Выбрать главу

— Vous êtes folles, lâcha-t-il. J’épouserai volontiers chacune d’entre vous – et même les trois, que la Lumière me pardonne ! – mais c’est impossible, et vous le savez bien.

Nynaeve se laissa tomber sur une chaise, et marmonna entre ses dents. Elayne crut entendre que le Cercle des Femmes, au pays, en avalerait sa langue…

— Nous devons parler d’un autre sujet, dit Elayne.

Du coin de l’œil, elle vit que Min et Aviendha lorgnaient Rand comme un délicieux gâteau. Non sans effort, elle parvint à rendre son sourire un peu moins… avide.

— Dans mes appartements, reprit-elle. Inutile de déranger Nynaeve et Lan.

En réalité, elle avait peur que Nynaeve tente d’empêcher ça, si elle savait. Dès qu’il était question d’affaires d’Aes Sedai, elle n’hésitait pas à faire jouer son autorité.

— D’accord, dit Rand. Nynaeve, j’ai dit que tu as gagné et je le maintiens. Je ne m’en irai pas sans être revenu te voir.

— Pardon ? Ah ! oui… Bien sûr… Dire que je l’ai vu grandir, Elayne… Presque depuis le début. Pour ses premiers pas, j’étais présente. Il ne peut pas partir sans m’avoir longuement parlé…

Elayne dévisagea son amie, l’air soupçonneuse. Voilà qu’elle bavassait comme une vieille nourrice. Encore que Lini n’ait jamais jacassé ainsi…

Lini… Elle l’espérait en vie et en bonne santé, mais l’un et l’autre étaient peu probables. Pourquoi Nynaeve babillait-elle comme ça ? Elle mijotait quelque chose, et si elle n’usait pas de son statut pour imposer sa volonté, c’était sans doute parce qu’elle n’était pas très fière d’elle…

Autour de Rand, l’air scintilla puis ondula. Elayne en oublia aussitôt ses questions. En un clin d’œil, le Dragon Réincarné devint… quelqu’un d’autre. Un type plus petit, plus massif et très… vulgaire. Si répugnant à voir, en outre, qu’elle ne pensa pas un instant qu’il utilisait la moitié masculine du Pouvoir.

Des cheveux noirs graisseux, une énorme verrue sur le nez, des lèvres molles et tombantes… Comme s’il ne supportait pas que ses trois aimées le regardent, il tituba et s’appuya au dossier d’une chaise.

— Tu es toujours aussi beau, l’assura Elayne.

— Foutaises ! s’écria Min. Cette trogne ferait s’évanouir une chèvre.

La stricte vérité, mais Elayne aurait évité de la dire.

— Tu as le sens de l’humour, Min Farshaw, apprécia Aviendha. Cette trogne ferait s’évanouir un troupeau de chèvres.

Lumière, c’était tout aussi vrai ! De justesse, Elayne s’empêcha de glousser.

— Je reste moi-même, dit Rand. Vous ne le voyez pas, c’est tout…

Quand elle vit le jeune homme sous son déguisement, Deni ne fut pas loin de s’évanouir aussi et Caseille en resta bouche bée.

Et vlan pour le rendez-vous galant ! pensa Elayne, secrètement hilare.

Sur le chemin du retour, le grotesque bonhomme attira autant les regards que les gardes flamboyantes. Aucun risque que quelqu’un devine son identité. Les domestiques, à coup sûr, pensèrent qu’il s’agissait d’un criminel pris en flagrant délit. Très cohérent avec son allure, ça… D’ailleurs, Caseille et Deni gardèrent en permanence un œil sur l’individu…

Quand elles comprirent qu’elles étaient censées attendre dans le couloir alors qu’Elayne, Min et Aviendha entreraient avec l’épouvantail ambulant, les deux gardes du corps faillirent discuter. Soudain, la laideur de Rand ne semblait plus les amuser.

Pour convaincre ses protectrices de se camper des deux côtés de la porte, mais dans le couloir, Elayne dut quasiment leur brandir sa bague au serpent sous le nez. Quand ce fut fait, elle entra et referma doucement le battant derrière elle. En réalité, elle aurait aimé le claquer ! Quand même, Rand aurait pu trouver un déguisement moins répugnant…

Approchant de la table, il s’y appuya tandis que l’air scintillait autour de lui. En un clin d’œil, il redevint lui-même, les têtes de dragon, sur ses mains, brillant d’un éclat métallique.

— Il me faut un verre, dit-il dès qu’il avisa la carafe à long col posée sur un guéridon.

Sans regarder Min, Aviendha ou Elayne, il approcha du guéridon d’un pas mal assuré, emplit un gobelet et le vida à moitié. Oublié après le petit déjeuner d’Elayne, ce vin épicé devait être gelé. La Fille-Héritière n’étant pas attendue si tôt chez elle, la cheminée était éteinte, et on crevait de froid. Pourtant, Rand n’avait rien fait pour réchauffer le vin avec le Pouvoir. Sinon, on aurait au moins vu de la vapeur monter du gobelet. Et pourquoi avait-il approché du guéridon au lieu de faire léviter la carafe et le gobelet jusqu’à lui ? Utiliser des flux d’Air pour les petites tâches quotidiennes était dans ses habitudes…

— Tu vas bien, Rand ? demanda Elayne. Je veux dire : es-tu malade ?

Sachant de quel genre d’affection cet homme pouvait souffrir, la Fille-Héritière sentit son cœur se serrer.

— Nynaeve pourrait…

— Je vais aussi bien que possible, coupa Rand.

Toujours en tournant le dos aux trois femmes, il vida son gobelet et se resservit.

— Alors, que voulez-vous donc cacher à Nynaeve ?

Elayne sursauta puis échangea un regard avec ses deux complices. Si Rand avait éventé son subterfuge, aucun doute que Nynaeve y était arrivée aussi. Pourquoi les avait-elle laissés partir ? Et comment Rand avait-il percé à jour leur plan ?

Aviendha secoua la tête en signe d’impuissance. Min l’imita, mais avec un sourire fataliste. De temps en temps, des choses comme ça arrivaient…

Elayne éprouva une pointe de… quoi, jalousie ? Non, entre elles trois, c’était hors de question. Une pointe… d’agacement à l’idée que Min ait pu passer tellement de temps avec Rand alors qu’elle ne l’avait pas vu depuis des mois.

Pour le reste, s’il voulait la jouer en force, il n’allait pas être déçu.

— Nous voulons que tu deviennes notre Champion, dit Elayne.

Avant de s’asseoir, elle lissa le devant de sa robe. Min se posa sur un coin de table et Aviendha prit sa position favorite – en tailleur, sur un tapis.

— À toutes les trois… L’usage veut qu’on demande au candidat pressenti…

Rand se retourna si vite qu’il renversa une partie du vin qu’il était en train de se servir. Avec un juron étouffé, il s’écarta de la tache humide, sur le tapis, et reposa la carafe sur son plateau. Puis il essuya nerveusement le revers de sa veste lui aussi souillé.

Un spectacle réjouissant…

— Vous êtes cinglées, marmonna-t-il. Vous savez très bien ce qui m’attend et ce qui guette toute Aes Sedai liée à moi. Même si je ne deviens pas fou, elle devra me sentir mourir. Et qu’est-ce que ça veut dire « toutes les trois » ? Min est incapable de canaliser…

» De toute façon, Alanna Mosvani est passée avant vous – sans se sentir obligée de demander. Avec Verin, elle accompagnait à la Tour Blanche des filles de Deux-Rivières… Voilà des mois que je suis lié à elle.

— Et tu ne me l’as pas dit, tête de mule ? s’indigna Min. Si j’avais su…

Elle fit jaillir un couteau de sa manche, le regarda d’un air morne puis le remit en place. Ce « remède » aurait fait autant de mal à Rand qu’à Alanna, s’il lui avait été appliqué…

— C’est une violation des coutumes, non ? demanda Aviendha en pianotant sur le manche de son couteau.

— Plutôt deux fois qu’une ! s’écria Elayne, révulsée.

Imaginer qu’une sœur fasse ça à n’importe quel homme était déjà répugnant. Alors, qu’Alanna ait pu l’infliger à Rand… La Fille-Héritière se souvint de la sœur verte avec son caractère explosif et son esprit acide…

— Alanna a envers Rand un toh dont elle ne pourra jamais s’acquitter, même en une vie entière. Et envers nous… Quand je lui mettrai la main dessus, elle regrettera que je ne la tue pas tout de suite…