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Aux gens du cru, les Seanchaniens enlevaient un cheval sur cinq. Pour ne pas décourager le commerce, ils se limitaient à un sur dix avec les étrangers. En payant, certes – et même ce qui serait passé pour un bon prix en d’autres temps. Avec la demande actuelle, ça restait loin des tarifs du marché.

Même quand il avait l’esprit ailleurs, Mat remarquait toujours les chevaux…

Laissant sa belle jument baie renâcler nerveusement, un gros Cairhienien aussi sommairement vêtu que ses conducteurs de chariot tempêtait au sujet de l’attente interminable. Pauvre crétin… Sa jument, presque à coup sûr, serait attribuée à un officier…

Que se passerait-il quand les dés cesseraient de rouler dans la tête de Mat ?

Les grandes portes en forme d’arche de la ville étaient surveillées par des gardes dont les Seanchaniens seuls connaissaient la véritable nature. En robe bleue ornée d’éclairs, des sul’dam inspectaient les rangs en compagnie de leur damane vêtue de gris, un a’dam d’argent autour du cou. Un seul duo aurait suffi à repousser n’importe quelle menace, à l’exception (peut-être) d’une attaque massive, mais ce n’était pas la véritable raison de leur présence. Tout de suite après la chute d’Ebou Dar, quand Mat était encore cloué au lit, ces duos avaient écumé la cité à la recherche de ce que les Seanchaniens appelaient des marath’damane. À présent, l’enjeu était de les empêcher d’entrer. En cas de capture, les sul’dam avaient un a’dam en réserve. Des collègues à elles patrouillaient sur les quais, passant au peigne fin chaque nouveau navire.

À côté des portes, sur une longue estrade, on avait exposé, fichées sur des piques, les têtes couvertes de goudron mais encore identifiables d’une dizaine d’hommes et de deux femmes qui avaient eu maille à partir avec la justice seanchanienne. Au-dessus de ces morbides trophées flottait l’étendard symbolique de cette justice : une hache de bourreau, son manche entouré d’une cordelette blanche aux multiples nœuds. Sur chaque pique, un placard décrivait les crimes du supplicié : meurtre, viol, vol avec violence ou mise en danger d’un membre du Sang. Les transgressions moins graves étaient punies d’une amende, de coups de fouet ou de l’attribution forcée du statut de da’covale.

En matière de justice, les Seanchaniens ne donnaient pas dans le favoritisme. S’il n’y avait aucun membre du Sang parmi les suppliciés – le cas échéant, ceux-ci étaient étranglés avec la cordelette blanche ou renvoyés au pays pour exécution –, trois d’entre eux étaient des Seanchaniens, sans distinction de rang ni d’importance.

Sous la tête de feu la Maîtresse des Navires du Peuple de la Mer, comme sous celle de son Maître de la Lame, figurait en grosses lettres l’accusation de rébellion.

Habitué à passer et à repasser, Mat ne remarquait presque plus la sinistre exposition. Tout joyeux, Olver gambadait en fredonnant une chanson de marche. Occupés à chuchoter, Thom et Beslan regardaient à peine devant eux. À un moment, le trouvère souffla un « c’est une affaire risquée » à l’oreille de son compagnon, mais Mat ne s’intéressa pas à leur conversation.

Dans le long tunnel qui permettait de traverser la muraille, le vacarme interdisait toute tentative d’espionnage. Avançant près de la paroi, loin des roues des chariots, Thom et Beslan continuèrent leur messe basse, Olver sur les talons.

Quand Mat émergea à la lumière, il percuta le trouvère avant de s’apercevoir que ses deux compagnons s’étaient arrêtés. Tenté de lancer une remarque acide, il se ravisa dès qu’il vit ce qu’ils regardaient. Déboulant du tunnel, des gens forcèrent Thom et Beslan à s’écarter. Solide comme un roc, Mat ne bougea pas et continua à regarder.

Les rues d’Ebou Dar grouillaient en permanence de monde, mais là, on eût dit qu’un barrage avait lâché, déversant en ville des flots et des flots d’êtres humains. Devant Mat, la foule occupait la rue d’un côté à l’autre, entourant des troupeaux qui ne ressemblaient à rien de ce qu’il avait vu jusque-là. Des bovins blanc tacheté aux cornes recourbées, des ovins aux poils si longs qu’ils balayaient les pavés et d’autres à quatre cornes… Dans toutes les traverses visibles, c’était la même folie. Les véhicules, quand ils parvenaient à avancer, n’allaient pas plus vite que des escargots, et leurs cochers, exaspérés, ajoutaient leurs beuglements aux cris des passants et des animaux.

Dans cette cacophonie, Mat ne capta pas de mots, mais il parvint à identifier des accents. Enfin, un accent, surtout. Celui de Seanchaniens qui s’exclamaient au sujet de tout, se flanquaient de grands coups de coude dans les côtes et montraient du doigt presque tout ce qui les entourait. L’un d’eux désigna même le jeune flambeur et son accoutrement criard.

À croire que ces gens n’avaient jamais vu une auberge, une coutellerie… ou un type habillé comme un bouffon. Vexé, Mat grogna et s’enfonça son chapeau noir sur les yeux.

— Le Retour, murmura Thom.

S’il n’avait pas été si près du trouvère, Mat n’aurait pas entendu.

— Pendant qu’on se la coulait douce chez Luca, le Corenne a eu lieu.

Jusque-là, Mat voyait ce Retour dont les Seanchaniens ne cessaient de parler comme une invasion – l’arrivée massive de troupes.

Beuglant comme un veau, un conducteur de chariot abattit son fouet en direction de gamins qui avaient grimpé à l’arrière de son véhicule pour toucher ou voler ce qui semblait être des pieds de vigne en pot. Dans un autre chariot, Mat reconnut une presse à imprimer et dans un autre – qui réussit de justesse à tourner dans le tunnel – des cuves de brasserie d’où montaient des relents de houblon. Sur des chars à bœuf, des cages contenaient toute une variété de volailles aux couleurs inhabituelles. Pas des animaux à vendre, mais à implanter dans une ferme…

Des troupes ? Oui, en un sens, mais pas celles que Mat avait imaginées. Et cette armée-là serait bien plus difficile à combattre que des régiments classiques.

— Il va falloir marcher au milieu de cette vermine, marmonna Beslan, révulsé. (Pour voir au loin, il se dressa sur la pointe des pieds.) Je n’aperçois pas une seule rue tranquille…

Mat se remémora soudain ce qu’il n’avait pas vraiment vu un peu plus tôt : le port envahi de navires. Deux ou trois fois plus que le matin, quand ils étaient partis pour le camp de Luca. Et certains de ces bâtiments manœuvraient pour sortir, voiles levées, sans doute pour dégager de la place à de nouveaux arrivants. Depuis le matin, combien de bateaux avaient dégorgé leur cargaison ? Et combien restaient encore à décharger ? Sur une flotte pareille, combien de passagers pouvait-il y avoir ? Et pourquoi accoster ici et pas à Tanchico ?

Un frisson courut le long de l’échine de Mat. Et si la même chose était en cours là-bas ?

— Vous devriez rentrer par le réseau de ruelles, conseilla Mat, sinon, vous n’atteindrez pas le palais avant la nuit.

Incrédule, Beslan se tourna vers le jeune flambeur.

— Tu ne viens pas avec nous ? Mat, si tu essaies encore de te payer un passage sur un bateau… Cette fois, elle ne sera pas indulgente, tu le sais.

Mat foudroya du regard le rejeton de la reine – arrogance pour arrogance.

— J’ai juste envie de me promener un peu, mentit-il.

Dès qu’il serait au palais, Tylin lui sauterait dessus pour le cajoler. Rien de très désagréable, à dire vrai, si elle s’était contentée de faire ça en privé. Mais elle n’hésitait jamais à lui caresser la joue ou à lui murmurer des mots tendres devant n’importe qui – y compris son maudit fils. De plus, que faire si les dés s’arrêtaient de rouler quand il serait face à elle ? « Possessivité » était le prénom secret de Tylin, ces derniers temps. À croire qu’elle avait décidé de l’épouser ! S’il n’était pas prêt à se passer la corde au cou, Mat savait à qui il était destiné, et il ne s’agissait pas de Tylin Quintara Mitsobar. Mais si elle en décidait autrement, que pourrait-il faire ?