Sarene ouvrit la bouche, comme si elle voulait signaler l’illogisme de cette recommandation, mais un regard de Cadsuane l’en dissuada et elle se tourna vers les Atha’an Miere, leur faisant signe de se lever.
Harine bondit sur ses pieds, furibarde. Avant qu’elle ait pu déverser son fiel, Derah lui tapota le bras puis se pencha pour lui parler à l’oreille. Quoi qu’elle ait dit, ça cloua le bec à Harine. Sans se radoucir, elle jeta un coup d’œil aux cinq sœurs, à l’autre bout de la salle, puis fit signe à Sarene de la précéder.
Une façon de faire croire qu’elle se retirait de son plein gré. Derah la suivant comme son ombre, histoire qu’elle ne change pas d’avis, l’effet fut totalement gâché.
Quand les trois femmes furent sorties, Cadsuane faillit regretter d’avoir donné un ordre idiot. À présent, Sarene allait exécuter ses consignes à la lettre… Irritantes au possible, les Atha’an Miere s’étaient jusque-là révélées d’une totale inutilité. Pour se consacrer à l’essentiel, Cadsuane devait dépasser son irritation. Et si elle finissait par trouver un usage à ces femmes, eh bien, tous les outils ne devaient-ils pas être calibrés ? Furieuse contre Harine et Derah, la « légende » vêtu d’une veste noire aux rayures colorées horizontales obligea l’Aes Sedai à s’arrêter.
— Que la Grâce soit avec toi, Cadsuane Sedai, dit-il d’un ton mielleux. Désolé de te déranger alors que tu sembles très pressée, mais tu dois savoir que dame Caraline et le haut seigneur Darlin ne sont plus au palais de dame Arilyn. En fait, ils ont embarqué sur un bateau fluvial en direction de Tear. J’ai peur qu’ils soient hors de ta portée, à l’heure qu’il est.
— Seigneur Dobraine, tu serais surpris par l’étendue de ma « portée », si tu savais tout de moi…
Cadsuane aurait dû laisser au moins une sœur chez dame Arilyn, mais elle aurait juré que le couple ne pourrait pas filer.
— Était-ce très avisé ? demanda-t-elle.
Il y avait la main de Dobraine là-dessous, même s’il n’aurait sûrement pas le cran de le reconnaître. Pas étonnant qu’il n’ait pas insisté pour qu’elle s’en mêle…
Le ton glacial de la « légende » ne fit aucun effet à Dobraine – qui s’offrit le luxe de la surprendre.
— Le haut seigneur Darlin va devenir le régent de Tear pour le compte du seigneur Dragon, et il m’a semblé « avisé » d’envoyer la dame Caraline très loin d’ici. Elle a abjuré la rébellion et renoncé à revendiquer le Trône du Soleil, mais des esprits malintentionnés pourraient encore vouloir l’instrumentaliser… Cadsuane Sedai, il était peut-être imprudent de laisser ces deux personnes sous la surveillance de domestiques. Que la Lumière m’en soit témoin, vous ne devez pas leur en vouloir. Ils auraient pu retenir deux « invités », mais résister à mes hommes n’était pas dans leurs moyens…
Pressé de repartir, Jahar piaffait d’impatience. Décidément, Merise le tenait d’une main ferme. Mais Cadsuane elle-même avait hâte de rejoindre Alanna.
— J’espère que vous trouverez toujours cette manœuvre « avisée » dans un an, conclut Cadsuane.
Dobraine s’inclina sans un mot.
La chambre où reposait Alanna – la plus proche parmi celles qui étaient libres – n’était déjà pas grande, et les lambris sombres dont les Cairhieniens raffolaient la faisaient paraître encore plus petite. Une fois que tout le monde fut entré, elle sembla minuscule.
Merise claqua des doigts. Docile, Jahar se retira dans un coin, mais ça ne changea pas grand-chose.
Sur le lit, Alanna avait les yeux fermés et son Champion, Ihvon, agenouillé à son chevet, lui frictionnait un poignet.
— Elle semble avoir peur de reprendre conscience, dit-il. Je ne vois rien qui cloche chez elle, sauf qu’elle paraît effrayée.
Corele écarta le grand type mince et prit le visage d’Alanna entre ses mains. Alors que l’aura du saidar enveloppait la sœur jaune, les flux de guérison se déversèrent sur Alanna – qui ne broncha même pas. Secouant la tête, Corele recula.
— Je ne suis pas aussi douée que toi pour la guérison, dit sèchement Merise, mais j’avais essayé…
Après tant d’années, son accent tarabonais était encore marqué. En revanche, contrairement à ses compatriotes, elle portait les cheveux tirés en arrière – un austère chignon qui accentuait son air sévère.
— Que faisons-nous, Cadsuane ?
Le visage de marbre, n’étaient ses lèvres un peu pincées, Sorilea étudiait la femme étendue sur le lit. Cadsuane se demanda si elle remettait en question leur pacte.
Les yeux également rivés sur Alanna, Verin semblait terrifiée. Surprise que quelque chose puisse faire un tel effet à cette sœur connue pour sa solidité, Cadsuane dut reconnaître qu’elle n’était pas rassurée non plus. Si elle perdait maintenant ce lien précieux avec le maudit gamin…
— On s’assied et on attend qu’elle se réveille, dit-elle avec un grand calme.
Il n’y avait rien d’autre à faire. Absolument rien.
— Où est-il ? rugit Demandred, les poings serrés dans son dos.
Bien campé sur ses jambes, il avait conscience de dominer l’assistance, comme toujours. Même ainsi, il aurait voulu que Semirhage ou Mesaana soient là. Si leur alliance était fragile – un accord stipulant qu’ils ne se retourneraient pas les uns contre les autres avant d’avoir éliminé la concurrence –, elle tenait bon depuis longtemps. Ensemble, ils avaient déstabilisé leurs adversaires, les entraînant parfois à leur perte – voire à un pire sort que la mort. Hélas, pour Semirhage, il était difficile de participer à ces réunions. Mesaana, elle, se montrait peu ces derniers temps. Parce qu’elle envisageait de mettre un terme à l’alliance ?
— Al’Thor a été vu dans cinq mégalopoles, y compris ce maudit endroit, dans le désert, et une dizaine de villes depuis que ces crétins aveugles – les imbéciles ! – ont raté leur coup à Cairhien. Et les rapports que nous avons reçus sont sûrement incomplets ! Le Grand Seigneur seul sait ce qui est toujours en route pour nous ridiculiser un peu plus – à cheval, à dos de mouton ou par je ne sais quels autres moyens que ces sauvages utilisent pour envoyer des messages.
Étant arrivée la première, Graendal avait choisi le décor, ce qui irritait Demandred. Les murs-panoramas généraient l’illusion que le parquet sans tapis était entouré par une forêt semée de fleurs multicolores où des oiseaux au plumage bigarré lançaient joyeusement leurs trilles. Dans l’air paisible, une myriade de parfums enchantait les narines. Une illusion parfaite, n’était l’arche de la porte d’entrée, qui gâchait tout. Pourquoi Graendal avait-elle opté pour le souvenir de ce qui était perdu ? Ils auraient tout aussi bien pu fabriquer des lances-choc ou des ailes-sho qu’un mur-panorama donnant sur l’extérieur de ce lieu proche de Shayol Ghul. De plus, sauf si sa mémoire lui jouait un tour, Graendal détestait tout ce qui touchait de près ou de loin à la nature…
Osan’gar plissa le front en entendant les mots « crétins » et « imbéciles » – de son point de vue, il y avait de quoi – mais il rendit très vite son expression normale au visage ridé très ordinaire qu’il arborait désormais – si différent de celui avec lequel il était né.
— Une affaire de chance, dit-il d’un ton calme, même s’il commença à se frotter nerveusement les mains.
Une vieille habitude… Comme un dirigeant de cet Âge, il portait une veste tellement brodée qu’on voyait à peine sa couleur – du rouge en l’occurrence – et des bottes aux revers ornés de pompons dorés. À son cou et à ses poignets, il y avait assez de dentelles pour habiller un enfant. Depuis toujours, le sens du mot « excès » lui échappait. Sans ses compétences très particulières, il n’aurait jamais figuré parmi les Élus. S’avisant de ce que faisaient ses mains, il s’empara d’un gobelet de vin en cuendillar posé sur une table basse, près de son fauteuil, et huma longuement l’arôme du nectar.