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Si elle se concentrait sur les deux femmes, elle aurait quelque peine à ne pas les écraser comme de vulgaires moustiques alors qu’elles n’étaient pas la véritable cause de son exaspération.

À l’opposé de Daigian et Eben, cinq sœurs avaient pris place devant l’autre cheminée. Penchée sur un lutrin, Nesune lisait un gros livre à reliure de bois prélevé dans la bibliothèque du palais. Comme les autres, elle portait une robe de laine ordinaire qu’on aurait plutôt vue sur une marchande. Si ces cinq femmes se languissaient d’une tenue de soie – ou de l’argent nécessaire pour en acheter une –, elles ne le montraient pas.

Reconnaissable à ses fines tresses ornées de perles, Sarene brodait des fleurs des champs sur une grande tapisserie campagnarde. Sous le regard attentif d’Elza, qui affronterait la gagnante, Erian et Beldeine disputaient une partie de pierres. Apparemment, ces Aes Sedai se détendaient par une matinée tranquille.

Avaient-elles conscience d’être là parce que Cadsuane entendait les étudier ? Pourquoi avaient-elles donc juré allégeance au jeune al’Thor ? Au moins, Kiruna et les autres se trouvaient devant lui lorsqu’elles avaient décidé de lui jurer fidélité…

Cadsuane admettait volontiers qu’on ne pouvait guère résister à l’influence d’un ta’veren quand on était pris dans ses filets. Mais ces cinq sœurs, lourdement punies pour l’avoir enlevé, avaient résolu de se rallier à lui avant même de lui être présentées. Au début, Cadsuane avait plus ou moins accepté leurs explications oiseuses, mais depuis quelques jours, elle n’y était plus encline du tout. Mais alors, plus du tout !

— Aes Sedai, ma Régente des Vents n’est pas sous ton autorité, siffla Harine, agressive comme si elle cherchait à faire oublier son lien de parenté avec Shalon. Elle doit revenir vers moi sans délai !

Derah approuva du chef.

Rien d’étonnant, se dit Cadsuane. La Maîtresse des Voiles aurait acquiescé même si Harine lui avait ordonné de sauter d’une falaise. Dans la hiérarchie des Atha’an Miere, Derah était nettement en dessous de Harine. En gros, c’était à peu près tout ce que Cadsuane savait des deux femmes. Le Peuple de la Mer pourrait (ou non) se révéler utile, mais avant, il fallait trouver un moyen de le contrôler.

— L’enquête est menée par des Aes Sedai, et nous devons suivre les lois de la tour.

En les interprétant très librement, cela dit. Depuis toujours, Cadsuane professait que saisir l’esprit d’une loi était bien plus important que la suivre à la lettre…

Agressive comme une vipère, Harine se lança dans une nouvelle tirade reprenant ses revendications – avec un long exposé sur ses droits légitimes – mais Cadsuane l’écouta plus que distraitement.

Dans l’affaire qui l’intéressait vraiment, elle aurait presque pu comprendre Erian, une Illianienne au teint pâle et aux cheveux noirs déterminée à être aux côtés du jeune al’Thor à l’heure de l’Ultime Bataille. Idem pour Beldeine, si récemment nommée Aes Sedai qu’elle n’avait pas encore l’apparence intemporelle coutumière. Résolue à être tout ce qu’une sœur verte pouvait être, elle réagissait comme il convenait…

Elza, une jolie Andorienne, avait les yeux brillants lorsqu’elle évoquait ce qu’elle prenait pour sa mission : s’assurer qu’al’Thor vivrait jusqu’à sa confrontation avec le Ténébreux. Encore une sœur verte, et parmi les plus exaltées…

Penchée sur son livre, Nesune faisait penser à un oiseau aux yeux noirs observant un ver de terre. Membre de l’Ajah Marron, pour l’amour de la science, elle serait entrée dans une boîte avec un scorpion, histoire de mieux l’étudier.

Assez stupide pour s’étonner qu’on la trouve jolie – voire superbe –, Sarene, en bonne sœur blanche, insistait pourtant sur le côté imparable de sa logique. Rand al’Thor étant le Dragon Réincarné, elle devait rationnellement lui être loyale.

Des motivations oscillant entre exaltation et crétinisme, pourquoi pas ? Cadsuane aurait pu les prendre pour argent comptant, s’il n’y avait pas eu les autres…

Les portes de la véranda s’ouvrirent pour laisser passer Verin et Sorilea. L’Aielle aux cheveux blancs et à la peau parcheminée tendit à la sœur marron un petit objet qu’elle glissa dans sa bourse…

Sur la poitrine de sa robe couleur bronze toute simple, Verin arborait une broche en forme de fleur – le seul bijou que Cadsuane l’ait jamais vue porter à part sa bague au serpent.

— Ça t’aidera à dormir, dit Sorilea. Mais n’oublie pas : trois gouttes dans de l’eau ou une dans du vin. Dépasse un peu la dose, et tu risques de dormir une journée entière, voire plus. Dépasse-la beaucoup, et tu ne te réveilleras pas. Le goût du breuvage ne t’alarmera pas, donc, sois très prudente.

Ainsi, Verin avait elle aussi du mal à dormir… Depuis que le fichu gamin avait quitté le Palais du Soleil, Cadsuane n’avait plus passé une bonne nuit. Si ça continuait, elle risquait de mordre quelqu’un pour de bon.

Nesune et les quatre autres lorgnèrent sombrement Sorilea. Rand al’Thor en avait fait des apprenties des Matriarches et les Aielles prenaient ça très au sérieux. D’un claquement de doigts, Sorilea pouvait mettre un terme à la matinée de détente.

Harine se pencha en avant sur son siège et tapa du bout des doigts sur la joue de Cadsuane.

— Tu ne m’écoutes pas ! explosa-t-elle, furieuse.

Sa Maîtresse des Vagues semblait à peine moins outragée.

— Mais tu vas tendre l’oreille !

Cadsuane croisa les mains et regarda l’Atha’an Miere par-dessus le bout de ses doigts. Non, elle n’allait pas donner une bonne leçon à la Maîtresse des Vagues. Pas question qu’elle reparte en pleurs vers ses appartements. Il fallait être aussi diplomate que Coiren pouvait le désirer.

Cadsuane récapitula le peu qu’elle avait écouté puis se jeta à l’eau :

— Tu parles au nom de la Maîtresse des Navires des Atha’an Miere, avec tout le poids de son autorité – qui dépasse mon entendement. Si ta Régente des Vents n’est pas de retour dans une heure, tu feras en sorte que le Coramoor me châtie sévèrement. En outre, tu exiges des excuses pour l’incarcération de ta Régente. Et tu m’ordonnes d’obliger le seigneur Dobraine à livrer immédiatement les terres promises par le Coramoor. Ai-je bien résumé ?

À un détail près, les menaces de flagellation…

— Ce n’est pas trop mal, fit Harine en se radossant à son siège. (Elle eut un sourire satisfait.) Tu apprendras bientôt que…

— Mais il y a un bémol, coupa Cadsuane d’un ton mielleux. Je me contrefiche de ton Coramoor.

Le Dragon Réincarné, oui, c’était essentiel. Le Coramoor ne comptait pas.

— Et si tu me touches encore une fois sans ma permission, continua Cadsuane sur le même ton, je te ferai déshabiller, saucissonner et ramener dans tes appartements au fond d’un sac.

Tant pis ! Après tout, la diplomatie n’avait jamais été son fort…

— En d’autres termes, si tu persistes à me casser les pieds avec ta chère sœur, il se pourrait que je m’énerve.

Ignorant les grognements indignés de l’Atha’an Miere, Cadsuane se leva et lança à voix très haute, pour qu’on l’entende à l’autre bout de la salle :

— Sarene !

La Tarabonaise leva les yeux de sa broderie, ce qui fit cliqueter ses tresses, bondit sur ses pieds, rejoignit Cadsuane au pas de course et s’inclina devant elle.

Si les Matriarches avaient dû inculquer l’obéissance à ces sœurs, devant Cadsuane, elles retrouvaient sans effort les réflexes de leur noviciat. Être une légende avait ses avantages, surtout quand on était célèbre pour une humeur changeante.

— Escorte ces deux femmes jusque chez elles. Elles ont manifesté le désir de jeûner et de méditer sur les bonnes manières. Assure-toi qu’elles le feront. Et si elles te parlent mal, bats-les comme plâtre. Avec diplomatie, cependant…