?
Si elle était moins forte qu’elle aurait voulu, sa voix ne tremblait pas et c’était déjà ça. Depuis quand n’avait-elle plus eu l’estomac noué de cette façon ?
— Bien sûr, répondit Aviendha d’un ton étranglé.
— Prête…, souffla Min.
Les trois femmes entrèrent sans frapper et refermèrent la porte derrière elles.
Avant qu’elles aient fait trois pas dans le salon, Nynaeve sauta sur ses pieds, les yeux ronds. Mais Elayne la remarqua à peine – idem pour Lan, alors que la fumée de sa pipe saturait l’atmosphère.
Même si c’était difficile à croire, Rand était bel et bien là. Sans l’affreux déguisement dont Min avait parlé – à l’exception des vêtements, bien sûr.
Oui, il était là, plus beau que jamais.
En voyant Elayne, il voulut se lever d’un bond, mais il tituba et dut se retenir à la table, soudain d’une pâleur de cire. Elayne s’unit à la Source, fit un pas… puis s’immobilisa et se força à se couper du Pouvoir. En matière de guérison, elle ne valait pas tripette, et Nynaeve accourait déjà, l’aura du saidar l’enveloppant.
D’un geste, Rand la repoussa.
— Tu ne pourras rien contre ça, Nynaeve, dit-il. En tout cas, il semble que tu aies remporté le débat.
Les traits impassibles, Rand buvait Elayne du regard – au moins, c’est ce qu’elle eut le sentiment de voir. Même chose en ce qui concernait Aviendha…