— Les probabilités, c’est tout…, fit-il, feignant la nonchalance. La prochaine fois, al’Thor sera tué ou capturé. La chance ne lui sauvera pas éternellement la mise.
— Tu entends dépendre de la chance ? lança Aran’gar.
Comme s’il s’agissait d’une chaise longue, elle était voluptueusement étendue dans un grand fauteuil. Avec un sourire éthéré pour Osan’gar, elle plia une jambe afin que la fente de sa jupe rouge vif dévoile une cuisse de toute beauté. À chaque inspiration, la soie rouge, sur sa poitrine, menaçait d’exploser pour révéler ses généreux appas.
Depuis qu’elle était devenue une femme, ses manières et sa gestuelle avaient changé. En revanche, le noyau dur placé dans cette enveloppe féminine restait tel qu’il avait toujours été.
Demandred était loin de cracher sur les plaisirs de la chair. Mais un jour, son avidité provoquerait la perte d’Aran’gar. Et ce ne serait pas la première fois… Aucune raison de se lamenter, surtout si cette mort-là avait la bonne fortune d’être la dernière…
— Osan’gar, tu étais chargé de le surveiller, rappela Aran’gar de sa voix la plus lascive. Toi et Demandred…
Voyant Osan’gar tressaillir, la reptilienne beauté éclata d’un rire de gorge.
— Ma mission, c’est de…
Appuyant avec son pouce sur le bord du fauteuil, comme si elle voulait y épingler quelque chose, elle rit de nouveau.
— Aran’gar, murmura Graendal par-dessus son gobelet, je m’attendais à te voir plus inquiète.
Des mots prononcés avec un mépris aussi peu dissimulé que l’était la chair aux courbes envoûtantes sous le tissu argenté de sa robe vaporeuse.
— Toi, Osan’gar, Demandred et Moridin, où qu’il soit… Vous devriez peut-être redouter le succès de Rand al’Thor autant que son échec…
Hilare, les yeux pétillants de malice, Aran’gar prit la main de Graendal.
— En privé, tu pourrais sans doute me préciser bien mieux ta pensée…
La robe de Graendal vira au noir et devint complètement opaque. Après avoir dégagé sa main, elle s’éloigna du fauteuil d’Aran’gar, qui eut un gloussement moqueur.
— Que veux-tu dire ? demanda Osan’gar, furieux, en se levant péniblement de son siège. (Une fois debout, il saisit les revers de sa veste, une pose de conférencier, et continua d’un ton pédant.) Pour commencer, chère Graendal, je doute que quiconque, y compris moi, puisse débarrasser le saidin de l’ombre du Grand Seigneur. Cet al’Thor n’est qu’un primitif ! Tout ce qu’il tentera échouera. Entre nous, j’ai du mal à croire qu’il sache seulement par où commencer. Quoi qu’il en soit, nous l’arrêterons parce que le Grand Seigneur nous l’a ordonné. Je peux comprendre qu’on redoute son courroux, en cas d’échec – une éventualité bien peu probable –, mais pourquoi ceux que tu viens de citer devraient-ils s’inquiéter tout particulièrement ?
— Aveugle et stérile comme toujours…, marmonna Graendal.
Dès qu’elle se fut ressaisie, sa robe redevint transparente, mais passa de l’argent à l’écarlate.
Était-elle moins calme qu’elle l’assurait ? Voulait-elle faire mine de contrôler une agitation qu’elle n’éprouvait pas ?
À part le tissu de sa robe – du streith – tous ses ornements venaient de l’Âge actuel : les larmes de feu dans ses cheveux blonds, le gros rubis niché entre ses seins et les bracelets d’or glissés à ses deux poignets.
Il y avait autre chose. Intrigué, Demandred aurait aimé savoir si quelqu’un d’autre avait remarqué. Un anneau d’or très simple, au petit doigt de sa main gauche… « Graendal » et « simplicité » étant des antonymes…
— Si ce jeune garçon réussit à éliminer l’ombre du Grand Seigneur… Eh bien, ceux qui canalisent le saidin, parmi nous, n’auront plus besoin de sa protection si particulière. Se fiera-t-il à vous, dans ces conditions ?
Souriante, Graendal sirota son vin.
Osan’gar ne sourit pas. Soudain très pâle, il s’essuya la bouche du revers de la main. S’asseyant au bord de son fauteuil, Aran’gar ne se soucia plus d’avoir l’air provocante. Les doigts repliés comme des serres, elle regarda Graendal, prête à lui sauter à la gorge.
Demandred desserra les poings. Enfin, on jouait cartes sur table. Avant que revienne le temps du soupçon, il avait espéré qu’al’Thor mourrait ou serait au moins capturé. Pendant la guerre du Pouvoir, plus d’une dizaine d’Élus avaient péri à cause de la méfiance du Grand Seigneur des Ténèbres.
Entrant dans la pièce comme s’il était leur maître à tous, Moridin lança sans préambule :
— Le Grand Seigneur est certain que vous êtes tous loyaux.
Enclin par le passé à se prendre vraiment pour le maître, Moridin arborait à présent un visage juvénile, mais ça ne changeait rien. Malgré ses propos encourageants, il avait l’air sinistre et sa tenue uniformément noire convenait très bien à la signification de son nom – la mort, tout simplement.
— Inutile de vous inquiéter tant qu’il ne change pas d’avis…
Comme un animal domestique, la fille nommée Cyndane collait aux basques de Moridin. En rouge et noir, les cheveux argentés, elle arborait une paire de seins hors du commun.
Pour une raison connue de lui seul, Moridin avait sur l’épaule un rat dont le museau grisâtre humait l’air tandis que ses petits yeux noirs balayaient la pièce.
Rajeunir n’avait rien fait pour la santé mentale de cet homme, à l’évidence.
— Pourquoi nous as-tu convoqués ici ? s’enquit Demandred. J’ai beaucoup à faire, et pas de temps à perdre en bavardages.
D’instinct, il essaya de se grandir, pour être au niveau de l’autre Élu.
— Mesaana est encore absente ? lança Moridin au lieu de répondre. Quel dommage. Elle aurait dû entendre ce que j’ai à dire…
Prenant le rat par la queue, Moridin le regarda se débattre en vain. Pour lui, plus rien ne sembla exister, à l’exception du rongeur.
— Des détails apparemment insignifiants peuvent devenir très importants, souffla-t-il. Ce rat, par exemple… Ou savoir si Isam réussira à trouver et à tuer cette autre vermine nommée Fain… Un mot murmuré dans la mauvaise oreille… ou jamais prononcé devant la bonne. Un papillon bat des ailes sur une branche, et à l’autre bout du monde, une montagne s’écroule.
Le rat se retourna et tenta de mordre Moridin au poignet. Nonchalant, l’Élu projeta le rongeur au loin. En plein air, l’animal s’embrasa – une explosion de flammes plus chaudes que n’importe quel feu – puis se volatilisa.
Moridin eut un sourire ravi.
Malgré lui, Demandred tressaillit. Du Vrai Pouvoir, et il n’avait rien senti… Dans les yeux de Moridin, des étincelles noires tourbillonnaient. Pour avoir gagné tant de saa aussi vite, Moridin devait avoir recouru exclusivement au Vrai Pouvoir depuis leur précédente rencontre. Pour sa part, Demandred ne se connectait jamais au Vrai Pouvoir, sauf quand c’était absolument indispensable. Bien entendu, seul Moridin avait ce privilège depuis son… adoubement. N’empêche, il était fou de ne pas s’imposer de limites. Ce Pouvoir était une drogue plus addictive que le saidin et plus mortelle que du poison.
Son sourire rendu plus menaçant par le saa, Moridin approcha et posa une main sur l’épaule d’Osan’gar, qui frémit et réussit à produire un pâle sourire.
— Tu n’as jamais songé à éliminer l’ombre du Grand Seigneur, dit Moridin, et c’est très bien.