Выбрать главу

Surtout quand on faisait attention à ne pas avoir une chance trop insolente. Jusque-là, personne ne l’avait accusé de tricher ni menacé d’un coup de couteau – pas depuis qu’il pouvait sortir du palais sur ses deux jambes. Au début, il avait cru que sa chance proverbiale s’étendait à un autre domaine – ou qu’être ta’veren se révélait finalement utile à quelque chose.

Beslan regarda gravement Mat. Mince et hâlé, ce type un peu plus jeune que lui était un noceur aviné au moment de leur rencontre. Toujours prêt pour une virée dans les tavernes, surtout quand il y avait des filles ou une bonne rixe à la clé. Depuis l’arrivée des Seanchaniens, il s’était assagi. Pour lui, cette invasion était une affaire sérieuse.

Après tellement de temps, Mat ne put quand même s’empêcher de faire la grimace. Fils de Tylin, Beslan trouvait que le comportement de sa mère n’avait rien de choquant, et c’était dur à avaler.

En fait, il jugeait que sa génitrice était devenue un peu trop possessive – un peu, vraiment ? – et c’était uniquement pour ça qu’il acceptait d’aider Mat. Sinon, il voyait en lui le dérivatif idéal aux tourments qu’endurait Tylin depuis qu’elle avait dû signer un pacte avec les Seanchaniens.

Parfois, Mat aurait aimé retourner à Deux-Rivières, où on savait toujours ce que pensaient les gens. Parfois, oui…

— On rentre au palais, à présent ? demanda Olver. J’ai une leçon de lecture avec dame Riselle. Pendant qu’elle me lit des choses, elle me laisse poser la tête sur sa poitrine.

— Une belle réussite, Olver, apprécia Thom en se lissant la moustache.

Il baissa le ton et se pencha en avant afin que le gamin n’entende pas :

— Moi, elle me demande de jouer de la harpe avant de me laisser profiter de ce superbe… oreiller.

— Riselle veut toujours qu’on la distraie un peu avant, fit Beslan, l’air entendu.

Thom le regarda avec de grands yeux.

Mat eut un grognement maussade. Pas à cause de sa jambe, ni parce que tous les hommes d’Ebou Dar, à part lui, pouvaient choisir leur « oreiller », mais parce que les maudits dés venaient de recommencer à rouler dans sa tête. Un mauvais coup se préparait, et il en était la cible. Un très mauvais coup.

16

Une rencontre inattendue

Pour retourner en ville, il fallait traverser sur près d’une lieue une série de collines basses. Dans un premier temps, la randonnée fit du bien à la jambe de Mat, mais la douleur revint juste avant qu’Olver, Thom, Beslan et lui atteignent le sommet d’une butte et découvrent Ebou Dar et ses fortifications blanches incroyablement épaisses – des murailles qu’aucun projectile de catapulte n’avait jamais entamées. À l’intérieur, la ville était également blanche, avec de-ci de-là quelques dômes ornés de bandes de couleur. Sous le soleil d’hiver, les maisons, les tours, les flèches et les palais brillaient de mille feux. Par endroits, il manquait le sommet d’une tour, et ailleurs, un grand trou marquait l’emplacement d’un bâtiment détruit. Mais l’un dans l’autre, les Seanchaniens avaient fait très peu de dégâts. Trop puissants et trop rapides, ils avaient pris le contrôle de la ville avant qu’une véritable résistance puisse s’organiser.

Bizarrement, le commerce n’avait quasiment pas souffert de cette conquête éclair. Au contraire, les Seanchaniens l’encourageaient, même s’ils contraignaient les marchands, les capitaines et les équipages à jurer obéissance aux Éclaireurs, à attendre le Retour et à servir Ceux Qui Rentraient Chez Eux. En pratique, ça revenait à vaquer à ses occupations. Du coup, très peu de gens protestaient.

Chaque fois que Mat y jetait un coup d’œil, le port était un peu plus bourré de navires. Cet après-midi, on aurait presque pu, en passant de pont à pont, le traverser à sec jusqu’au Rahad, ce quartier malfamé où le jeune homme espérait ne plus jamais remettre les pieds.

Les premiers jours après son rétablissement, il descendait souvent au port pour observer un peu les navires. Pas ceux des Seanchaniens, ni ceux du Peuple de la Mer – modifiés par les occupants, qui changeaient leur équipage – mais ceux qui arboraient le pavillon aux Abeilles d’Or de l’Illian, l’Épée et la Main de l’Arad Doman ou le Croissant de Tear. Aujourd’hui, il ne le faisait plus et tournait très rarement les yeux en direction du port. Dans sa tête, les maudits dés faisaient un boucan d’enfer. Quoi qu’il se prépare, ça n’aurait rien de plaisant. Quand les dés sonnaient l’alarme, ça n’augurait jamais rien de bon.

Comme d’habitude, une longue file de chariots et de chars à bœuf attendait de pouvoir entrer en ville. Alors que les piétons se faufilaient entre ces véhicules pour gagner du temps, quelques cavaliers les croisaient – exclusivement des Seanchaniens, qu’ils aient la peau noire comme les Atha’an Miere ou un teint aussi pâle que celui des Cairhieniens.

Certains de ces cavaliers, distingua Mat en plissant les yeux, portaient un pantalon bouffant et une veste serrée à haut col ornée sur le devant de plusieurs rangées de boutons brillants. D’autres avaient plutôt opté pour une longue redingote recouverte de broderies. Des membres du Sang, comme les femmes en robe d’équitation – des modèles plissés très étranges, avec corsage aux manches amples et un bas divisé qui leur tombait jusqu’à la cheville. Quelques-uns portaient un voile de dentelle, histoire que les gens du commun ne puissent pas voir leur visage.

Mais la majorité de ces cavaliers, et de loin, portait une armure peinte – d’une couleur vive et brillante, comme il était de rigueur dans l’armée seanchanienne. Parmi ces soldats, un certain nombre étaient des femmes – impossibles à identifier sous leur gros casque en forme de tête d’insecte.

Dans le lot, Mat ne remarqua aucun uniforme noir et rouge des Gardes de la Mort. Face à ces tueurs, même les autres Seanchaniens ne semblaient pas rassurés. Une raison de plus, selon Mat, pour en rester le plus loin possible.

Quoi qu’il en soit, aucun de ces occupants ne s’intéressa aux trois hommes et au gamin qui se faufilaient lentement entre les chariots et les chars à bœuf immobilisés. « Lentement », c’était pour les trois hommes. Olver gambadait, comme de juste à son âge. La jambe blessée de Mat imprimait le rythme de la marche, mais il s’efforçait de cacher aux autres à quel point il s’appuyait sur son bâton.

En principe, les dés, sous son crâne, annonçaient des événements auxquels il survivait par miracle. Une bataille, un bâtiment s’écroulant sur sa tête, Tylin… Qu’arriverait-il quand ils cesseraient de rouler, cette fois ?

Presque tous les véhicules qui quittaient Ebou Dar avaient un cocher seanchanien vêtu plus banalement que les cavaliers. En revanche, ceux qui attendaient d’entrer étaient conduits par des habitants d’Ebou Dar ou des environs. Des hommes en redingote, des femmes à la jupe relevée sur un côté pour exposer un jupon coloré… Tous leurs véhicules étaient tirés par des bœufs, qu’il s’agisse de chariots ou de charrettes.

Pour la plupart des marchands, les étrangers arrivaient par petites caravanes de chariots tractés par des chevaux.

En hiver, le commerce restait plus vigoureux au sud qu’au nord, où les routes enneigées interdisaient bien souvent tout trafic. Parmi ces marchands, beaucoup venaient de loin. En tête d’une petite caravane de quatre chariots, une solide Domani, un point de beauté noir sur sa joue cuivrée, resserra les pans de son manteau sur son torse et foudroya du regard le passager d’un véhicule qui la devançait dans la file. Sous son voile du Tarabon, le type cachait une longue et épaisse moustache. Un concurrent, sans aucun doute…

Une grosse perle à l’oreille droite et des chaînes d’argent sur la poitrine, une mince Kandorienne se tenait très droite sur sa selle, mains gantées reposant sur le pommeau. Ignorait-elle encore que son hongre gris et une partie des chevaux de son attelage seraient intégrés à la loterie dès qu’elle serait en ville ?