Tant pis pour les dés… De toute façon, un veinard comme lui avait intérêt à jouer avec ceux des autres, s’il voulait éviter les accusations de tricherie.
Les auberges où Mat entra se révélèrent bondées de clients. À peine assez d’espace vital pour lever une chope, alors, jouer aux dés… Tandis que des Seanchaniens enthousiastes riaient et chantaient sous le regard morne des natifs d’Ebou Dar, le jeune flambeur demanda à tous les patrons s’il leur restait ne serait-ce qu’un cagibi à louer. Réponse négative dans tous les cas, ce qui n’avait rien de surprenant. Tout était déjà plein avant l’arrivée massive de « touristes ».
Après un moment, Mat se sentit presque aussi déprimé que les marchands étrangers occupés à sonder leur gobelet de vin en se demandant comment ils feraient, sans chevaux, pour repartir avec leurs achats.
Quoi que demande Luca, Mat avait du répondant, mais tout son or était dans un coffre, au palais, et il n’était pas assez fou pour essayer d’en sortir beaucoup à la fois. Pas après que les domestiques de Tylin l’eurent ramené des quais comme on rapporte un cerf abattu à la chasse. Tout ça parce qu’il avait parlé à des capitaines de navire. Si Tylin apprenait qu’il avait tenté de quitter le palais avec plus de pièces d’or qu’il n’en fallait pour une nuit de flambe… Pitié, pas ça !
La seule solution, c’était de louer n’importe quoi en ville – oui, même un trou à rats – pour cacher un peu d’or chaque jour. Sinon, il devrait gagner très gros aux dés. Hélas, malgré sa chance proverbiale, il ne trouverait ni location ni partie juteuse ce soir. Et dans sa tête, les maudits dés continuaient à rouler.
Il ne s’attarda dans aucun établissement, pas seulement parce qu’il n’y trouvait pas ce qu’il cherchait. Sa fichue tenue, pire que celle d’un Zingaro, attirait beaucoup trop l’attention. Pensant qu’il était une sorte d’artiste, des Seanchaniens proposèrent même de le payer pour chanter. Une ou deux fois, il fut tenté d’accepter, mais après l’avoir entendu, ces gens auraient voulu récupérer leur argent.
Plus grave encore, plusieurs types du coin, furieux mais pas en position de se défouler sur les occupants, auraient volontiers dégainé leur couteau pour se venger sur le bouffon qui ressemblait tant à un noble, n’était son visage non poudré.
Même dans les rues, Mat changea de direction dès qu’il aperçut des gars dans cette disposition d’esprit. Avec les domestiques, il avait payé pour savoir qu’il n’était pas en condition de se battre. Bizarrement, imaginer la tête de son meurtrier sur une pique, à l’entrée de la ville, ne le consolait absolument pas d’un éventuel décès.
Fatigué, il se reposa partout où c’était possible – sur un tonneau abandonné, à l’entrée d’une ruelle, sur un banc, devant une taverne, quand il restait encore une place, ou sur les marches d’un bâtiment, jusqu’à ce que le propriétaire vienne l’en chasser à grands coups de chapeau ou de balai.
Crevant de faim, il finit par imaginer que tout le monde roulait de grands yeux devant sa tenue extravagante. Transi de froid, les seuls dés disponibles étant ceux qui roulaient dans sa tête – plus fort que jamais –, il finit par renoncer :
— Allez, on rentre, et en route pour les câlins de cette fichue reine !
S’appuyant sur son bâton, Mat se leva de la caisse où il avait posé ses fesses. En passant, plusieurs badauds le regardèrent comme s’il était déjà grimé comme un bouffon. Hautain, il les dédaigna. Leur caresser les côtes avec son bâton, comme ils l’auraient mérité, aurait été leur faire trop d’honneur.
Les rues grouillaient toujours autant de monde, et il en irait ainsi toute la soirée. S’il tentait de fendre cette foule, il arriverait au palais longtemps après la tombée de la nuit. Bien sûr, Tylin dormirait peut-être, dans ce cas. Mais il avait si faim que les gargouillis de son estomac couvraient le vacarme des dés. Et pour le punir s’il arrivait trop tard, Tylin pouvait ordonner aux cuisinières de ne pas le servir.
Après une dizaine de pas au milieu de la foule, il s’engouffra dans une étroite ruelle obscure au sol en terre battue. Sur les murs aveugles, des deux côtés, le plâtre craquelé laissait apercevoir les briques. Une odeur de pourri flottait dans l’air et Mat implora la Lumière pour que ce qu’il piétinait soit de la boue, malgré la puanteur de mauvais augure qui en montait.
Pas âme qui vive, en tout cas… Une occasion de marcher à un bon pas, ou ce qu’il considérait comme tel en ce moment. En attendant d’être de nouveau capable d’avaler les lieues sans avoir mal, sans s’essouffler et sans avoir besoin de s’appuyer sur son bâton.
Dans le réseau de ruelles étroites qui sillonnait la ville, il était très facile de se perdre. Pourtant, Mat ne prit jamais le mauvais embranchement, même quand trois ou quatre possibilités s’offraient à lui. À Ebou Dar, il avait souvent eu besoin de ne pas trop se montrer, d’où sa connaissance approfondie des ruelles. Pourtant, si étrange que ce fût, il avait toujours la sensation qu’on l’épiait. Sans doute, ça durerait tant qu’il ne se serait pas débarrassé de ces maudites frusques.
Même s’il dut parfois jouer des coudes dans la foule pour passer d’une ruelle à une autre – ou traverser un pont pris d’assaut par les passants – Mat arriva en vue du palais bien plus vite que s’il avait remonté les artères principales. S’engageant dans un passage, entre une taverne et une boutique de bibelots laqués, il se demanda ce qu’il trouverait de bon dans les cuisines.
Plus large que la moyenne, cette ruelle devait permettre de marcher à trois de front, à condition qu’on soit assez amis pour ne pas garder ses distances. Elle donnait sur l’esplanade Mol Hara, devant le palais Tarasin. Suroth y résidait aussi, et les cuisinières, depuis qu’elles avaient reçu le fouet, dès le premier soir, se surpassaient. Il y aurait peut-être des huîtres à la crème, du poisson frit ou des calamars aux poivrons…
Après avoir fait quelques pas dans les ombres, Mat heurta quelque chose qui ne s’écrasa pas comme de la bouse, trébucha et s’étala de tout son long dans la gadoue. Grâce à un réflexe étonnant, il réussit à ne pas atterrir sur sa mauvaise jambe.
Un liquide glacial imbiba aussitôt sa veste – de l’eau, espéra-t-il ardemment.
Quand des bottes écrasèrent ses épaules, il grogna d’indignation. Trébuchant à son tour, le type qui l’avait piétiné fut déséquilibré vers l’avant et se reçut sur un genou en éructant un chapelet de jurons. Ses yeux s’étant accoutumés au noir, Mat distingua la silhouette d’un homme élancé sans autres signes particuliers qu’une grande cicatrice sur la joue.
Un homme ? Pas vraiment, non. Plutôt une créature qu’il avait vue un jour en train de déchiqueter d’une main la gorge d’un de ses amis – tout en retirant, de l’autre, le couteau planté dans sa poitrine. Histoire de le lui lancer dessus, bien entendu…
S’il ne s’était pas emmêlé les pinceaux, ce monstre lui aurait sauté sur le dos. De la chance de ta’veren, ça…
Toutes ces idées traversèrent l’esprit de Mat pendant le temps qu’il fallut au gholam pour se rétablir, se redresser et se tourner vers sa proie.
Avec un juron, Mat ramassa son bâton, qu’il avait lâché, et le lança sur le gholam. En visant ses pieds, histoire qu’il se casse la figure. La créature s’écarta souplement, glissa très légèrement dans la boue puis se jeta sur Mat.