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Elle hocha la tête, comme s’il lui avait promis l’évasion pour le soir même.

— Il y a une autre sœur prisonnière au Palais. Edesina Azzedin. Elle devra nous accompagner.

— Une autre ? dit Mat. Je croyais en avoir vu trois ou quatre, en vous comptant. D’ailleurs, je ne suis pas certain de pouvoir vous faire sortir, et encore moins…

— Les autres ont… changé, dit Teslyn, pinçant les lèvres. Guisin et Mylen – que j’ai connue sous le nom de Sheraine Caminelle, mais maintenant elle ne répond plus qu’à celui de Mylen – nous trahiraient. Edesina est toujours pareille à elle-même. Je ne l’abandonnerai pas, même si c’est une rebelle.

— Bon, écoutez-moi bien, dit Mat avec un sourire rassurant. J’ai dit que j’essaierai de vous faire sortir, mais je ne vois aucune possibilité de faire sortir deux…

— Il vaudrait mieux que vous partiez maintenant, l’interrompit-elle une fois de plus. Les hommes sont interdits à cet étage. D’ailleurs, vous éveillerez les soupçons si on vous trouve ici.

Fronçant les sourcils, elle renifla avec dédain.

— Vous ne devriez pas vous habiller de façon aussi voyante. Dix Rétameurs ivres morts n’attireraient pas autant l’attention que vous. Bon, partez maintenant. Vite ! Partez !

Il s’exécuta, grommelant entre ses dents. Il avait bien affaire à une Aes Sedai. Vous lui proposez de l’aider, et avant que vous ayez le temps de vous retourner, elle vous fait escalader une falaise au milieu de la nuit pour libérer à vous tout seul cinquante personnes enfermées dans un cachot. C’était arrivé à un autre homme, mort depuis longtemps. Sang et maudites cendres ! Il ne savait déjà pas comment faire pour sauver une Aes Sedai, et elle exigeait qu’il en sauve deux !

Il tourna le coin discret au pied de l’escalier, et faillit bousculer Tuon.

— Les chenils des damanes sont interdits aux hommes, dit-elle, le regardant froidement à travers son voile. Vous pourriez être puni.

— Je cherchais une Pourvoyeuse-de-Vent, Haute Dame, dit-il vivement, faisant la révérence et réfléchissant aussi vite qu’il l’avait jamais fait de sa vie. Elle m’a rendu un service autrefois, et j’ai pensé qu’elle apprécierait une friandise venant de la cuisine. Une pâtisserie, ou quelque chose comme ça. Mais je ne l’ai pas vue. Je suppose qu’elle n’a pas été arrêtée quand…

Sa voix mourut. L’expression sévère qu’elle arborait toujours comme un masque avait disparu, et elle souriait. Elle était vraiment belle.

— C’est très gentil de votre part, dit-elle. C’est agréable de savoir que vous êtes bon envers les damanes. Mais vous devez être prudent. Il y a des hommes qui mettent les damanes dans leur lit.

Ses lèvres pulpeuses se tordirent de dégoût.

— Vous ne voulez pas qu’on pense que vous êtes un pervers.

Elle reprit son expression sévère. Tous les prisonniers seraient exécutés immédiatement.

— Merci de l’avertissement, Haute Dame, dit-il d’une voix mal assurée.

Quel genre d’homme pouvait avoir envie de coucher avec une femme en laisse ?

Puis il n’exista plus aux yeux de Tuon. Elle repartit de son pas glissé, comme si elle n’avait vu personne. Mais, pour une fois, ce n’était pas la Haute Dame Tuon qui l’inquiétait : une Aes Sedai était cachée dans la cave de La Femme Errante, et deux autres portaient la laisse de damane, toutes les trois s’en remettant à cet abruti de Mat Cauthon pour sauver leur peau. Il était certain que Teslyn préviendrait cette Edesina dès qu’elle pourrait. Trois femmes qui risquaient de s’impatienter s’il ne les mettait pas en sécurité bientôt. Les femmes aimaient parler, et quand elles le faisaient, elles laissaient souvent échapper des choses qu’il aurait mieux valu taire. Les femmes impatientes parlaient encore plus que les autres. Il ne sentait pas les dés rouler dans sa tête, mais il entendait le tic-tac d’une pendule. Et c’était peut-être la hache du bourreau qui allait sonner l’heure. Il savait faire des plans de bataille, mais ses vieux souvenirs ne lui étaient pas d’un grand secours pour le moment. Il avait besoin d’un stratège, quelqu’un habitué aux complots et aux coups tordus. C’était le moment d’aller consulter Thom. Et Juilin.

Se mettant à leur recherche, il fredonna machinalement « Je suis tout au fond du puits ». Eh bien ! il y était vraiment, la nuit arrivait et il tombait des cordes. Un autre air lui revint en mémoire, c’était une chanson de la Cour de Takedo à Farashelle, écrasée il y a plus de mille ans par Artur Aile-de-Faucon. À l’époque, elle s’appelait « La dernière bataille à Mandenhar ». Quelle que soit la chanson, l’une et l’autre s’accordaient avec sa situation.

20

Questions de trahison

Montant vers les chenils surpeuplés tout en haut du Palais Tarasin, Bethamin tenait bien horizontale sa tablette à écrire. Parfois le bouchon de liège de l’encrier sautait, et les taches sur les vêtements étaient difficiles à enlever. Quel que soit le moment, elle voulait être aussi présentable que possible, comme si elle devait paraître devant un membre du Haut Sang. En tournée d’inspection aujourd’hui, elle montait l’escalier en silence, accompagnée de Renna. Elles étaient là pour remplir une mission, non pour papoter. C’était un trait de son caractère. D’autres rivalisaient pour obtenir leur damane favorite, lorgnaient les étrangetés de ce pays et spéculaient sur les récompenses à gagner. Elle, elle se concentrait sur ses devoirs, demandant les marath’damanes les plus difficiles à dresser, et travaillant deux fois plus longtemps et plus dur que les autres.

La pluie avait cessé, finalement, et le silence régnait dans les chenils. Au moins aujourd’hui, les damanes pourraient faire un peu d’exercice – la plupart déprimaient si elles restaient trop longtemps confinées dans les chenils – mais malheureusement, elle n’était pas assignée à la promenade aujourd’hui. Renna n’était jamais désignée, bien qu’elle eût été autrefois l’une des meilleures formatrices de Suroth, et très respectée qui plus est. Elle était un peu dure parfois, mais très habile. À une époque, tout le monde disait qu’elle serait bientôt nommée der’sul’dam malgré son jeune âge. La situation avait changé. Il y avait toujours plus de sul’dams que de damanes, pourtant personne ne se rappelait qu’elle ait été complétée d’une damane après Falme ; ni elle ni Seta, que Suroth avait prise à son service personnel après Falme. Devant un verre de vin, Bethamin aimait cancaner autant qu’une autre sur les membres du Sang et ceux qui les servaient, mais elle ne hasardait jamais aucun avis quand la conversation tombait sur Renna ou Seta. Pourtant, elle pensait souvent à elles.

— Commencez de l’autre côté, Renna, ordonna-t-elle. Vous ne voulez pas que je parle une fois de plus à Esonde de votre paresse ?

Avant Falme, Renna arborait une assurance dominatrice, mais un tic crispa sa joue gauche, et elle gratifia Bethamin d’un sourire obséquieux, avant de se hâter dans les étroits passages des chenils, lissant ses longs cheveux comme si elle craignait qu’ils ne soient en désordre. Toutes, à part ses amies les plus proches, la tarabustaient quelque peu, lui faisant payer son hautain orgueil passé. Agir autrement, c’était se singulariser, chose que Bethamin évitait, sauf en des circonstances soigneusement choisies. Ses propres secrets étaient enterrés aussi profondément qu’elle le pouvait, et elle gardait le silence sur ceux dont personne ne savait qu’elle les connaissait. Elle voulait imprimer dans l’esprit de chacune que Bethamin Zeami était la parfaite sul’dam. La perfection absolue, voilà ce qu’elle visait, pour elle et pour les damanes dont elle s’occupait.