Combien de temps était-il resté derrière la porte ? Le sourire d’Osan’gar tourna au rictus.
— Al’Thor n’est pas aussi sage que toi. Dis-leur tout, Cyndane.
La petite femme se redressa. De forme et de visage, elle évoquait une prune prête à être cueillie, mais ses grands yeux bleus glaçaient les sangs. Une pêche, plutôt… Avec son noyau empoisonné.
— Vous n’avez pas oublié les Choedan Kal, j’imagine…
Rien n’aurait pu rendre cette voix rauque moins sensuelle, même quand elle vibrait d’ironie.
— Lews Therin s’est procuré deux clés – une pour chaque sa’angreal. Et il connaît une femme assez puissante pour utiliser l’artefact féminin. Bien entendu, il prévoit de se servir des sa’angreal pour arriver à ses fins.
Tout le monde se mit à parler en même temps.
— Toutes les clés ne sont pas détruites ? s’écria Aran’gar en se levant d’un bond, les yeux écarquillés de peur. S’il essaie de manipuler les Choedan Kal, il peut détruire le monde.
— Si tu avais lu autre chose que des livres d’histoire, lâcha Osan’gar, tu saurais que ces clés sont indestructibles ! Ou presque…
Comme s’il étouffait, il tira sur son col.
— Comment cette fille peut-elle savoir qu’il les détient ? Comment ?
Après l’annonce de Cyndane, Graendal avait lâché son gobelet, qui roulait toujours sur le sol. Sa robe soudain rouge sang, elle fit une grimace, comme si elle était sur le point de vomir.
— Et tu espérais simplement le rencontrer par hasard ? cria-t-elle à Demandred. Ou que quelqu’un le trouve pour toi ? Imbécile ! Sinistre crétin !
Demandred trouva le numéro de Graendal un peu poussé, même pour elle. Cette nouvelle, aurait-il parié, ne l’avait pas surprise le moins du monde. Il faudrait la garder à l’œil, désormais.
Une main sur le cœur – la posture typique d’un amoureux transi –, Moridin saisit le menton de Cyndane et la força à relever la tête. Si ses yeux brûlaient de fureur, son visage aurait pu être celui d’une poupée. Et ce fut bien la soumission d’une poupée qu’elle manifesta à son maître.
— Cyndane sait beaucoup de choses, souffla Moridin, et elle me dit tout. Oui, absolument tout !
L’expression de la petite femme ne changea pas, même si elle se mit à trembler.
Une énigme pour Demandred, cette Cyndane. Au début, il avait cru qu’il s’agissait d’une réincarnation de Lanfear. En cas de transmigration, on choisissait en principe les corps disponibles. Osan’gar et Aran’gar, cependant, témoignaient du sens de l’humour cruel du Grand Seigneur…
Demandred avait été certain de sa théorie, jusqu’à ce que Mesaana lui apprenne que la fille était bien moins puissante que Lanfear.
Selon Mesaana et les autres, Cyndane appartenait à cet Âge. Pourtant elle parlait de « Lews Therin », comme Lanfear, et les Choedan Kal avaient éveillé en elle une terreur habituelle chez tous ceux qui avaient vécu la guerre du Pouvoir. À part les Torrents de Feu, rien n’était plus redoutable, et encore…
Moridin avait-il appris tout ça à sa marionnette ? Pour servir un de ses desseins tortueux, s’il en avait ? Régulièrement, il sombrait dans la folie et agissait sans motifs apparents.
— Eh bien, il apparaît qu’il doit être tué, finalement, dit Demandred.
Avec toutes les peines du monde à cacher sa satisfaction. Rand al’Thor ou Lews Therin Telamon, quand cet homme serait mort, il serait plus facile de dormir la nuit…
— Avant qu’il puisse détruire le monde et nous tuer… Du coup, la priorité, c’est de le trouver.
— Le tuer ? (Moridin bougea ses mains comme si elles étaient les deux plateaux d’une balance.) Si on en arrive là, oui… Quant à le trouver, ce n’est pas un problème. Dès qu’il touchera les Choedan Kal, vous saurez où il est. Alors, vous irez le rejoindre et vous le capturerez – ou l’abattrez, si nécessaire. Ainsi parle le Nae’blis.
— Aux ordres du Nae’blis, dit Cyndane en inclinant la tête.
Les Élus lui firent écho – Aran’gar d’un air sinistre, Osan’gar avec des sanglots dans la voix et Graendal d’un ton bizarrement pensif.
Devoir incliner la tête en prononçant ces mots fut une torture pour Demandred. Ainsi, ils allaient devoir capturer al’Thor alors qu’il tentait d’utiliser les Choedan Kal (rien que ça !) en compagnie d’une femme assez emplie de Pouvoir de l’Unique, comme lui, pour faire fondre des continents. Et rien n’indiquait que Moridin serait avec eux – pas plus que ses marionnettes jumelles, Moghedien et Cyndane.
Pour l’instant, ce type était le Nae’blis, mais avec un peu d’ingéniosité de la part de ses adversaires, il pourrait bien ne pas trouver de corps la prochaine fois qu’il crèverait.
Et avec un peu de chance, ce serait pour bientôt…
14
Ce que cache un voile
Sur la mer démontée, la Victoire-de-Kidron passait un mauvais quart d’heure. Dans la cabine de poupe, à la lueur vacillante des lampes dorées malmenées par le roulis, Tuon ne bronchait pourtant pas tandis que Selucia lui rasait le crâne d’une main sûre. Par les hublots, la jeune femme voyait d’autres grands navires chevaucher les vagues dans des jaillissements d’écume. Des centaines de bateaux avançant de conserve et couvrant presque l’horizon d’un côté à l’autre.
Une flotte quatre fois plus importante était restée à Tanchico. Les Rhyagelle – Ceux Qui Rentrent Chez Eux… Le Corenne… Oui, le Retour venait de commencer.
Très haut dans le ciel, un albatros semblait suivre le Kidron. Un présage de triomphe, même si les longues ailes de l’oiseau étaient noires et pas blanches. Le sens du signe restait sans doute le même, parce qu’il ne pouvait pas changer selon l’endroit où on était. Le chant d’un hibou à l’aube annonçait une mort et une pluie sans nuages la venue d’un visiteur inattendu. C’était ainsi, qu’on soit à Imfaral ou à Noren M’Shar.
Le rituel matinal du rasage avec son habilleuse était apaisant, et Tuon, aujourd’hui, en avait vraiment besoin. La veille, elle avait donné un ordre sous le coup de la colère, et ça ne devait jamais arriver. De quoi se sentir presque sei’mosiev, comme si elle avait perdu son honneur. Son équilibre était perturbé, et pour le Retour, albatros ou non, c’était un aussi mauvais signe que de perdre son sei’taer.
Selucia essuya les restes de savon à barbe avec un morceau de tissu humide, puis elle sécha le crâne de Tuon avec une serviette avant de le poudrer à l’aide d’une brosse.
Quand son habilleuse s’écarta, Tuon se leva et laissa sa chemise de nuit en soie bleue glisser le long de son corps et former un petit tas sur le tapis aux motifs bleus et or. Aussitôt, l’air mordant lui donna la chair de poule. Quatre de ses dix servantes agenouillées le long des cloisons se levèrent, leur robe blanche vaporeuse laissant apercevoir les courbes parfaites de leur corps. Toutes ces femmes, Tuon les avait acquises pour leur apparence autant que pour leurs compétences. Et elles étaient très compétentes ! Pendant la longue traversée, depuis le continent seanchanien, elles s’étaient habituées aux mouvements du bateau. Du coup, elles n’eurent aucun mal à aller récupérer les vêtements qui reposaient sur de grands coffres sculptés. Comme chaque jour, elles les donnèrent à Selucia, qui ne les autorisait jamais à vêtir leur maîtresse. Ces da’covale avaient tout juste le droit de l’aider à enfiler ses bas et ses chaussures.
Quand Selucia passa sur sa tête une robe plissée couleur vieil ivoire, Tuon, plus jeune que son habilleuse, ne put s’empêcher de comparer leurs reflets dans le grand miroir fixé à la cloison. Cheveux blonds et peau d’un blanc laiteux, Selucia avait de très beaux yeux bleus. Si le côté gauche de son crâne n’avait pas été rasé, on aurait aisément pu la prendre pour une personne du Sang – et de haut rang, alors qu’elle était en réalité une so’jhin. Une idée qui aurait choqué l’habilleuse, si Tuon l’avait exprimée à voix haute. La seule idée de s’élever au-dessus de sa condition horrifiait Selucia. Pourtant, Tuon savait qu’elle n’aurait jamais l’imposante présence de son habilleuse. Ses yeux marron étaient trop grands, et lorsqu’elle oubliait de se composer une expression, son visage en forme de cœur lui donnait des airs de gamine espiègle. De plus, elle faisait une demi-tête de moins que Selucia, qui n’était pourtant pas très grande.