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— Rien d’autre à faire que de rentrer faire l’animal domestique de la Reine ! grommela-t-il, s’aidant de son bâton pour se lever d’une caisse en bois abandonnée dans la rue.

Plusieurs passants le regardèrent comme s’il avait déjà un maquillage de clown. Il les ignora. Ils n’étaient pas dignes de son attention. Il ne leur tapa pas sur la tête avec son bâton, comme ils l’auraient mérité.

Les rues étaient aussi encombrées qu’avant, réalisa-t-il, et il rentrerait au Palais bien après la tombée de la nuit s’il tentait de se frayer un chemin dans la foule. Bien sûr, Tylin serait peut-être endormie. Son estomac grognait, presque assez fort pour couvrir le bruit des dés. Elle pouvait donner l’ordre à la cuisine de ne rien lui donner à manger s’il rentrait trop tard.

Après une dizaine de pas péniblement accomplis dans la cohue, il tourna dans une étroite et sombre ruelle. Le plâtre blanc des murs s’écaillait et tombait, découvrant presque partout les briques. L’air était plein d’odeurs fétides de décomposition, et il espéra que ce qui giclait sous ses bottes n’était que de la boue, bien qu’il en montât une puanteur nauséabonde. Pas de pavés, et pas de passants non plus. Il pouvait avancer d’un bon pas. Il lui tardait de voir le jour où il pourrait de nouveau parcourir quelques lieues sans peine, sans douleurs, et sans s’appuyer sur son bâton. Des ruelles tortueuses, la plupart si étroites que ses épaules frôlaient les murs des deux côtés, sillonnaient la ville en tous sens en un labyrinthe où il était facile de se perdre si on ne connaissait pas bien son chemin. Il ne se trompait jamais, même quand un passage étroit et biscornu débouchait sur une fourche à plusieurs voies qui semblaient toutes aller dans la même direction. À Ebou Dar, il avait souvent été obligé de passer inaperçu, et il connaissait ces ruelles comme sa poche. Cependant, il avait toujours eu l’impression d’être observé. Il pensait que ça durerait tant qu’il serait forcé de porter ces maudits vêtements. Pressant le pas dans un passage obscur entre une taverne brillamment éclairée et une boutique d’objets laqués fermée à cette heure, il se demanda ce qu’il trouverait à la cuisine. Plus large que les autres, assez pour que pour trois personnes puissent marcher côte à côte, cette ruelle débouchait sur la place Mol Hara, presque devant le Palais Tarasin. Suroth y résidait, et les cuisinières se mettaient en quatre depuis qu’elle les avait fait fouetter après son premier repas. Il y aurait peut-être des huîtres à la crème, du poisson grillé ou des encornets aux poivrons. Au bout de dix pas dans l’ombre, son pied heurta quelque chose, puis il tomba en grognant dans la boue glacée, se retournant au dernier instant pour épargner sa mauvaise jambe. Un liquide glacial s’infiltra aussitôt dans sa tunique. Il espéra que c’était de l’eau.

Il se remit à grogner quand des bottes atterrirent sur son épaule. Un individu bascula sur lui en jurant, glissant plus loin dans la boue, et tomba sur un genou, parvenant tout juste à se rattraper à la devanture de la taverne pour ne pas s’étaler aussi de tout son long. Les yeux de Mat s’étaient habitués à la pénombre, assez pour distinguer un homme mince et insignifiant. Il semblait avoir une large cicatrice sur la joue. Mais il ne s’agissait pas d’un homme. Plutôt d’une créature qu’il avait vue déchirer la gorge de son ami à main nue, et arracher un poignard planté dans sa poitrine pour le lancer sur lui. Elle aurait pu atterrir juste devant lui, à sa portée, s’il n’avait pas glissé. Sa nature de ta’veren avait peut-être joué en sa faveur, louée soit la Lumière ! Tout cela fulgura dans son esprit le temps que le gholam se rattrape au mur et tourne la tête pour le foudroyer.

Jurant entre ses dents, Mat ramassa son bâton et le lança gauchement sur la créature, comme un javelot. Il visa les jambes, espérant le faire chuter, pour gagner du temps. La créature coula de côté comme de l’eau, évitant le bâton, ses bottes glissant un peu dans la boue, et se rua vers Mat. Mais il avait eu suffisamment de temps. Dès que le bâton eut quitté sa main, Mat fouilla dans sa chemise pour en sortir son médaillon, et cassa le cordon de cuir. Le gholam fondit sur lui, et il agita la tête de renard avec l’énergie du désespoir. L’argent qui était frais contre sa peau frôla la main tendue du gholam, grésillant comme du bacon dans la poêle, avec une odeur de chair brûlée. Fluide comme du vif-argent, grondant, son adversaire tenta d’esquiver le médaillon tournoyant, pour pouvoir saisir Mat, n’importe où. S’il lui mettait la main dessus, Mat serait pratiquement mort. Cette fois, il ne perdrait pas son temps avec lui, comme il l’avait fait dans le Rahad. Tournoyant sans discontinuer, le médaillon le frappa à l’autre main et au visage, chaque fois avec le même grésillement et la même odeur de chair brûlée, comme s’il l’avait marqué au fer rouge. Découvrant les dents, le gholam recula, ramassé sur lui-même, sur la pointe des pieds, prêt à bondir au moindre signe de faiblesse.

Sans ralentir le tournoiement du médaillon, Mat se releva en chancelant, surveillant la créature qui ressemblait à un homme. Il vous veut mort autant qu’il la veut, elle, lui avait-il dit en souriant dans le Rahad. Il ne savait pas de qui elle avait parlé, mais le reste était clair comme de l’eau de roche. Et il était là, à peine capable de rester debout. Sa jambe et sa hanche le brûlaient comme du feu, sans parler des côtes ni de l’épaule sur laquelle le gholam avait atterri. Il devait revenir dans la rue, au milieu de la foule. Peut-être qu’elle le dissuaderait de continuer. C’était le seul et mince espoir qu’il lui restait. La rue n’était pas loin. Il entendait le brouhaha des voix, à peine assourdi par la distance.

Prudemment, il fit un pas en arrière. Sa botte glissa sur quelque chose d’où monta une odeur fétide, le projetant contre le mur de la taverne. Seuls les balancements frénétiques de la tête de renard en argent tinrent le gholam en respect. Ces voix dans la rue semblaient si proches. Mais elles auraient aussi bien pu appartenir à Barsine. Barsine était morte depuis longtemps, et lui serait mort avant peu.

— Il est dans cette ruelle ! beugla un homme. Suivez-moi ! Vite ! Il va nous échapper !

Mat ne quittait pas le gholam des yeux. Le regard de la créature se porta au-delà de lui, vers la rue, et il hésita.

— J’ai ordre d’éviter de me faire remarquer, sauf de ceux que je dois cueillir, cracha le gholam. C’est pourquoi vous vivrez un peu plus longtemps.

Pivotant sur lui-même, il enfila la ruelle en courant, glissant un peu dans la boue, donnant toujours l’impression de couler en tournant derrière la taverne.

Mat courut après lui. Il n’aurait pas su dire pourquoi, sauf que la créature avait tenté de le tuer et qu’elle essaierait encore. Il avait la chair de poule. Ainsi, le gholam allait le tuer en prenant son temps ? Mais si le médaillon le blessait, il pouvait peut-être aussi le tuer.

Arrivant au coin de la taverne, il vit le gholam à l’instant où celui-ci se retourna et l’aperçut. De nouveau, la créature hésita un instant. La porte, à l’arrière de la taverne, qui était entrouverte, laissait sortir un grand vacarme. La créature passa les mains dans un trou laissé par une brique du mur opposé à la taverne, et Mat se raidit. Elle ne semblait pas avoir besoin d’armes, mais en avait peut-être caché une dans ce trou… Il ne pensait pas pouvoir survivre face à elle si elle était armée. Les bras, les mains, puis la tête du gholam s’engouffrèrent dans le trou. La mâchoire de Mat s’affaissa. Le torse du gholam se contorsionna à leur suite, puis les jambes, et il disparut. L’ouverture était à peine plus large que ses deux mains !