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Elle commença son inspection, rapide et efficace, vérifiant que les damanes et leurs cellules étaient propres, notant de sa belle écriture sur la première page de sa tablette quand ce n’était pas le cas. Elle ne traîna pas, sauf pour donner quelques bonbons à certaines dont la formation se passait particulièrement bien. La plupart de celles dont elle était chargée l’accueillaient d’un sourire, tout en s’agenouillant. Qu’elles soient issues de l’Empire ou de ce côté de l’océan, elles savaient qu’elle était sévère mais juste. D’autres ne souriaient pas. Dans l’ensemble, les damanes issues des Atha’ans Miere l’accueillaient avec un visage de bois aussi sombre que le sien, ou avec une colère rentrée dont elles semblaient penser qu’on ne la voyait pas.

Elle ne relevait pas leur colère en vue de les punir, comme d’autres l’auraient fait. Elles pensaient encore qu’elles résistaient, mais leurs demandes inconvenantes de restitution de leurs bijoux tape-à-l’œil appartenaient déjà au passé, et elles s’agenouillaient et parlaient correctement. Le fait de les baptiser autrement était aussi un moyen bien utile dans les cas les plus difficiles, et marquait une rupture avec le passé. Elles y répondaient, même si c’était avec répugnance. Ça s’estomperait, avec leurs froncements de sourcils, et elles finiraient par pratiquement oublier qu’elles avaient eu un autre nom. C’était une évolution familière, et aussi inéluctable que le lever du soleil. Certaines acceptaient immédiatement leur condition, et d’autres entraient en état de choc en apprenant ce qu’elles étaient. Il y en avait toujours une poignée qui cédait à contrecœur au bout de plusieurs mois. Pour d’autres, un jour elles criaient et protestaient qu’une terrible erreur avait été commise, qu’elles n’avaient pas pu échouer aux tests, et le lendemain, c’était le calme et l’acceptation. Les détails différaient de ce côté de l’océan, mais ici ou dans l’Empire, le résultat était le même.

Pour deux damanes, elle prit une note qui n’avait aucun rapport avec la propreté. Zushi, une damane des Atha’ans Miere, encore plus grande qu’elle-même, méritait vraiment le fouet. Sa robe était fripée, ses cheveux en désordre, son lit défait. Mais elle avait le visage bouffi d’avoir pleuré, et dès qu’elle se fut agenouillée, de nouveaux sanglots la secouèrent, les larmes inondant son visage. La robe grise qu’on lui avait faite sur mesure pendait maintenant sur elle. Bethamin lui avait elle-même donné le nom de Zushi, et elle s’intéressait spécialement à elle. Prenant sa plume à pointe d’acier, elle la trempa dans l’encre et écrivit qu’il serait sans doute bon de transférer Zushi du Palais dans un endroit où elle résiderait dans un chenil double, avec une damane issue de l’Empire, de préférence ayant de l’expérience pour se faire une amie de cœur d’une damane récemment soumise au collier. Tôt ou tard, cela mettrait fin aux larmes.

Mais elle n’était pas sûre que Suroth le permette. Suroth avait revendiqué ces damanes pour l’impératrice – quiconque possédait personnellement le dixième de leur effectif aurait été soupçonné, ou même accusé, de rébellion –, pourtant elle se comportait comme si elles étaient sa propriété personnelle. Si Suroth n’était pas d’accord, il faudrait trouver autre chose. Bethamin refusait de perdre une damane quelle qu’en soit la cause ! Tessi fut la deuxième à être honorée d’un commentaire, ce à quoi elle ne s’attendait pas.

La damane illianere s’agenouilla avec grâce, les mains croisées à la taille dès que Bethamin ouvrit la porte. Son lit était fait, ses robes grises de rechange étaient correctement suspendues aux patères, son peigne et sa brosse disposés avec précision sur la table de toilette, et le sol était balayé. Bethamin n’en attendait pas moins. Tessi était ordonnée depuis le début. Elle se remplumait joliment maintenant qu’elle avait appris à vider son assiette. Mis à part les bonbons, le régime des damanes était strict ; une damane malade représentait un gaspillage. Mais Tessi ne se couvrirait jamais de rubans ni ne gagnerait le prix de la plus jolie damane. Son visage exprimait perpétuellement la colère, même au repos. Mais aujourd’hui, elle arborait un petit sourire, dont Bethamin était certaine qu’il était en place avant son entrée. Tessi n’était pas de celles dont elle attendait un sourire. Pas encore.

— Comment se sent ma petite Tessi aujourd’hui ? demanda-t-elle.

— Tessi se sent très bien, répondit la damane avec douceur.

Jusque-là, elle avait toujours dû faire un effort pour parler correctement, et sa dernière flagellation, pour avoir refusé de parler, ne datait que de la veille.

Se frictionnant pensivement le menton, Bethamin étudia la damane agenouillée. Elle se méfiait de toutes les damanes qui avaient été Aes Sedai. L’histoire la fascinait, et elle avait même lu les traductions de myriades de langues qui existaient avant la Consolidation. Les anciens souverains adoraient gouverner de façon capricieuse et meurtrière et se délectaient de raconter comment ils étaient arrivés au pouvoir, avaient écrasé les États voisins et sapé l’autorité d’autres souverains. La plupart étaient morts assassinés, souvent de la main de leurs propres héritiers ou partisans. Elle savait très bien ce qu’étaient les Aes Sedai.

— Tessi est une bonne damane, murmura-t-elle, tirant de son escarcelle un bonbon enveloppé dans une papillote.

Tessi s’inclina pour le prendre et lui baiser la main, mais son sourire disparut un instant, quoiqu’il revînt le temps de porter le bonbon rouge à sa bouche. Ainsi, c’était ça. La feinte d’accepter pour endormir la vigilance de la sul’dam n’était pas rare, mais étant donné ce qu’avait été Tessi, il était probable qu’elle complotait une évasion. De retour dans l’étroit couloir sombre, Bethamin écrivit sur sa tablette, suggérant fortement que l’entraînement de Tessi soit doublé, de même que ses punitions, par des récompenses sporadiques, de sorte qu’elle ne soit jamais sûre que même la perfection puisse lui valoir autre chose qu’une petite tape sur la tête. La méthode était dure, et elle l’évitait généralement, mais pour une raison inconnue, elle transformait la marath’damane la plus récalcitrante en une damane souple en un temps remarquablement court. Cela produisait aussi les damanes les plus dociles. Il lui déplaisait de saper le moral d’une damane, pourtant Tessi devait être dressée à l’a’dam pour oublier le passé. À la fin, elle s’en trouverait mieux.

Ayant terminé avant Renna, Bethamin attendit au pied de l’escalier que l’autre sul’dam descende.

— Portez ma tablette à Esonde en même temps que la vôtre, dit-elle en la lui tendant avant que Renna n’ait atteint la dernière marche.

Comme elle pouvait s’y attendre, Renna l’accepta aussi docilement qu’elle avait accepté son ordre précédent, et s’éloigna en lorgnant la tablette, comme si elle pensait que ces pages contenaient un rapport sur elle. C’était une femme très différente de ce qu’elle avait été avant Falme.

Prenant sa cape et quittant le Palais, Bethamin avait l’intention de retourner à l’auberge où elle était forcée de partager un lit avec deux autres sul’dams, mais juste le temps de prendre quelques pièces dans sa cassette. L’inspection était sa seule tâche de la journée, et le reste de son temps lui appartenait. Pour changer, au lieu de solliciter des tâches supplémentaires, elle irait acheter des souvenirs. Peut-être un de ces couteaux que les femmes indigènes portaient au cou, si elle pouvait en trouver un sans les gemmes serties dans le manche qu’elles semblaient tant apprécier. Et des objets en laque, naturellement ; ils étaient aussi beaux que ceux fabriqués dans l’Empire, et les formes en étaient si… exotiques. Faire des achats serait apaisant. Elle en avait besoin.