— Je ne crois pas avoir jamais rien vu de pareil, dit calmement quelqu’un près de lui.
Mat sursauta en réalisant qu’il n’était plus seul. Celui qui parlait était un vieil homme voûté aux cheveux blancs, avec un gros nez planté au milieu d’un visage chagrin et portant un baluchon sur le dos. Il était en train de remettre une très longue dague dans son fourreau sous sa tunique.
— Peu de gens survivent à sa visite, dit le vieillard, scrutant son visage.
Le visage buriné du vieil homme lui parut familier, mais Mat ne parvenait pas à le situer.
— Qu’est-ce qui vous a amené à Shadar Logoth ?
— Où sont vos amis ? demanda Mat. Les gens à qui vous avez crié de le suivre ?
Ils étaient seuls tous les deux dans la ruelle. Les bruits de la rue continuaient sans faiblir.
Le vieillard haussa les épaules.
— Je ne suis pas certain que quiconque ait saisi ce que je criais. C’est assez difficile de les comprendre. De toute façon, je pensais que ça ferait peur à cet individu. Mais après avoir vu ça…
Montrant le trou du mur, il eut un rire sans joie, découvrant une bouche édentée.
— Vous et moi, je crois que nous avons la chance du Ténébreux.
Mat grimaça. Il avait souvent entendu dire ça à son sujet, et ça ne lui plaisait pas. Surtout parce qu’il n’était pas certain que ce fût faux.
— Peut-être, marmonna-t-il. Pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté à l’homme qui m’a sauvé la vie. Je suis Mat Cauthon. Êtes-vous nouveau venu à Ebou Dar ?
Le baluchon ficelé sur ses épaules lui donnait l’air d’un nomade.
— Vous aurez du mal à trouver un endroit pour dormir.
Il serra avec précaution la main noueuse que l’homme mit dans la sienne. Elle était pleine de nodosités, comme si tous ses os avaient été cassés et s’étaient mal ressoudés. Il avait quand même une poignée de main ferme.
— Je suis Noal Charin, Mat Cauthon. Je suis ici depuis quelque temps. Mais ma paillasse, dans le grenier du Canard d’Or, est maintenant occupée par un gros marchand d’huile illianer, expulsé ce matin de sa chambre en faveur d’un officier seanchan. Je pensais trouver quelque chose pour la nuit dans cette ruelle.
Frottant son gros nez d’un doigt tordu et noueux, il gloussa, comme si coucher dans une ruelle n’avait pas d’importance.
— Ce ne sera pas la première fois que je coucherai à la dure, même dans une ville.
— Je crois pouvoir vous proposer mieux, dit Mat, mais la suite mourut sur ses lèvres.
Les dés s’étaient remis à rouler dans sa tête, réalisa-t-il. Il était parvenu à les oublier pendant que le gholam tentait de le tuer, mais ils continuaient à rebondir. S’ils l’avertissaient de quelque chose de pire que le gholam, il ne voulait pas le savoir. Sauf qu’il le saurait. Sans aucun doute, mais quand il serait trop tard.
17
Rubans roses
Un vent froid soufflait en rafales sur la place Mol Hara, soulevant la cape de Mat et menaçant de geler la boue collée sur ses vêtements, quand il sortit en hâte de la ruelle avec Noal. Le soleil couchant déclinait derrière les toits, à demi caché, et de longues ombres s’étiraient sur les pavés. Avec une main sur son bâton, et l’autre qui serrait son médaillon dans sa poche, prête à le sortir si besoin était, il devait laisser sa cape flotter à sa guise. Il était endolori des pieds à la tête. Les dés s’entrechoquaient dans son crâne. Mais il ne remarquait rien. Il était trop occupé à regarder dans toutes les directions à la fois ; s’interrogeant sur la taille minimale d’un trou par lequel cette créature pouvait passer. Il se surprit à lorgner avec inquiétude les interstices entre les pavés. Bien qu’il fût peu probable que le gholam revienne à découvert.
Un bourdonnement lui parvint des rues avoisinantes, mais ce n’était qu’un chien efflanqué, qui dépassa en courant la statue de feu la Reine Nariene. Certains disaient que sa main levée montrait l’océan généreux qui avait fait la richesse d’Ebou Dar, et d’autres qu’elle pointait un doigt de mise en garde. D’autres encore disaient que son successeur voulait attirer l’attention sur le fait qu’un seul sein de la statue était nu, proclamant par là que Nariene avait été d’une honnêteté douteuse.
À cette heure, même en hiver, et en des temps plus normaux, le Mol Hara aurait été plein de couples d’amoureux, de petits colporteurs attardés et de mendiants pleins d’espoir. Les mendiants avaient été chassés et mis au travail depuis l’arrivée des Seanchans, et les autres restaient chez eux, même en plein jour. La raison en venait du Palais Tarasin, immense assemblage de dômes blancs, de flèches de marbre et de balcons en fer forgé, résidence de Tylin Quintara Mitsobar, par la grâce de la Lumière Reine d’Altara – ou d’autant d’Altara qu’il s’en trouvait dans un rayon de quelques jours de cheval d’Ebou Dar –, Maîtresse des Quatre Vents et Gardienne de la Mer des Tempêtes. Et, peut-être plus important encore, résidence de la Haute Dame Suroth Sabelle Meldarath, commandante des Avant-Courriers pour l’impératrice du Seanchan, puisse-t-elle vivre à jamais. Une situation bien supérieure à toute autre à Ebou Dar ces derniers temps. À chaque entrée du Palais se tenaient les gardes de Tylin, en bottes vertes, larges chausses vertes et plastrons dorés surmontant leurs tuniques vertes, de même que des hommes et des femmes aux casques en forme de têtes d’insectes, avec des armures rayées bleu et blanc, ou vert et blanc, ou toute autre combinaison de couleurs imaginable. La Reine d’Altara exigeait le silence et la sécurité pendant son repos.
Après quelques instants de réflexion, Mat conduisit Noal à la porte d’une des écuries. Il y avait plus de chances de faire entrer un étranger par là qu’en passant par le grand escalier de marbre descendant sur la place. Il aurait peut-être l’occasion de brosser la boue de ses vêtements avant d’affronter Tylin. Elle n’avait pas caché son mécontentement la dernière fois qu’il était rentré échevelé après une rixe dans une taverne.
Une poignée de gardes ebou daris se tenaient d’un côté de la porte ouverte avec leur hallebarde, et le même nombre de Seanchans de l’autre côté, avec des lances ornées de pompons, tous aussi raides que la statue de Nariene.
— Que la Lumière vous bénisse tous, murmura poliment Mat aux gardes ebou daris.
Il était toujours prudent d’être poli avec les Ebou Daris jusqu’à ce qu’on soit sûr d’eux. Après aussi, d’ailleurs. Ils étaient plus… flexibles… que les Seanchans.
— Vous aussi, mon Seigneur, répondit leur officier trapu.
Mat reconnut Surlivan Sarat, un brave homme toujours prêt à plaisanter et un excellent juge des chevaux.
Hochant la tête, Surlivan tapota le côté de son casque pointu avec la mince baguette dorée de son office.
— Encore une nouvelle rixe, mon Seigneur ? Elle va jaillir comme un jet d’eau quand elle vous verra.
Redressant les épaules, et s’efforçant de ne pas s’appuyer si lourdement sur son bâton, Mat se hérissa. Toujours prêt à plaisanter ? À la réflexion, cet homme hâlé par le soleil avait une langue de vipère. Et son jugement sur les chevaux n’était pas si fameux que ça non plus.
— Est-ce que ça susciterait des questions si mon ami ici présent dormait avec mes hommes ? Ça ne devrait pas poser problème. Il y a de la place pour un de plus.
De la place pour plus d’un, à dire vrai. Huit de ses hommes étaient morts en le suivant à Ebou Dar.
— Pas de ma part, mon Seigneur, dit Surlivan, quoique avec une moue dubitative après avoir lorgné l’ami décharné de Mat.
Pourtant, la tunique de Noal semblait de bonne qualité, au moins dans la pénombre, et ses dentelles étaient en meilleur état que celles de Mat ; c’est peut-être cela qui fit pencher la balance.