Soudain, elle fronça les sourcils, regardant vers Mat et Joline, avec un rictus dégoûté.
— J’espère que vous ne permettez pas ce genre de chose partout, Maîtresse Anan.
— Je vous assure que vous ne verrez plus jamais ça chez moi, répondit l’aubergiste, suave.
Le so’jhin fronçait les sourcils sur Mat et la femme qu’il tenait sur ses genoux, et Egeanin dut le tirer par la manche ; il sursauta et la suivit dans la salle commune. Il pouvait feindre d’être outragé comme sa maîtresse tant qu’il voulait, mais Mat savait que les fêtes en Illian étaient presque aussi débauchées qu’à Ebou Dar, avec les gens qui couraient dans la rue à moitié nus, voire pire. Autant que les da’covales ou les danseuses de karité dont les soldats parlaient tant.
Il voulut poser Joline près de lui sur le banc, mais elle s’accrocha à lui, enfouissant son visage dans son épaule et pleurant doucement. Enid poussa un gros soupir et s’affaissa contre la table comme si tous ses os s’étaient liquéfiés. Même Maîtresse Anan semblait secouée. Elle se laissa tomber sur le tabouret que Mat avait libéré et se prit la tête dans les mains, pendant quelques instants, puis se leva.
— Comptez jusqu’à cinquante, puis faites rentrer tout le monde à l’abri de la pluie, dit-elle à Enid.
Personne n’aurait pu savoir qu’elle avait tremblé quelques instants plus tôt. Détachant la cape de Joline de la cheville où elle l’avait suspendue, elle prit une longue brindille dans une boîte posée sur la cheminée et l’alluma aux braises rougeoyant sous les broches.
— Je serai à la cave si vous avez besoin de moi, mais si quelqu’un me demande, vous ne savez pas où je suis. Tant que je ne vous dirai pas le contraire, personne à part vous et moi ne descendra.
Enid opina comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
— Amenez-la, dit l’aubergiste à Mat. Et ne traînez pas. Portez-la s’il le faut.
Il fut effectivement obligé de la porter. Toujours pleurant en silence, Joline ne voulait pas le lâcher ni même soulever son visage de son épaule. Elle n’était pas lourde, louée soit la Lumière. Malgré tout, une douleur sourde se réveilla dans sa jambe quand il suivit Maîtresse Anan à la cave avec son fardeau dans les bras. Cela lui aurait assez plu, malgré les élancements dans sa jambe, si Maîtresse Anan n’avait pas tout fait au ralenti.
Comme s’il n’y avait pas un Seanchan à moins de cent lieues, elle alluma une lampe sur une étagère près de la lourde porte, et éteignit soigneusement la brindille avant de replacer le verre sur la flamme. Elle posa la brindille fumante sur un petit plateau en étain. Sans se presser, elle sortit une grosse clé de son escarcelle, ouvrit la serrure, et enfin lui fit signe d’entrer. L’escalier était assez large pour y passer des tonneaux, mais très raide et obscur. Mat obéit, puis attendit sur la deuxième marche pendant qu’elle refermait la porte à clé. Elle passa devant lui, levant la lampe au-dessus de sa tête. Il fallait à tout prix éviter de dégringoler.
— Vous faites ça souvent ? demanda-t-il, déplaçant Joline.
Elle avait cessé de pleurer, mais elle s’accrochait toujours à lui, toute tremblante.
— Je veux dire, cacher des Aes Sedai ?
— J’ai entendu chuchoter qu’il y avait encore une sœur dans la cité, répondit Maîtresse Anan, et je suis parvenue à la trouver avant les Seanchans. Je ne pouvais pas leur laisser une sœur.
Elle le foudroya par-dessus son épaule, le défiant de dire le contraire. Il aurait bien aimé, mais il ne parvint pas à sortir les mots. Il aurait aidé n’importe qui à échapper aux Seanchans, s’il le pouvait, et il avait une dette envers Joline Maza.
La Femme Errante était une auberge bien approvisionnée, et la cave était grande. Des allées s’étiraient entre les rangées de tonneaux de vin et de bière, alignés le long des murs, les grands tonneaux pleins de navets et de pommes de terre dressés sur les dalles, les sacs de poivrons, haricots et pois secs entassés sur les étagères, les monceaux de caisses contenant la Lumière seule savait quoi. Il y avait un peu de poussière, mais l’air était sec.
Il repéra ses vêtements, soigneusement pliés sur une étagère vide sans pouvoir les examiner. Maîtresse Anan le précéda jusqu’au fond de la cave, où il assit Joline sur un baril retourné. Il dut détacher de force ses bras de son cou pour se libérer. Pleurnichant toujours, elle tira un mouchoir de sa manche et tamponna ses yeux rouges de larmes. Le visage marbré, elle n’avait guère l’apparence d’une Aes Sedai, et encore moins avec sa robe élimée.
— Elle a craqué, dit Maîtresse Anan, posant la lampe sur un autre baril retourné qui avait perdu sa bonde.
Plusieurs autres tonneaux vides étaient regroupés, attendant leur retour chez le brasseur. C’était le seul espace à peu près dégagé qu’il avait vu dans la cave.
— Elle se cache depuis l’arrivée des Seanchans. Ces derniers jours, ses Liges ont dû la déplacer plusieurs fois quand les Seanchans ont décidé d’inspecter non seulement les rues, mais aussi les maisons. Ça suffirait à faire craquer n’importe qui, je suppose. Mais je doute qu’ils viennent la chercher ici.
Pensant à tous les officiers présents dans la salle commune, Mat reconnut qu’elle avait sans doute raison. Quand même, c’était elle qui prenait ce risque, et pas lui, ce dont il se félicita. S’accroupissant devant Joline, il grogna quand il ressentit une douleur soudaine à la jambe.
— Je vous aiderai si je peux, dit-il.
Comment, il n’aurait su le dire, mais il avait cette dette à payer.
— Réjouissez-vous de leur avoir échappé si longtemps. Teslyn n’a pas eu cette chance.
Cessant brusquement de se tamponner les yeux, Joline le foudroya.
— Cette chance ? cracha-t-elle avec colère.
Si elle n’avait pas été Aes Sedai, il aurait pensé qu’elle faisait la moue, en avançant ainsi sa lèvre inférieure.
— J’aurais pu m’échapper ! La plus grande confusion régnait le premier jour, à ce qu’on m’a dit. Mais j’étais inconsciente. Fen et Blaeric ont eu juste le temps de m’emporter hors du Palais avant que les Seanchans ne l’envahissent, et deux hommes portant une femme sans connaissance attiraient trop l’attention pour qu’ils s’approchent des portes avant qu’elles ne soient sécurisées. Je suis contente que Teslyn soit arrêtée ! Contente ! Elle m’a droguée ; j’en suis sûre ! C’est pour ça que Fen et Blaeric n’ont pas pu me réveiller, c’est pour ça que je dors dans des écuries et me cache dans les ruelles, de peur que ces monstres ne me trouvent. Bien fait pour elle !
Mat cligna des yeux en écoutant cette diatribe. Il doutait d’avoir jamais entendu une voix aussi venimeuse, même dans ses plus vieux souvenirs. Maîtresse Anan eut un regard réprobateur vers Joline, et sa main trembla.
— Bref, je vous aiderai autant que je pourrai, dit-il vivement, se levant pour pouvoir bouger entre les deux femmes.
Il croyait Maîtresse Anan fort capable de gifler Joline, qu’elle soit Aes Sedai ou non. Et Joline n’avait pas l’air d’humeur à se dire qu’une damane pouvait se trouver dans la salle, pour penser à sa vengeance. C’était une vérité toute simple ; le Créateur avait fait les femmes pour compliquer la vie des hommes. Par la Lumière, comment allait-il pouvoir faire sortir une Aes Sedai d’Ebou Dar ?
— J’ai une dette envers vous.
Une légère ride plissa le front de Joline.
— Une dette ?
— Le billet me demandant de prévenir Nynaeve et Elayne, dit-il lentement.
Il s’humecta les lèvres, et ajouta :
— Celui que vous avez laissé sur mon oreiller.
Elle agita la main d’un air désinvolte, mais ses yeux, fixés sur son visage, ne cillèrent pas.
— Toutes les dettes entre nous seront soldées le jour où vous m’aiderez à sortir des murailles de la cité, Maître Cauthon, dit-elle, d’un ton aussi royal qu’une reine assise sur son trône.