Выбрать главу

— C’est la pire des stupidités, mon enfant, l’entendit-il dire à Tuon dans les couloirs, un jour à midi.

Tylin ne l’avait pas encore fait convoquer. Il s’esquivait le plus discrètement possible, longeant les murs et jetant un coup d’œil dans les couloirs latéraux avant chaque croisement. Il avait prévu une visite à Sutoma, et une autre à Aludra. Les trois Seanchanes – quatre en comptant Selucia, mais il ne savait pas si elle comptait à leurs yeux – s’étaient regroupées juste après le tournant suivant. Ouvrant l’œil pour repérer toute servante arborant un grand sourire, il attendit avec impatience qu’elles avancent. Quel que fût le sujet de leur discussion, elles n’auraient sans doute pas apprécié qu’il débarque au beau milieu.

— Quelques coups de courroie vous feront du bien et vous remettront les idées en place, disait Anath d’une voix glaciale. Et on n’en parlera plus.

Mat se déboucha l’oreille de l’index et hocha la tête. Il avait sans doute mal entendu. Selucia, les mains placidement croisées à la taille, ne bougea pas un cil.

Mais Suroth déglutit.

— Vous allez certainement la punir pour ça ! dit-elle avec colère, foudroyant Anath dangereusement.

Aux yeux d’Anath, Suroth aurait tout aussi bien pu être une chaise.

— Vous ne comprenez pas, Suroth.

Le soupir de Tuon fit frémir le voile devant son visage. Elle avait l’air… résignée. Il avait été choqué d’apprendre qu’elle avait à peine quelques années de moins que lui. Il lui aurait donné dix ans. Plutôt six ou sept.

— Les présages disent autre chose, Anath, dit la jeune fille calmement, et sans aucune colère.

Elle ne faisait qu’énoncer des faits.

— Soyez assurée que je vous préviendrai s’ils changent.

Quelqu’un lui tapa sur l’épaule, et, se retournant, Mat se trouva devant une servante très souriante. Heureusement, il n’avait pas vraiment cherché à sortir tout de suite.

Tuon le troublait. Quand elles passaient dans les couloirs, il faisait poliment sa plus belle révérence et, en retour, elle l’ignorait tout autant que Suroth et Anath, mais il commençait à trouver qu’il les croisait un peu trop souvent.

Un après-midi, il entra dans les appartements de Tylin après avoir vérifié que la reine était enfermée avec Suroth, et dans la chambre à coucher, il avait trouvé Tuon en train d’examiner l’ashandarei. Il se pétrifia en la voyant tripoter les mots de l’Ancienne Langue gravés sur la hampe noire. Un corbeau d’un métal quelconque encore plus noir était incrusté à la fin de chaque ligne de texte, et deux autres gravés sur la lame légèrement incurvée. Pour les Seanchans, le corbeau était un symbole impérial. Le souffle coupé, il s’efforça de ressortir sans faire de bruit.

Le visage voilé pivota vers lui. C’était un joli visage, assurément, qui aurait même pu être beau si elle cessait d’avoir l’air prête à mordre du bois. Il ne trouvait plus qu’elle ressemblait à un garçon – ces larges ceintures serrées qu’elle portait toujours faisaient ressortir ses formes – mais elle n’en était pas loin. Il regardait rarement une femme plus jeune que sa grand-mère sans s’imaginer distraitement dansant avec elle, peut-être l’embrassant. Même avec ces prétentieuses Seanchanes du Sang, mais cela ne lui venait jamais à l’idée avec Tuon. Une femme devait susciter le désir, sinon, à quoi bon ?

— Je ne vois pas Tylin posséder une chose pareille, dit-elle d’une voix traînante mais froide, reposant la lance près de son arc, alors, ce doit être à vous. Qu’est-ce que c’est ? Comment l’avez-vous eue ?

À ces questions, il serra les dents. Cette maudite fille aurait aussi bien pu parler à un domestique. Par la Lumière, à sa connaissance, elle ne savait même pas comment il s’appelait ! Tylin disait qu’elle n’avait jamais posé de questions à son sujet, et ne l’avait même pas mentionné depuis son offre d’achat.

— C’est ma lance, ma Dame, dit-il, résistant à l’envie de s’appuyer contre le chambranle et de passer ses pouces dans sa ceinture.

Après tout, elle était Seanchane du Sang.

— Je l’ai achetée.

— Je vous en donnerai dix fois ce que vous l’avez payée. Dites votre prix.

Il faillit rire. Elle n’avait pas dit : Penseriez-vous à la vendre ? Car je l’achèterais et voilà ce que je paierais.

— Je ne l’ai pas payée en or, ma Dame.

Machinalement, il porta la main au foulard noir pour s’assurer qu’il cachait toujours la cicatrice en dents de scie qui encerclait son cou.

— Seul un sot la paierait une fois ce prix, et encore moins dix.

Elle l’étudia un moment, avec une expression indéchiffrable malgré la transparence de son voile. Puis elle ignora sa présence comme s’il s’était évanoui. Elle passa près de lui d’un pas glissé, et sortit des appartements.

Ce n’était pas la première fois qu’il la rencontrait seule. Bien sûr, elle n’était pas toujours suivie par Anath, Selucia, ou des Gardes, pourtant, quand il revenait chercher quelque chose, il lui semblait la rencontrer trop souvent toute seule qui le regardait, ou bien, qui sortait d’une pièce et la croisant devant la porte. Plus d’une fois, alors qu’il se retournait en sortant du Palais, il avait vu son visage voilé à la fenêtre qui l’observait. Certes, elle ne le fixait pas avec insistance. Elle posait le regard sur lui et passait de son pas glissé comme s’il avait cessé d’exister, le regardait d’une fenêtre et se détournait dès qu’il la voyait. Il était une torchère dans un couloir, un pavé sur le Mol Hara. Mais cela commença à le rendre nerveux. Après tout, elle avait proposé de l’acheter, ce qui mettait déjà ses nerfs à rude épreuve.

Pourtant, même Tuon ne pouvait pas anéantir l’impression que les choses tournaient enfin à son avantage. Le gholam ne revenait pas, et il commença à penser qu’il se consacrait à une « récolte » plus facile. En tout cas, il évitait les endroits sombres et déserts où cette créature aurait une chance de l’attaquer. Son médaillon le protégeait assez bien, mais au milieu de la foule, c’était encore mieux. Lors de sa dernière visite à Aludra, elle avait failli trahir par inadvertance l’un de ses secrets – il en était certain – mais elle s’était ressaisie à temps et l’avait poussé précipitamment hors de son chariot. Il n’est rien qu’une femme continue à cacher si on l’embrasse suffisamment. Il se tint à l’écart de La Femme Errante, pour ne pas éveiller les soupçons de Tylin. Cependant, Nerim et Lopin transféraient régulièrement ses « vrais » vêtements dans la cave de l’auberge. Peu à peu, la moitié du contenu du coffre cerclé de fer entreposé sous le lit de Tylin voyagea à travers le Mol Hara jusqu’au trou sous le sol de la cuisine.

Pourtant, ce trou commença à lui inspirer des inquiétudes. Il avait été parfait pour cacher le coffre, car un homme pouvait briser ses outils en essayant de le forcer. De plus, il habitait à l’auberge à l’époque. Maintenant, Setalle chassait tout le monde de la cuisine quand ses hommes venaient y déposer l’or en vrac. Il craignait qu’un tel comportement commence à éveiller les soupçons. N’importe qui pouvait soulever la dalle, s’il savait où chercher. Il devait s’en assurer lui-même. Après, longtemps après, il se demanderait pourquoi ces maudits dés ne l’avaient pas mis en garde.

19

Trois femmes

Le vent du nord soufflait, le soleil n’était pas encore au-dessus de l’horizon, ce qui, selon les indigènes, annonçait toujours de la pluie, et que semblait confirmer un ciel nuageux, quand il traversa le Mol Hara. Dans la salle commune de La Femme Errante, les hommes et les femmes avaient changé. Il n’y avait pas de sul’dams et de damanes ce jour-là, pourtant l’endroit était toujours plein de Seanchans et de fumée de pipes, mais les musiciens n’étaient pas encore là. La plupart prenaient leur petit déjeuner, parfois lorgnant les bols avec méfiance, incertains de ce qu’on leur proposait à manger – il réagissait de même devant l’étrange porridge blanc que les Ebou Daris appréciaient – mais tous n’étaient pas là pour ça. Trois hommes et une femme, vêtus de ces longues tuniques brodées, jouaient aux cartes en fumant leur pipe à une table, la tête rasée à la façon des petits nobles. Les pièces d’or sur la table attirèrent un instant l’attention de Mat ; ils jouaient gros. Le plus volumineux tas de pièces se trouvait devant un homme minuscule, aux cheveux aussi noirs que ceux d’Anath, qui, le long tuyau de sa pipe montée sur argent entre les dents, contemplait ses adversaires avec un sourire féroce. Mais Mat avait déjà son or, et sa chance aux cartes n’avait jamais été aussi bonne qu’aux dés.