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Le temps que Maîtresse Anan rentre par la porte de l’écurie, secouant sa cape et inondant le sol de la cuisine, il ne restait du poisson qu’un goût acidulé dans sa bouche et de fines arêtes blanches dans son assiette. Mat avait appris à aimer pas mal de choses bizarres depuis son arrivée à Ebou Dar, mais il n’avait pas touché aux yeux du poisson qui le regardaient fixement. Ils étaient tous les deux du même côté de la tête !

Une autre femme se glissa dans la cuisine derrière Maîtresse Anan, tandis qu’il se tamponnait les lèvres avec sa serviette en lin. Elle referma vivement la porte derrière elle et garda sa cape trempée, avec la capuche relevée. Se levant poliment, il aperçut fugitivement le visage sous la capuche, et faillit renverser son tabouret. Il pensa qu’il avait quand même bien dissimulé sa réaction, en faisant la révérence aux femmes, mais la tête lui tournait.

— Je suis contente de vous voir, mon Seigneur, dit Maîtresse Anan avec entrain, tendant sa cape à un marmiton. Sinon, je vous aurais envoyé chercher. Enid, faites évacuer la cuisine et surveillez la porte. Je veux parler en particulier au jeune Seigneur.

La cuisinière poussa vivement son troupeau de marmitons et d’aides-cuisinières dans la cour de l’écurie, et malgré le clapotis de la pluie et les lamentations au sujet des plats qui allaient brûler, il était clair que, comme Enid, ils avaient tous l’habitude de ce rituel. Quant à Enid, elle ne jeta même pas un second coup d’œil sur Maîtresse Anan et sa compagne avant de s’éclipser dans la salle commune, tenant sa longue cuillère en bois comme une épée.

— Quelle surprise, dit Joline Maza, rejetant sa capuche en arrière.

Sa robe de drap noir au profond décolleté à la mode locale était ample et élimée, mais il n’y paraissait pas à son attitude désinvolte.

— Quand Maîtresse Anan m’a dit qu’elle connaissait un homme qui pourrait m’emmener avec lui en quittant Ebou Dar, je n’aurais jamais deviné que c’était vous.

Jolie, avec de grands yeux noisette, elle avait un sourire aussi chaleureux que Caira, et un visage dont l’éternelle jeunesse proclamait sa qualité d’Aes Sedai. Des douzaines de Seanchans se tenaient juste derrière la porte gardée par une cuisinière armée d’une cuillère en bois.

Ôtant sa cape, Joline se retourna pour la suspendre à une cheville, et Maîtresse Anan émit un bruit de gorge irrité.

— Ce n’est pas prudent, Joline, dit-elle comme si elle s’adressait à l’une de ses filles et non à une Aes Sedai. Jusqu’à ce que vous soyez en sécurité…

Soudain un grand tintamarre éclata à la porte de la salle commune. Enid vociférait que personne ne pouvait entrer, et une voix presque aussi forte, à l’accent seanchan, exigeait qu’elle s’écarte.

Ignorant les protestations de sa jambe, Mat réagit plus vite qu’il ne l’avait jamais fait de sa vie, prenant Joline par la taille puis s’assit sur le banc près de la porte de l’écurie, Joline sur les genoux. La serrant dans ses bras, il feignit de l’embrasser. C’était la seule idée qui était venue pour dissimuler son visage, hormis lui jeter sa cape sur la tête. Elle suffoqua d’indignation. Mais quand elle entendit la voix seanchane, elle prit peur et lui noua ses bras autour du cou. Priant que la chance soit avec lui, il regarda la porte s’ouvrir.

Protestant bruyamment, Enid entra à reculons dans la cuisine, frappant de sa cuillère le so’jhin à la cape détrempée qui la poussait devant lui. Corpulent, le visage sombre, il avait une courte tresse qui ne lui arrivait pas à l’épaule. Il écartait les coups de cuillère de sa main libre, et ignorait ceux qu’il ne parvenait pas à écarter. C’était le premier so’jhin que Mat voyait avec une barbe, qui rendait son visage asymétrique, car elle descendait du côté droit de son menton, pour remonter à gauche et s’arrêter net au milieu de son oreille. Une femme de haute taille, aux yeux bleu vif dans un visage clair, le suivait, rejetant en arrière une somptueuse cape bleue couverte de broderies, retenue au col par une grosse broche en argent, et révélant au-dessous une robe plissée d’un bleu plus clair. Ses cheveux noirs étaient coupés au bol, le reste rasé tout autour de la tête au-dessus des oreilles. C’était quand même mieux qu’une sul’dam avec sa damane. Réalisant que la bataille était perdue, Enid céda devant l’homme, mais à la façon dont elle serrait sa cuillère, elle était prête à lui sauter dessus si Maîtresse Anan lui en donnait l’ordre.

— Un soldat de la salle dit qu’il a vu l’aubergiste entrer par-derrière, annonça le so’jhin, regardant Setalle mais lorgnant Enid avec méfiance. Si vous êtes Setalle Anan, sachez que voici la Capitaine Dame Verte Egeanin Tamarath, et qu’elle a un billet de logement signé de la Haute Dame Suroth Sabelle Meldarath en personne.

Son ton se modifia, passant du commandement à quelque chose de plus accommodant.

— Votre meilleur appartement, avec un bon lit, la vue sur la place et une cheminée qui ne fume pas.

Mat sursauta quand l’homme prit la parole, et Joline, pensant peut-être que quelqu’un s’approchait d’eux, gémit de peur contre sa bouche. Elle avait les yeux pleins de larmes et elle tremblait dans ses bras. Dame Egeanin Tamarath jeta un coup d’œil vers le banc quand Joline gémit, et se détourna, écœurée, pour ne pas voir le couple. Mais c’était l’homme qui intriguait Mat. Par la Lumière, comment un Illianer avait-il pu devenir so’jhin ? Et cet homme avait quelque chose de familier. C’était sans doute un de ces milliers de visages morts depuis des siècles dont il se souvenait par moments.

— Je suis Setalle Anan, et mon meilleur appartement est occupé par l’Aéro-Capitaine Seigneur Abaldar Yulan, dit calmement Maîtresse Anan, croisant les bras, sans se laisser impressionner par un so’jhin ni par une femme du Sang. Mon deuxième meilleur appartement est occupé par le Général de Bannière Furyk Karede. Des Gardes de la Mort. Je ne sais pas si une Capitaine des Verts est d’un grade plus élevé, mais c’est à vous de décider qui restera ici et qui ira ailleurs. J’ai pour principe de ne jamais expulser un Seanchan. Tant qu’il paye sa note.

Mat se raidit. Suroth l’aurait fait fouetter pour beaucoup moins que ça. Mais Egeanin sourit.

— C’est un plaisir de rencontrer quelqu’un qui a du cran, dit-elle d’une voix traînante. Je crois que nous nous entendrons bien, Maîtresse Anan. Tant que le courage reste dans des limites raisonnables. Le capitaine donne les ordres et l’équipage obéit, mais je n’oblige jamais personne à ramper sur mon pont.

Mat fronça les sourcils. Son pont ? Un pont de bateau. Pourquoi cela éveillait-il quelque chose dans sa tête ? Ces antiques souvenirs étaient parfois bien gênants.

Maîtresse Anan hocha la tête, ses yeux noirs ne quittant pas les yeux bleus de la Seanchane.

— Comme vous voudrez, ma Dame. Mais j’espère que vous vous souviendrez que La Femme Errante est mon bateau.

Heureusement pour elle, la Seanchane avait le sens de l’humour. Elle rit.

— Alors vous serez la capitaine de votre bateau, et je serai la Capitaine de l’Or.

Quoi que cela signifiât, Egeanin hocha la tête en soupirant.

— À la vérité, je n’ai pas un grade supérieur à beaucoup ici, mais Suroth veut m’avoir sous la main. Alors certains vont descendre d’un cran et certains aller ailleurs, à moins qu’ils ne veuillent s’installer à deux par chambre.