Выбрать главу

— Quand nous lui mettrons la main dessus, corrigea Aviendha avec un hochement de tête résolu.

— Du coup, dit Rand, les yeux baissés sur son vin, vous voyez que votre projet ne tient pas… Bien, je devrais retourner chez Nynaeve, à présent. Min, tu viens avec moi.

Malgré ce que les trois femmes venaient de lui dire par la bouche d’Elayne, il semblait redouter encore que Min veuille l’abandonner. Et si cette perspective l’accablait, elle ne paraissait pas l’inquiéter.

— Notre projet se tient tout à fait, insista Elayne.

Elle se pencha vers Rand comme si cette posture renforçait sa force de persuasion.

— Un lien n’interdit pas qu’on en ait d’autres… Si plusieurs sœurs ne se lient pas à un même homme, c’est par respect des traditions – et parce qu’elles ne veulent pas le partager –, pas à cause d’une quelconque impossibilité. Et les lois de la Tour Blanche sont muettes sur ce sujet.

Bien sûr, aux yeux des sœurs, certaines traditions avaient force de loi. Sur ce plan, Nynaeve devenait de plus en plus stricte, comme si elle entendait incarner l’ordre et la morale. Quand elle saurait, pour cette affaire, elle risquait d’exploser.

— Toutes les trois, nous sommes prêtes à te partager. Et si tu es d’accord, nous le ferons…

Comme ces mots étaient faciles à prononcer… Naguère, Elayne s’en croyait incapable. Puis elle s’était aperçue qu’elle aimait Aviendha autant que Rand, quoique d’une manière différente. Même chose pour Min, une autre sœur, même si elles ne s’étaient pas adoptées. Si elle en avait l’occasion, elle écorcherait Alanna vive parce qu’elle avait osé toucher à son Rand. Aviendha et Min, c’était différent. Elles faisaient partie d’elle. En un sens, elles étaient une part d’elle-même – et réciproquement.

— Rand, je te le demande – non, nous te le demandons. Deviens notre Champion.

— Min, murmura le jeune homme, presque accusateur. Tu le savais, n’est-ce pas ? Tu savais que si je posais les yeux sur elles…

Rand secoua la tête, incapable de continuer.

— Au sujet du lien, j’ignorais tout il y a encore une heure, avant qu’elles me le disent.

Sans tressaillir, Min soutint le regard de Rand avec dans ses yeux plus de tendresse qu’Elayne eût jamais vue.

— Mais je savais – et j’espérais – ce qui arriverait dès que tu les reverrais. Rand, certaines choses sont inéluctables.

Rand contempla son gobelet – une éternité, sembla-t-il – puis il se décida à le poser sur le plateau.

— C’est d’accord, lâcha-t-il. Comment prétendre que je ne veux pas de ça, puisque j’en meurs d’envie ? Que la Lumière me brûle, mais c’est comme ça ! Seulement, pensez au prix que vous allez payer !

Une injonction qui laissa Elayne de marbre. Ce prix, elle le connaissait depuis le début, et pour ne rien laisser au hasard, elle en avait parlé avec Aviendha, puis avec Min.

« Prends ce que tu veux et règle le prix demandé », un très vieux dicton. Face à Rand, aucune des trois n’avait besoin de réfléchir aux conséquences. Une chance, parce qu’il n’y avait pas de temps à perdre.

Quoi qu’il en soit, ça n’était pas à lui de décider si ce prix était trop élevé. Sur ce point, il n’avait pas son mot à dire.

Après s’être unie à la Source, Elayne se lia à Aviendha puis lui sourit. Avec sa première-sœur, partager des émotions et atteindre un très haut degré d’intimité était toujours un plaisir. Et bientôt, ce qu’elles auraient en commun avec Rand serait tout aussi beau.

Avec soin, Elayne tissa un flux d’Esprit composé d’une centaine de fils, puis en enveloppa Aviendha et Min. Malgré les apparences, il s’agissait d’un seul tissage, et toutes les trois furent nimbées par l’aura du saidar. Chacune devenant le reflet des deux autres, elles ne firent plus qu’une.

Différents de ceux qu’on utilisait lors de la cérémonie d’adoption, ces tissages recouraient cependant au même principe. L’inclusion… Tout ce qui arrivait à un membre de ce lien arrivait également aux autres.

Dès que tout fut en place, Elayne transmit à Aviendha le contrôle du premier cercle de deux – le leur. Alors que les tissages déjà réalisés se maintenaient, l’Aielle enveloppa à son tour Elayne et Min d’une « toile » identique, puis elle passa à Min, mêlant ses flux à ceux d’Elayne jusqu’à ce qu’il devienne impossible de les démêler. Enfin, elle rendit le contrôle à la Fille-Héritière.

À force d’entraînement, les deux premières-sœurs réussissaient ces tissages délicats presque sans y penser. Et elles n’avaient plus aucun mal à faire en sorte qu’ils se ressemblent comme… des jumeaux.

Tout était prêt… Véritable montagne de confiance, Aviendha donnait un sentiment de force au moins aussi impressionnant que celui de Birgitte.

S’appuyant à la table pour ne pas tomber, les chevilles serrées l’une contre l’autre, Min ne pouvait pas voir les flux. Pourtant, elle eut un sourire éclatant – à peine gâché quand elle se passa la langue sur les lèvres.

La respiration d’Elayne devint plus profonde. À ses yeux, elles étaient toutes les trois entourées d’un treillis d’Esprit plus fin et subtil que bien des filets de résille. L’essentiel, désormais, était que tout se déroule comme prévu.

D’elles trois, elle fit jaillir des filaments de pouvoir qui se dirigèrent vers Rand tout en se fondant les uns dans les autres pour devenir le lien qui ferait de lui leur Champion.

Ce tissage se posa délicatement sur le jeune homme, comme si Elayne étendait une couverture sur un bébé. Quand cette toile pénétra en lui, il ne broncha pas. Pourtant, tout était achevé.

Elayne lâcha à regret le saidar.

Achevé, oui…

Impassible, Rand regarda les trois jeunes femmes, puis il posa les doigts sur ses tempes.

— Rand, tant de douleur, par la Lumière ! murmura Min d’une voix brisée. Je ne m’en suis jamais doutée… Comment peux-tu supporter une telle souffrance ? Dans ce torrent, il y a des peines dont tu ne sembles même pas conscient, comme si elles faisaient partie de toi, depuis le temps… Ces hérons, dans tes paumes… Tu sens encore la brûlure du fer. Et ces créatures, sur tes bras – une perpétuelle torture. Sans parler de… Ton flanc, Rand ! C’est une abomination ! Comment fais-tu pour ne pas hurler de douleur ?

— Il est le Car’a’carn, lança Aviendha en riant. Plus fort que la Tierce Terre elle-même.

Sur le visage rayonnant de fierté de l’Aielle, des larmes coulèrent, se mêlant à ses rires.

— Les veines d’or ! Oui, les veines d’or ! Tu m’aimes vraiment, Rand !

Elayne regarda simplement le jeune homme et sentit qu’il était présent dans sa tête. Elle capta la souffrance de blessures et de coups dont il avait pourtant tout oublié. La tension, l’incrédulité, l’émerveillement… Mais ses émotions étaient bien trop rigides – dures, même, comme un nœud de sève de pin presque aussi compact qu’une pierre. Mais à l’intérieur, des veines d’or pulsaient et brillaient chaque fois qu’il regardait Min ou Aviendha – et Elayne aussi, bien sûr. Il l’aimait. Il les aimait toutes les trois. Et la jeune femme avait envie d’en rire de joie. À sa place, d’autres amoureuses auraient été dévastées par le doute. Elle, jusqu’à la fin des temps, elle saurait qu’il l’aimait…

— Lumière, j’espère qu’elles savaient ce qu’elles faisaient…, souffla Rand. Et qu’elles n’auront jamais à…

Le nœud de sève devint un peu plus dur. Certains que ses compagnes devraient souffrir, Rand commençaient déjà à s’endurcir.

— Je… Je dois partir… Au moins, je sais que vous allez toutes bien…

Soudain, Rand eut un grand sourire qui lui aurait donné des airs de gamin s’il s’était communiqué à ses yeux.