Mat pouvait le deviner tout seul. Il se mordit la langue pour s’abstenir de remarquer qu’il y avait plus de soldats seanchans à Ebou Dar qu’il n’y avait eu de Blancs Manteaux dans tout l’Altara pendant la Guerre des Blancs Manteaux. Une rue pleine de Seanchans n’était pas l’endroit rêvé pour en discuter, même si la plupart semblaient être des fermiers et des artisans.
— Je comprends qu’il vous tarde d’avoir la tête au bout d’une pique, dit-il doucement.
Aussi doucement qu’il put pour se faire entendre par-dessus le tintamarre des gens qui hurlaient, des bœufs qui beuglaient et des oies qui cacardaient.
— Vous savez qu’ils ont des Écouteurs. Cet homme, là-bas, qui a l’air d’un palefrenier, pourrait en être un. Ou cette maigrichonne avec un baluchon sur le dos.
Beslan foudroya si fort du regard les deux personnes que Mat lui montrait que, s’ils avaient été des Écouteurs, ils l’auraient signalé rien que pour ça.
— Vous chanterez peut-être un autre air quand ils atteindront l’Andor, gronda-t-il. Il commença à se frayer un chemin dans la foule, écartant tous ceux qui se trouvaient sur sa route.
Mat n’aurait pas été surpris si une bagarre avait éclaté. Il soupçonnait que Beslan le souhaitât.
Thom se retourna pour le suivre avec Olver, mais Mat l’attrapa par la manche.
— Calmez-le si vous pouvez, Thom. Et vous aussi par la même occasion. À l’heure qu’il est, on pourrait croire que vous en avez assez de friser la catastrophe à l’aveuglette.
— J’ai la tête froide ; et je m’efforce de refroidir la sienne, dit Thom, ironique. Mais il ne peut pas attendre sans rien faire ; il s’agit de son pays.
Un petit sourire plissa son visage parcheminé.
— Vous dites que vous ne prendrez pas de risques, mais vous en prendrez. Et auprès de cela, tout ce que Beslan et moi pourrons tenter n’aura l’air que d’une promenade de santé. Vous présent, même le barbier est aveugle. Viens, petit, dit-il, hissant Olver sur ses épaules. Riselle ne te laissera peut-être pas reposer ta tête si tu es en retard pour ta leçon.
Fronçant les sourcils, Mat le regarda s’éloigner, avançant plus vite avec Olver sur les épaules que Beslan tout seul. Que voulait dire Thom ? Il ne prenait jamais de risques à moins d’y être contraint. Jamais. Il jeta un coup d’œil vers la maigrichonne et le palefrenier aux bottes maculées de crottin. Par la Lumière, ce pouvait être des Écouteurs. N’importe qui pouvait l’être. Cela suffit à le faire frissonner, comme s’il se sentait observé.
Il parcourut une bonne distance au ralenti dans des rues de plus en plus encombrées de gens, d’animaux et de chariots à mesure qu’il approchait des quais. Sur les ponts franchissant les canaux, les volets des échoppes étaient fermés, les colporteurs avaient ramassé leurs couvertures, et les acrobates et les jongleurs qui, généralement, faisaient leur numéro à tous les carrefours n’auraient pas eu la place de bouger s’ils n’étaient pas partis, eux aussi. Il y avait trop de Seanchans, et peut-être qu’un sur cinq était un soldat, facilement reconnaissable à ses yeux durs et à sa carrure, bien différent des fermiers et des artisans, même s’il n’était pas en armure. De temps en temps, un groupe de sul’dams et de damanes avançait dans la rue, entouré d’un vide, plus vaste qu’autour des soldats. Les gens ne s’écartaient pas par peur des Seanchans. Ils s’inclinaient avec respect devant les femmes en robes bleues à panneaux rouges sillonnés d’éclairs, et souriaient avec approbation à leur passage. Mat ne pensait plus à Beslan. Les Seanchans ne seraient chassés par personne, sauf par une armée avec des Asha’man, comme celle qui, selon la rumeur, les avait combattus dans l’Est une semaine plus tôt, ou une armée possédant les secrets des Illuminateurs. Au nom de la Lumière, qu’est-ce qu’Aludra pouvait bien désirer d’un fondeur de cloches ?
Il se garda bien d’approcher des quais. Il avait retenu la leçon. Ce qu’il désirait vraiment, c’était une partie de dés, qui durerait tard dans la nuit. Suffisamment pour que Tylin soit endormie à son retour au Palais. Elle lui avait enlevé ses dés, prétendant qu’elle n’aimait pas qu’il joue à des jeux d’argent, mais elle ne l’avait fait qu’après qu’il l’eut convaincue de jouer pour des gages, alors qu’il était encore cloué au lit. Heureusement, on pouvait toujours en trouver n’importe où et, avec la chance qu’il avait, il était toujours préférable de jouer avec les dés d’un autre. Malheureusement, après avoir découvert qu’elle ne voulait pas payer le gage consistant à lui rendre sa liberté – elle avait feint de ne pas comprendre de quoi il parlait ! – il s’en était servi pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Grave erreur, même si cela avait été très amusant sur le moment. Le gage terminé, elle avait été encore plus insupportable qu’avant.
Les tavernes et les salles communes où il entra étaient aussi bondées que les rues, avec à peine la place de lever sa chope et encore moins pour lancer des dés. Des Seanchans riaient et chantaient sous l’œil des Ebou Daris lugubres et silencieux. Il demanda quand même aux aubergistes et aux taverniers s’ils n’auraient pas un petit coin à louer, mais ceux-ci secouèrent la tête, jusqu’au dernier. Il ne s’attendait pas vraiment à autre chose. Il n’y avait déjà rien de disponible même avant les nouveaux arrivants. Il commença quand même à se sentir aussi déprimé que les marchands qu’il voyait contempler leur vin en se demandant comment ils pourraient sortir leurs biens de la cité sans chevaux. Il avait suffisamment d’or pour payer Luca, et plus encore, mais il était dans un coffre au Palais Tarasin, et il n’allait certainement pas essayer d’en prélever, pas après que les domestiques du Palais l’avaient ramené des quais comme un cerf tué à la chasse. Tout ce qu’il avait fait alors, c’était de discuter avec des capitaines de navires. Si Tylin apprenait – et ça arriverait forcément – qu’il cherchait à quitter le Palais avec plus d’or qu’il n’en fallait pour une soirée en ville… Oh, non ! Il fallait qu’il se trouve une chambre en ville, un réduit de la taille d’un placard dans un grenier quelconque, où il pourrait cacher un peu d’or tous les jours, ou bien, il devait avoir de la chance aux dés. L’un ou l’autre. Il finit par réaliser qu’il ne trouverait ni l’un ni l’autre ce jour-là. Et ces sacrés dés qui continuaient à s’entrechoquer dans sa tête.
Il évita de s’attarder. Ses vêtements extravagants, ses vêtements-à-faire-rougir-un-Rétameur attiraient l’attention. Certains Seanchans le prirent pour un baladin et lui proposèrent de l’argent pour qu’il chante ! Il faillit accepter une ou deux fois, mais ils lui auraient demandé de les rembourser après l’avoir entendu ! Certains Ebou Daris, leur long couteau passé à la ceinture, avec une colère terrible sur l’estomac, qu’ils ne pouvaient pas passer sur les Seanchans, songèrent à la passer sur ce bouffon à qui il ne manquait que le maquillage ridicule pour ressembler à un fou du roi. Mat ressortait dans la rue et dans la cohue chaque fois qu’il voyait certains de ces individus le lorgner. Il avait appris à la dure qu’il n’était pas encore en état de se bagarrer, et la vision de la tête de son tueur au bout d’une pique à la porte de la cité ne l’aurait avancé à rien.
Mat se reposait où il pouvait, sur un tonneau à l’entrée d’une ruelle, sur l’un des rares bancs devant une taverne qui avaient une place libre, sur un perron jusqu’à ce que la propriétaire sorte et fasse tomber son chapeau d’un coup de balai. Il avait l’estomac dans les talons. Il imaginait que tout le monde restait bouche bée devant ses vêtements criards. Le froid et l’humidité le pénétraient jusqu’aux os, et les seuls dés qu’il trouvait étaient ceux qui continuaient à tonner dans sa tête, comme les sabots d’un cheval. Il ne se rappelait pas qu’ils aient jamais fait tant de bruit.