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Cela dit, ce plan méritait d’être pris au sérieux, tant il manquait d’options.

Sans cesser de regarder les artistes à l’exercice, il se demanda comment il en était arrivé là. Par le sang et les cendres, il était un ta’veren ! Le monde, censément, devait se tisser autour de lui. Pourtant, il était coincé à Ebou Dar, devenu l’étalon de Tylin – avant de lui sauter de nouveau dessus, elle ne lui avait même pas laissé le temps de guérir – pendant que tous ses amis prenaient du bon temps.

Avec toutes les femmes de la Famille pour lui cirer les pompes, Nynaeve devait bicher. Quant à Egwene, dès qu’elle aurait compris que les Aes Sedai l’avaient nommée Chaire d’Amyrlin parce qu’elles étaient cinglées, Talmanes et la Compagnie de la Main Rouge se chargeraient de la tirer de ces sales draps.

Elayne, elle, devait déjà porter la Couronne de Roses, comme il la connaissait. Rand et Perrin, enfin, se doraient sûrement la couenne devant un bon feu, dans un palais où on servait du vin à flots.

Avec un rictus, Mat se massa le front tandis que de vagues couleurs commençaient à tourbillonner dans sa tête. Ces derniers temps, le phénomène se produisait dès qu’il pensait aux deux hommes. Pourquoi ? Il l’ignorait et ne voulait surtout pas le savoir ! Son seul désir, c’était que ça cesse.

Oui, filer d’Ebou Dar en emportant le secret des feux d’artifice… L’idéal. Mais il était prêt à s’enfuir sans, s’il le fallait.

Thom et Beslan étaient là où il les avait laissés, en train de boire devant la roulotte superbement décorée de Luca. Mat ne les rejoignit pas tout de suite…

Pour une raison mystérieuse, Valan Luca l’avait pris en grippe. Mat lui rendait la pareille, mais en sachant pourquoi.

Luca était bouffi de son importance et il reluquait toutes les femmes qui croisaient son chemin. Convaincu que toutes adoraient poser les yeux sur son joli visage, ce bellâtre oubliait un léger détail. Par la Lumière ! il était marié !

Vautré dans un fauteuil doré qu’il avait sûrement volé dans quelque palais, Luca riait grassement en gesticulant à l’intention de Thom et de Beslan, assis sur des bancs des deux côtés de sa noble personne. Sur son manteau et sa veste rouge, des étoiles d’or et des comètes s’alignaient « modestement ». Un Zingaro en aurait rougi ! Et devant cette roulotte pompeuse, il aurait pleuré à chaudes larmes. Plus grand que le chariot professionnel d’Aludra, ce véhicule était entièrement laqué, avec sur ses parois la répétition inlassable des diverses phases de la lune – sur fond d’étoiles et de comètes, bien entendu.

À cette aune, Beslan avait l’air tout à fait austère avec sa veste et son manteau ornés d’oiseaux virevoltants. Quant à Thom, occupé à essuyer le vin qui tachait sa belle moustache blanche, il était presque invisible dans sa tenue de laine sombre.

Il manquait quelqu’un, mais d’un coup d’œil circulaire, Mat repéra un attroupement de femmes près d’une autre roulotte. De tous les âges, elles gloussaient et se pâmaient d’aise avec un bel ensemble.

Non sans soupirer, Mat approcha de cet étrange groupe.

— Je ne peux pas me décider, dit une voix haut perchée de gamin. Quand je te regarde, Merici, tes yeux me semblent les plus beaux du monde. Mais lorsque c’est toi que je contemple, Neilyn, voilà que tout change. Et toi, Gillin, si tu savais combien tes lèvres me donnent des désirs de baiser – les tiennes aussi, Adria. Et que dire de ton cou, Jameine, aussi gracieux que celui d’un cygne…

Ravalant un juron, Mat pressa le pas et fendit la foule de femmes énamourées en marmonnant de très vagues excuses. Olver était bien entendu le point focal de cette assemblée. Petit, pâle et moche, cet avorton faisait des manières à toutes les femmes. Avec son sourire radieux, ce fichu gosse avait tout de la tête à claques !

— Je vous prie de l’excuser, dit Mat en prenant la main du garçon. Olver, nous devons retourner en ville. Cesse de faire des ronds de jambe, s’il te plaît ! Désolé, il ne sait pas ce qu’il raconte. Je me demande bien où il va chercher tout ça.

Par bonheur, toutes les femmes éclatèrent de rire et certaines ébouriffèrent les cheveux d’Olver au passage. D’autres murmurèrent que c’était un enfant délicieux. Et quoi encore ?

Une de ces furies glissa une main sous le manteau de Mat et lui pinça les fesses.

Une fois loin des femmes, le jeune homme foudroya du regard le gamin qui sautillait gaiement à côté de lui. Depuis leur rencontre, Olver avait grandi, mais il restait petit pour son âge. Avec sa grande bouche et ses énormes oreilles, aucune chance qu’il soit beau un jour.

— À force de parler aux femmes comme ça, tu vas finir par t’attirer des ennuis. Elles aiment qu’un homme ait des bonnes manières et se montre discret. Et réservé surtout. Voire un peu timide. Cultive ces qualités, et tu t’en sortiras bien. Comme moi.

Olver en resta bouche bée. Accablé, Mat soupira. Ce gosse avait une kyrielle d’oncles d’élection, et à part lui, tous le poussaient sur le mauvais chemin.

Dès qu’il vit Thom et Beslan, Olver retrouva le sourire. Libérant sa main, il courut vers eux en riant. Alors que le trouvère lui enseignait l’art de jongler et de jouer de la harpe ou de la flûte, Beslan était son maître d’escrime. Ses autres « oncles » lui apprenaient une foule de choses plus ou moins utiles ou recommandables.

Mat prévoyait de l’initier à l’art du combat au bâton et au tir à l’arc, mais pour ça, il devait retrouver la forme.

Ce que Chel Vanin et les Bras Rouges apprenaient à Olver, il préférait ne pas le savoir…

Voyant approcher Mat, Luca se leva de son étrange fauteuil et son sourire vira à la grimace. Après avoir étudié son visiteur, il fit voleter son manteau dans son dos et déclara d’une voix tonitruante :

— Je suis un homme occupé, débordé même. À ce qu’on dit, j’aurai bientôt l’honneur de recevoir la Haute Dame Suroth pour une représentation privée.

Sur ces mots, il s’éloigna, son manteau claquant au vent comme un étendard.

Mat resserra les pans du sien. Un manteau, c’était fait pour tenir chaud. Au palais, il avait vu Suroth – jamais de près, mais il ne s’en plaignait pas. Pas un instant, il ne l’imaginait accorder quelques minutes de son temps à Valan Luca et à son « spectacle truffé de merveilles et de miracles », ainsi que l’annonçait en lettres rouges la banderole de l’entrée. Et si elle le faisait, ce serait pour manger les lions. Ou leur flanquer la frousse de leur vie.

— Il est d’accord, Thom ? demanda Mat.

— Oui. Nous pourrons voyager avec lui quand il quittera Ebou Dar.

Le trouvère grogna, souffla dans sa moustache et passa nerveusement une main dans ses cheveux blancs.

— Avec le paiement qu’il exige, on devrait être comme des coqs en pâte, mais le connaissant, je doute que ce soit le cas. Comme nous sommes toujours libres, il ne nous prend pas pour des criminels, mais il sait que nous fuyons quelque chose – sinon, nous aurions choisi une autre direction. Hélas, il ne prévoit pas de partir avant le printemps, au plus tôt.

Mat eut au bout de la langue une série de jurons des plus raffinés. Pas avant le printemps ? Jusque-là, que lui aurait fait Tylin, et que l’aurait-elle forcé à faire ? Au fond, le vol de chevaux par Vanin n’était pas une si mauvaise idée que ça…

— Ça me donnera plus de temps pour jouer aux dés, fit Mat comme si la nouvelle le laissait indifférent. S’il est aussi gourmand que tu le dis, il faut que je remplisse ma bourse. Si les Seanchaniens ont une qualité, c’est d’être bons perdants.