Soudain, il se souvint du murmure de Thom : « une affaire risquée ». Ce trouvère, il le connaissait rudement bien, idem pour Beslan…
Comme les trois adultes, Olver regardait les Seanchaniens avec de grands yeux. Quand il voulut avancer pour voir ça de plus près, Mat le retint de justesse par l’épaule. Ignorant ses protestations, il le poussa vers Thom.
— Ramenez le gamin au palais. Quand Riselle en aura terminé avec lui, donnez-lui ses cours… Et oubliez toutes les folies que vous avez à l’esprit. Sinon, vos têtes pourraient finir sur l’estrade, à l’entrée, et celle de Tylin aussi.
Avec la sienne pour leur tenir compagnie. Un point à ne jamais oublier.
Le regard vide du trouvère et du prince confirma les soupçons de Mat mieux que des aveux circonstanciés.
— Et si je me promenais avec toi, Mat ? proposa Thom. On pourrait parler un peu. Tu es un sacré veinard, et tu as un fichu flair pour… eh bien, disons, l’aventure…
Beslan acquiesça. Avide de voir tous ces étrangers, Olver tentait d’échapper au trouvère et se contrefichait de ce que pouvaient bien raconter les adultes.
Mat émit un grognement. Pourquoi les gens voulaient-ils toujours qu’il soit un héros ? Un de ces quatre, ces âneries finiraient par lui coûter la vie.
— Je n’ai pas besoin de parler, Thom. Beslan, ces Seanchaniens sont là. S’il n’a pas été possible de les empêcher d’entrer, il ne sert à rien de vouloir les forcer à sortir. Si les rumeurs ont un fond de vérité, Rand se chargera d’eux.
Une fois de plus, des couleurs tourbillonnèrent dans la tête du jeune flambeur. Un instant, il n’entendit plus le roulement des dés…
— Tu as prêté ce fichu serment, comme nous tous. Celui d’attendre le Retour…
Refuser, ça conduisait à l’esclavage sur les quais ou pire encore, dans le Rahad, à nettoyer les caniveaux. Selon l’éthique de Mat, une parole donnée dans ces conditions n’en était pas une.
— Laissez agir Rand.
Les couleurs, de nouveau… Par le sang et les cendres !
Il devait cesser de penser à… hum… à certaines personnes. Maudites couleurs !
— Avec le temps, tout finira peut-être par s’arranger.
— Tu ne comprends pas, Mat, fit Beslan, plein d’ardeur. Ma mère est toujours sur le trône, et Suroth lui a affirmé qu’elle continuerait à régner sur l’Altara, pas seulement sur Ebou Dar et ses environs. Mais Tylin a dû se prosterner et jurer fidélité à une femme qui vit de l’autre côté de l’océan d’Aryth. Suroth dit que je dois épouser une femme du Sang et me raser les côtés du crâne, et ma mère l’écoute. La Haute Dame prétend qu’elles sont égales, mais qui doit boire les paroles de l’autre ? Quoi qu’en dise Suroth, Ebou Dar n’est plus à nous, et le reste du pays nous échappera aussi.
» Nous ne pouvons peut-être pas chasser les Seanchaniens, mais ce pays peut devenir… eh bien, trop chaud pour qu’ils puissent le tenir entre leurs mains. Les Capes Blanches savent ce que je veux dire. Demande-leur ce que signifie pour eux la « fournaise de l’Altara ».
Mat était capable de deviner sans interroger personne. Cela dit, il dut se mordre la langue pour ne pas rappeler qu’il y avait plus de soldats seanchaniens à Ebou Dar que de Fils de la Lumière dans tout le pays à l’époque de la guerre des Capes Blanches. Dans une rue pleine de Seanchaniens, même s’ils semblaient être des fermiers et des artisans, mieux valait tenir sa langue.
— Beslan, je vois que tu es pressé d’avoir ta tête au bout d’une pique…
Des mots prononcés à voix aussi basse que possible dans le vacarme ambiant…
— Tu as entendu parler de leurs « oreilles » ? Ce type, là, qui a l’air d’un palefrenier, pourrait être un de leurs espions. Ou cette femme maigrichonne, avec son baluchon sur le dos…
Beslan foudroya du regard les deux Seanchaniens innocents – jusqu’à preuve du contraire. Si c’étaient des espions, ça suffirait à éveiller leur attention.
— Quand ils seront en Andor, tu verras peut-être les choses autrement, grogna le prince.
Il s’enfonça dans la foule, jouant des coudes pour se frayer un passage. Mat s’attendit à une bagarre. À son avis, c’était ce que Beslan cherchait…
Thom fit mine de suivre le mouvement avec Olver, mais le jeune flambeur le rattrapa par la manche.
— Calme-le, si tu peux… Et calme-toi aussi, par la même occasion. À ton âge, tu devrais en avoir assez de te jeter tête baissée dans les ennuis.
— Je garde la tête froide, et j’essaie de rafraîchir la sienne… Mais c’est son pays, il ne peut pas rester les bras ballants. (Un sourire flotta sur les lèvres du trouvère.) Tu clames que tu ne prendras pas de risques, mais c’est faux. Et quand tu t’y mettras, tout ce que nous faisons, Beslan et moi, passera pour une inoffensive promenade dans un jardin. Avec toi, même pas besoin de baisser la tête pour foncer vers les ennuis… Allons-y, Olver !
Thom hissa le petit garçon sur ses épaules.
— Si tu es en retard pour ta leçon, Riselle ne te laissera peut-être pas profiter de ton oreiller…
Mat regarda le trouvère s’éloigner – plus vite avec Olver sur les épaules que Beslan en jouant les brutes.
Qu’avait voulu dire Thom ? Lui, prendre des risques ? Jamais, sauf quand il ne pouvait pas faire autrement.
L’air de rien, il regarda la femme maigrichonne et le probable palefrenier. Bien sûr qu’ils pouvaient être des espions ! Comme n’importe qui…
À force de croire qu’on l’épiait, Mat finit par avoir un genre de démangeaison entre les omoplates.
Il s’éloigna, remonta des rues qui se révélèrent encore plus bondées de monde, de véhicules et d’animaux à mesure qu’il approchait des quais. Sur les ponts qui enjambaient les canaux, toutes les boutiques étaient fermées et les colporteurs avaient remballé leur marchandise. Quant aux acrobates et aux jongleurs, d’habitude présents à toutes les intersections, ils avaient levé le camp. Une bonne initiative, puisqu’ils n’auraient pas eu la place de faire leur numéro…
Combien de Seanchaniens y avait-il en ville ? Beaucoup trop ! Et un sur cinq au moins était un soldat reconnaissable à sa carrure et à son regard dur, même s’il ne portait pas son armure.
De temps en temps, un duo de sul’dam et de damane fendait la foule, faisant plus de vide autour d’elles que les patrouilles. Une marque de respect, pas de peur, en tout cas chez les Seanchaniens. Ceux-ci s’inclinaient bien bas devant les sul’dam, puis esquissaient un sourire approbateur en regardant s’éloigner les deux femmes.
Beslan délirait. Personne ne réussirait à chasser les Seanchaniens, à part une armée épaulée par des Asha’man. Une semaine plus tôt, racontait-on, une force de ce genre avait affronté les envahisseurs.
Des troupes bénéficiant des secrets des Illuminateurs auraient également eu une chance. Un fondeur de cloches ? Pourquoi Aludra en aurait-elle voulu un ?
Mat fit bien attention à rester loin des quais. Sur ce point, il avait retenu sa leçon. Mais il rêvait d’une partie de dés – de préférence celles qui durent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Assez tard – ou tôt – pour que Tylin dorme quand il rentrerait au palais. Détestant qu’il flambe, elle lui avait confisqué ses dés – quand il était encore cloué au lit, après qu’il l’eut convaincue de jouer contre lui, avec des gages pour enjeu. Après avoir découvert qu’elle ne s’acquitterait pas du seul gage qui l’intéressait – accepter de le laisser partir, mais elle avait feint de ne pas savoir de quoi il voulait parler – Mat s’était servi de sa chance pour faire pas mal de misères à sa « conquête ». Une grossière erreur, même s’il s’était bien amusé sur le coup. La séance terminée, Tylin s’était montrée deux fois plus insupportable qu’avant.