Se penchant, elle prit entre ses doigts aux longs ongles vernis le menton de la damane et la força à se relever sur les talons. Terrorisée, Lidya pleura de plus belle, mais Tuon l’aida simplement à s’agenouiller de la manière habituelle.
— Lidya est une bonne damane, Ianelle. Badigeonne ses zébrures de teinture de sorfa et donne-lui de l’infusion de cœur-de-lion contre la douleur. Poursuis ce traitement jusqu’à guérison complète des plaies. Et tant qu’elles n’auront pas disparu, qu’elle ait donc un bon dessert à chaque repas.
— À vos ordres, Haute Dame, répondit Ianelle avec un petit sourire.
Toutes les sul’dam appréciaient Lidya et elle n’avait pas aimé devoir la punir.
— Si elle engraisse trop, Haute Dame, je lui ferai faire de l’exercice.
Lidya tourna la tête pour embrasser la paume de Tuon et murmura :
— La maîtresse de Lidya est trop bonne. Lidya ne grossira pas.
En passant, Tuon dit un petit mot à chaque sul’dam et tapota la tête de toutes les damane. Les six qu’elle avait prises avec elle étaient ses meilleures, et elles réagirent à ses attentions avec une tendresse égale à celle qu’elle leur portait. Pour faire partie du voyage, elles avaient fait des pieds et des mains…
Rondelettes, les cheveux blonds, Dali et Dani, deux sœurs, étaient si loyales qu’elles n’auraient pas eu besoin de la tutelle d’une sul’dam. Les yeux gris comme sa crinière, Charral restait la plus agile quand il était question de tisser. Des rubans rouges dans ses boucles noires, Sera, la plus puissante, était aussi fière qu’une sul’dam. Encore plus petite que Tuon, Mylen la remplissait tout particulièrement de fierté…
Beaucoup de gens avaient trouvé bizarre que Tuon, une fois adulte, veuille savoir si elle pouvait faire une bonne sul’dam. Mais personne n’aurait pu l’empêcher d’essayer, à part sa mère, qui lui avait laissé le champ libre en se taisant. Devenir pour de bon une sul’dam était impensable, bien sûr, mais Tuon avait pris autant de plaisir à former des damane qu’à dresser des chevaux – deux activités où elle excellait.
Mylen en était la preuve. Quand Tuon l’avait achetée sur les quais de Shon Kifar, la pauvre petite, sous le choc, était à moitié morte. Refusant de boire et de manger, elle filait un très mauvais coton. Accablées, toutes les der’suldam avaient baissé les bras. Aujourd’hui, Mylen, tout sourires, était en pleine forme. Se penchant, elle embrassa la main de Tuon avant même que celle-ci lui ait caressé la tête. Jadis squelettique, la miraculée commençait à s’empâter…
Au lieu de la punir pour son audace, Catrona, sa sul’dam, eut un demi-sourire – le premier depuis longtemps – et souffla que Mylen était une damane parfaite. La stricte vérité. Personne n’aurait cru qu’il s’agissait d’une ancienne Aes Sedai.
Avant de sortir, Tuon donna quelques ordres relatifs au régime et au programme d’exercice physique des damane. Bien entendu, les sul’dam savaient que faire – comme les douze autres présentes dans l’entourage de Tuon, sinon elles n’auraient pas été à son service – mais la Haute Dame avait une profonde conviction : personne n’avait le droit de posséder des damane et de se désintéresser de leur sort. Du coup, elle connaissait toutes les siennes, jusqu’à leurs moindres manies, aussi bien qu’elle connaissait son visage.
Dans la cabine extérieure, les Gardes de la Mort en armure laquée rouge sang et vert sombre se pétrifièrent dès que Tuon fut entrée. Si on pouvait dire d’hommes déjà durs comme le marbre qu’ils se pétrifiaient… Avec cinq cents de leurs frères d’armes, ils étaient responsables de la sécurité de Tuon. En d’autres termes, chacun d’eux était prêt à mourir pour la protéger. Et si elle succombait, ils succomberaient avec elle. Bien entendu, tous s’étaient portés volontaires…
Dès qu’il vit le voile, le capitaine Musenge ordonna que deux gardes seulement escortent la Haute Dame.
Sur le pont, une vingtaine de « Jardiniers Ogiers » en uniforme rouge et vert, leur hache de bataille à pompons noirs brandie, saluèrent Tuon. Du coin de l’œil, ils continuèrent à sonder les environs, attentifs à tout danger potentiel, même sur le navire. Si elle succombait, ces gardes-là ne périraient pas nécessairement, mais ils étaient aussi volontaires que les autres, et elle leur aurait confié sa vie sans la moindre hésitation.
Gonflant les voiles nervurées du Kidron, un vent glacial le poussait vers une côte obscure si proche que Tuon distinguait les contours des presqu’îles et des collines. Tous du Sang, des hommes et des femmes vêtus de soie attendaient la Haute Dame. Ignorant les bourrasques qui s’engouffraient sous leur manteau, ils n’accordaient aucune attention aux membres d’équipage des deux sexes qui allaient et venaient parmi eux, les pieds nus pour ne pas glisser sur les planches humides.
Certains nobles en rajoutaient vraiment dans le mépris, sans doute parce qu’ils étaient vexés que ces marins, occupés à manœuvrer le navire, ne leur fassent pas des courbettes tous les deux pas.
Alors qu’ils s’étaient préparés à se prosterner, les membres du Sang se contentèrent d’un salut de la tête – le « bonjour » d’un égal à un autre – dès qu’ils aperçurent le voile.
Facile à reconnaître à cause de son nez pointu, Yuril passait aux yeux de tous pour le secrétaire de Tuon. Il l’était bien, mais avait une fonction plus importante. « Main » de la Haute Dame, il dirigeait ses Chercheurs. Un poste prestigieux qui ne l’empêcha pas de mettre un genou en terre.
Maîtresse Macura se jeta à terre et embrassa le pont. Se penchant, Yuril lui souffla à l’oreille quelques mots qui l’incitèrent à se relever, rouge jusqu’aux oreilles, puis à lisser distraitement sa robe rouge plissée. À Tanchico, Tuon avait hésité à prendre cette femme à son service, mais la bougresse avait plaidé son affaire avec l’ardeur d’une da’covale. Pour une raison mystérieuse, elle détestait les Aes Sedai. Bien que grassement rémunérée pour ses informations de très grande valeur, elle gardait l’envie brûlante de nuire encore un peu plus aux sœurs.
Après avoir salué les membres du Sang, Tuon monta sur le gaillard d’arrière, ses deux Gardes de la Mort sur les talons. Avec le vent, son manteau se gonflait dans son dos et son voile se collait et se décollait sans cesse de son visage. Aucune importance ! L’arborer était suffisant…
L’étendard de la Haute Dame, deux lions d’or attelés à un antique char de guerre, flottait au-dessus des six timoniers qui luttaient pour contrôler la longue barre. Dès qu’un matelot avait vu le voile, le Corbeau et les Roses avaient été promptement retirés.
Solide femme aux cheveux blancs et aux fantastiques yeux verts, la capitaine du Kidron s’inclina brièvement puis se concentra de nouveau sur son navire.
Tout de noir vêtue, sans le moindre ornement, Anath se tenait près du bastingage. Sans manteau ni cape, elle ne semblait pas dérangée par le vent. Très mince, elle dominait d’une bonne tête la plupart des hommes. Si son visage sombre comme du charbon était d’une grande beauté, ses grands yeux noirs auraient glacé les sangs des plus féroces guerriers.
Soe’feia de Tuon – en d’autres termes, sa Messagère de Vérité –, Anath avait été nommée par l’Impératrice (puisse-t-elle vivre éternellement !) à la mort de Neferi. Une surprise, alors que la « Main Gauche » de Neferi était formée pour la remplacer. Mais chaque mot de l’Impératrice, quand elle siégeait sur le Trône de Cristal, avait force de loi.