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D’abord amer, le ton d’Aludra redevint normal, puis vaguement amusé.

— Puisque tu es si intelligent, je te propose une devinette…

Oui, quelque chose amusait cette femme, ça ne faisait aucun doute.

— Dis-moi à quoi pourrait me servir un fondeur de cloches et je te révélerai tous mes secrets. Même ceux qui te feront rougir.

Voilà qui devenait intéressant… Hélas, les feux d’artifice étaient bien plus importants que les cachotteries d’alcôve et autres distractions… légères. Quant à le faire rougir, la belle risquait d’être surprise. Les souvenirs d’autres hommes qui tourbillonnaient dans sa tête ne concernaient pas tous les champs de bataille…

— Un fabricant de cloches…, murmura-t-il sans avoir la moindre idée de la direction à prendre.

Aucun de ses antiques souvenirs ne lui donnait l’ombre d’un indice.

— Eh bien, je suppose que… Un fondeur de cloches pourrait… éventuellement…

— Non ? coupa Aludra. File et reviens dans deux ou trois jours. J’ai du travail, et tu me déranges avec tes bavardages. Pas de discussion ! Fiche le camp !

Furibard, Mat se leva et posa sur son crâne son légendaire chapeau noir à larges bords. Bavarder, lui ? Par le sang et les fichues cendres !

Se penchant, le jeune homme ramassa son manteau, qu’il avait laissé en tas devant la porte. Se faire jeter comme ça, après avoir passé toute la journée sur un maudit tabouret ! Cela dit, il n’avait peut-être pas perdu son temps. S’il réussissait à résoudre la devinette, bien sûr.

Cloches, alarme, heures, tocsin… Tout ça n’avait aucun sens.

— S’il n’appartenait pas à une autre femme, dit Aludra, je pourrais envisager d’embrasser un si joli garçon. Tu as de si belles fesses !

Mat se redressa sans se retourner. La chaleur qui lui montait aux joues était celle de la colère, mais la coquine se vanterait sûrement de l’avoir fait rougir. Sauf quand on lui en parlait avec insistance, comme là, il parvenait en général à oublier sa pathétique tenue, même s’il fallait déplorer un ou deux – voire trois – « incidents » dans des tavernes.

Pendant qu’il gisait sur le dos, sa jambe dans une attelle et les côtes bandées – sans compter des dizaines de pansements partout ailleurs –, Tylin lui avait caché tous ses vêtements. Caché, pas brûlé, parce qu’elle n’avait pas pu espérer le garder à tout jamais. Tout ce qui lui restait de personnel, c’était son chapeau et le foulard de soie qu’il enroulait autour de son cou – en plus de son médaillon à tête de renard, pendu à une lanière de cuir sous sa chemise. Et ses couteaux, sans lesquels il se serait senti perdu…

Quand il avait enfin pu se lever, Tylin avait décidé de lui faire confectionner de nouveaux habits. Bien entendu, elle avait pris un malin plaisir à regarder la maudite couturière le mesurer dans tous les sens puis multiplier les essayages.

S’il n’y prenait pas garde, la dentelle, autour de ses poignets, cachait complètement ses mains, et le fichu jabot de sa chemise venait lui taquiner le nombril. Sur un homme, Tylin adorait la dentelle…

Aussi écarlate que son maudit pantalon moulant – d’où la remarque d’Aludra sur son postérieur –, le manteau de Mat était orné d’entrelacs en fil d’or et de roses blanches – oui, des roses de malheur, rien de moins. Sur son épaule gauche, dans un ovale blanc, figuraient l’Épée et l’Ancre vertes de la maison Mitsobar. Sa veste bleue que n’aurait pas reniée un Zingaro arborait sur le devant et sur les manches des broderies rouges et or typiques de Tear – tant qu’à faire dans la démesure, pourquoi se retenir ?

À force de plaidoiries vibrantes, Mat avait obtenu que Tylin renonce aux perles, aux saphirs et aux autres cochonneries dont elle entendait le couvrir. La terrible reine ayant elle aussi une passion pour ses fesses, la veste ne les cachait évidemment pas. À l’évidence, elle était du genre à faire profiter les autres des spectacles qui la ravissaient…

Son manteau enfilé – au moins, ça limitait les dégâts –, Mat s’empara de son long bâton de marche appuyé à la cloison, près de la porte. Après son séjour sur le tabouret, sa hanche et sa jambe à peine guéries allaient lui faire un mal de chien.

— Dans deux ou trois jours, donc, dit-il avec toute la dignité froissée dont il était encore capable.

Aludra rit doucement – pas assez pour qu’il n’entende pas, cela dit. Misère… Avec un petit rire, une femme pouvait faire plus de dégâts qu’un docker avec un chapelet de jurons. Et avec la même intention de nuire…

Boitillant hors du chariot, Mat claqua la porte derrière lui dès qu’il fut assez bas sur le marchepied pour avoir l’élan requis. En fin d’après-midi, le ciel était aussi morne que le matin et un vent mordant soufflait allégrement. Si l’Altara n’avait pas vraiment d’hiver, ce qui en tenait lieu suffisait amplement. Pas de neige, certes, mais de la grêle et des orages venus de la mer, avec une humidité constante à vous geler les os. Même quand il ne pleuvait pas, le sol était mou sous la semelle des chaussures.

D’humeur maussade, Mat s’éloigna du chariot.

Les femmes ! Cela dit, Aludra était très jolie… Et experte en feux d’artifice. Un fondeur de cloches ? En deux jours, il devait être possible de résoudre l’énigme. Au fond, tout était acceptable, tant qu’Aludra ne le harcelait pas. Ces derniers temps, ça semblait être le sport favori des femmes. Tylin l’avait-elle transformé, pour qu’elles le poursuivent toutes de leurs assiduités ? Voulaient-elles imiter la reine ? Ridicule théorie…

Le vent s’engouffra dans le manteau de Mat, le faisant gonfler comme une baudruche. Plongé dans ses pensées, il ne s’en soucia pas.

Deux jeunes femmes très minces – des acrobates, pensa-t-il – lui sourirent timidement. Il leur sourit et se fendit d’une courbette. Non, Tylin ne l’avait pas changé. Il était toujours le bon vieux Mat Cauthon.

La ménagerie de Luca était cinquante fois plus grande que le laissait penser la description de Thom – et peut-être même plus que ça ! Un alignement anarchique de tentes et de chariots de la taille d’un gros village. Malgré le temps détestable, des artistes s’entraînaient un peu partout. En chemisier blanc et en collants, une femme avançait sur une corde tendue entre deux poteaux. Basculant dans le vide, elle enroula ses jambes autour de la corde, s’épargnant une chute douloureuse, puis se plia en deux pour la saisir à deux mains et réaliser un rétablissement spectaculaire.

Pas très loin de là, un type courait sur une roue en forme d’œuf qui devait faire une bonne vingtaine de pieds de long. Étant posé sur une estrade, son perchoir, quand il était au sommet, lui permettait de regarder de haut l’étrange funambule qui n’allait pas tarder à se casser le cou.

Un peu plus loin, un homme au torse nu faisait rouler trois balles brillantes le long de ses bras et de ses épaules sans jamais les pousser avec ses mains. Fascinant, ça… Avec un peu d’entraînement, Mat aurait pu en faire autant. Au moins, ces numéros-là ne vous laissaient jamais en sang avec les os brisés. Sur ce rayon, il avait été servi et il n’en redemanderait jamais.

Le plus intéressant, cependant, ce furent les cordes tendues entre des piquets afin d’y attacher des chevaux. Tout du long, une bonne vingtaine de types chaudement vêtus pelletaient du fumier. Des centaines d’équidés… Luca ayant engagé une dresseuse seanchanienne, il avait été récompensé par une sorte de brevet – signé de la main de la Haute Dame Suroth – l’autorisant à garder l’ensemble de ses animaux.

Pépin, le hongre marron de Mat, était en sécurité dans les écuries du palais Tarasin, où il échapperait à la loterie organisée par Suroth. Mais l’en faire sortir n’était pas à la portée du jeune homme. Après lui avoir plus ou moins passé une laisse autour du cou, Tylin n’avait aucune intention de le laisser filer.

En continuant son chemin, il envisagea d’ordonner à Vanin de voler quelques chevaux à la ménagerie, si la conversation avec Luca tournait mal. D’après ce qu’il savait de Vanin, ce serait un jeu d’enfant pour lui. Si gros qu’il fût, il pouvait voler et monter n’importe quel canasson au monde. Hélas, Mat doutait de pouvoir tenir en selle plus d’un quart de lieue.