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— Moi, je n’ai jamais vu ces lumières dont tu parles, répondit la jeune femme avec son accent du Tarabon à couper au couteau.

Penchée sur un mortier en bois posé sur un des établis – un gros mortier, du diamètre d’un grand tonneau –, Aludra avait les cheveux devant les yeux. Pourtant, elle avait pris la précaution de les nouer sur sa nuque avec un large ruban bleu. Taché de noir, son long tablier blanc ne parvenait pas à dissimuler la troublante façon dont sa robe verte tombait sur ses hanches, s’y ajustant à la perfection. Pourtant, Mat s’intéressait plus à l’occupation de la jeune femme qu’à ses charmes. Enfin, autant, plutôt…

Avec un pilon presque aussi long que son bras, Aludra concassait une sorte de poudre noire à gros grains qui ressemblait un peu à celle qu’il avait vue dans des fusées, après les avoir éventrées. Hélas, il ignorait toujours ce que c’était.

— Je ne te livrerai pas les secrets de la guilde, c’est bien compris ? Et ce quoi qu’il arrive…

Mat fit la grimace. Il travaillait la belle depuis des jours pour lui faire cracher le morceau. Très exactement, depuis le moment où une visite fortuite à la ménagerie de Valan Luca lui avait appris qu’elle était à Ebou Dar. Tout du long, il avait redouté qu’elle mentionne la Guilde des Illuminateurs histoire de s’en servir comme d’un bouclier.

— Mais tu ne fais plus partie de la guilde, pas vrai ? Les Illuminateurs t’ont fichue… Hum, tu l’as quittée, c’est vrai…

Pour la énième fois, Mat envisagea de rappeler à Aludra qu’il lui avait sauvé la mise, le jour où quatre membres de la guilde avaient manifesté l’intention de lui couper le cou. En général, les interventions de ce genre étaient suivies d’une généreuse collecte de baisers et de promesses à vous faire tourner la tête. Mais à l’époque, sur ce plan-là, Mat avait fait un bide retentissant, et il était peu probable que ça change après si longtemps.

— Quoi qu’il en soit, pourquoi te soucierais-tu de la guilde ? Si je ne me trompe, ça fait un bail que tu fabriques des « fleurs de nuit » et personne n’a essayé de t’en empêcher. Sans blague, je parie que tu ne verras plus l’ombre d’un Illuminateur.

— Qu’as-tu entendu dire ? demanda Aludra, toujours penchée sur son mortier. (Le pilon cessa presque sa rotation.) Répète-moi tout.

Les cheveux de Mat faillirent se hérisser sur son crâne. Comment les femmes faisaient-elles ça ? Plus on leur cachait d’indices, et plus elles mettaient le doigt sur ce qu’on ne voulait pas leur dire.

— De quoi parles-tu ? J’ai entendu les mêmes rumeurs que toi, j’imagine. En majorité sur les Seanchaniens.

Aludra se retourna si vite que ses cheveux manquèrent claquer comme la lanière d’un fouet. Prenant son lourd pilon à deux mains, elle le brandit au-dessus de sa tête. D’une dizaine d’années plus âgée que Mat, la jeune femme aux grands yeux noirs avait une bouche sensuelle qui semblait faite pour embrasser. En une ou deux occasions, Mat avait envisagé de lui voler un baiser. Après quelques cajoleries, beaucoup de femmes se montraient bien plus conciliantes. Pour l’instant, les lèvres dévoilant ses dents, Aludra semblait plutôt prête à lui mordre le nez.

— Dis-moi ! ordonna-t-elle.

— Je jouais aux dés avec des Seanchaniens, commença Mat, un œil sur le redoutable pilon.

Quand l’affaire n’était pas sérieuse, un homme pouvait y aller à l’esbroufe, jouer des pectoraux et se défiler si ça tournait mal. Avec les femmes, l’affaire était toujours sérieuse, et on risquait de se faire fracasser le crâne pour un rien. Ankylosé après être resté assis si longtemps, Mat n’était pas sûr de se lever assez vite pour esquiver le coup fatal.

— Je ne voulais pas être celui qui te l’apprendrait, mais… Eh bien, la guilde n’existe plus. Le complexe capitulaire de Tanchico a été rasé…

L’unique véritable complexe capitulaire de la Guilde des Illuminateurs avait été détruit. Celui du Cairhien était abandonné depuis longtemps, les Illuminateurs passant le plus clair de leur temps à voyager pour proposer de grands spectacles aux dirigeants et aux nobles.

— Les Illuminateurs ont refusé de laisser entrer des soldats seanchaniens dans leur fief. Ils se sont battus, mais en vain. J’ignore ce qui s’est passé – un soldat est peut-être allé avec une torche quelque part où il n’aurait pas dû – mais il paraît que la moitié du complexe a explosé. Un compte-rendu exagéré, sûrement… Mais les Seanchaniens ont cru qu’un Illuminateur avait utilisé le Pouvoir de l’Unique, et ils…

Mat soupira et tenta de prendre le ton le plus doux possible. Par le sang et les cendres, il ne voulait pas être celui qui raconterait ça à Aludra ! Mais elle le foudroyait du regard, son maudit pilon prêt à s’abattre.

— Les Seanchaniens ont rassemblé tous les survivants du complexe, plus certains Illuminateurs partis en Amador – en ajoutant toute personne qui ressemblait de près ou de loin à un membre de la guilde – et ils en ont fait des da’covale. Ce qui signifie…

— Je sais ce que ça veut dire ! rugit Aludra.

Se retournant vers le mortier géant, elle recommença à jouer du pilon – avec tant d’énergie que Mat craignit qu’elle fasse tout exploser, si cette poudre était vraiment celle qui remplissait les fusées.

— Les crétins ! maugréa Aludra en pilonnant de plus belle. Devant les puissants, il faut savoir baisser la tête et filer sans demander son reste. Mais bien sûr, ça ne leur a pas traversé l’esprit.

Du revers de la main, la jeune femme essuya ses joues humides.

— Mais tu as tort, mon jeune ami. Tant qu’un seul Illuminateur vivra, la guilde vivra aussi. Et je suis encore de ce monde !

Toujours sans regarder Mat, Aludra s’essuya de nouveau les yeux.

— Que ferais-tu si je te donnais les feux d’artifice ? Tu les jetterais sur les Seanchaniens avec une catapulte, je parie !

— Et alors, en quoi serait-ce une mauvaise idée ? se défendit Mat.

Une bonne catapulte légère pouvait propulser une pierre de dix livres à une centaine de pas. Dix livres de feux d’artifice feraient beaucoup plus de dégâts que n’importe quelle pierre.

— Mais j’ai une meilleure idée… J’ai vu les cylindres que tu utilises pour envoyer tes fusées dans le ciel. Une portée verticale de trois cents pas, as-tu dit. À l’horizontale, ça devrait faire au moins le triple, non ?

— Moi et ma grande gueule…, marmonna Aludra.

Elle ajouta une remarque au sujet de « beaux yeux » à laquelle Mat ne parvint pas à trouver un sens. Pour dispenser son interlocutrice de trahir d’autres secrets de la guilde, il enchaîna très vite :

— Ces cylindres sont bien plus discrets qu’une catapulte, ma chère… Si on les dissimulait bien, les Seanchaniens ne sauraient jamais d’où viennent les attaques. Tu pourrais considérer ça comme une vengeance, après la destruction du complexe capitulaire.

Aludra tourna la tête et regarda Mat avec un respect nouveau – mêlé de surprise, mais le jeune homme préféra ne pas s’appesantir sur ce point. Les yeux rouges et les joues sillonnées de larmes, Aludra semblait abattue… Eh bien, c’était peut-être le moment de l’enlacer. Un peu de réconfort ne déplaisait jamais à une femme en pleurs.

Sentant un frémissement du côté de son vis-à-vis, Aludra se retourna et brandit de nouveau son pilon de malheur – à une main, comme s’il s’agissait d’une épée. Ses bras fins devaient être plus forts qu’on aurait pu le croire, car la massue improvisée ne tremblait pas.

Lumière ! elle n’aurait pas dû deviner ce que j’allais faire ! Ce n’est plus du jeu…

— Bien raisonné, pour quelqu’un qui ignorait l’existence de ces cylindres avant ces derniers jours. Moi, j’y pense depuis bien plus longtemps que ça. Pour une très bonne raison…