Bethamin sursauta légèrement elle-même quand l’aubergiste se tourna agressivement vers elle.
— Vous connaissez mon règlement concernant les hommes, Maîtresse Zeami ? demanda-t-elle.
Après tant de temps, la lente élocution de ces étrangers lui paraissait toujours bizarre.
— Je suis au courant de vos habitudes exotiques, et si c’est votre nature, c’est votre affaire, mais pas sous mon toit. Si vous voulez recevoir des hommes, faites-le ailleurs !
— Je vous assure que je n’ai reçu aucun homme, ici ou ailleurs, Maîtresse Shoran.
L’aubergiste fronça les sourcils d’un air soupçonneux.
— Eh bien ! il est venu vous demander. Un beau jeune homme blond. Plus un adolescent, mais pas très âgé non plus. Sans doute un de vos compatriotes, parlant d’une voix traînante au point qu’on le comprend à peine.
Prenant un ton accommodant, Bethamin s’efforça de la convaincre qu’elle ne connaissait personne répondant à ce signalement, et qu’avec tout ce qu’elle avait à faire, elle n’avait pas de temps à consacrer aux hommes. C’était vrai, mais elle aurait menti si besoin était. Le Cygne Doré n’avait pas été réquisitionné, et partager un lit à trois était préférable à une meule de foin. Elle essaya de savoir si l’aubergiste apprécierait un petit cadeau quand elle irait faire ses achats, mais elle eut l’air offensée quand Bethamin suggéra un couteau orné de gemmes plus jolies. Elle ne pensait pas à quelque chose de coûteux, rien qui pût passer pour un pot-de-vin – pas vraiment – mais l’aubergiste sembla le prendre ainsi, soufflant et fronçant les sourcils avec indignation. En tout cas, Bethamin ne fut pas sûre de l’avoir fait changer d’avis. Pour une raison mystérieuse, l’aubergiste semblait croire qu’elles consacraient tout leur temps libre à la débauche. Elle fronçait toujours les sourcils quand Bethamin commença à monter l’escalier sans rampe sur le côté de la salle commune, feignant de n’avoir aucune idée en tête à part l’achat de souvenirs.
Pourtant, l’identité du visiteur l’inquiéta. Certes, elle n’avait pas reconnu son signalement. Très vraisemblablement, il avait eu vent de son enquête, et si c’était le cas, s’il avait pu retrouver sa trace jusqu’ici, c’est qu’elle avait été insuffisamment discrète. Peut-être même dangereusement. Quand même, elle espéra qu’il reviendrait. Elle avait besoin de savoir !
Ouvrant la porte de sa chambre, elle se pétrifia. Elle vit que sa cassette en fer était sur le lit, le couvercle ouvert malgré une bonne serrure dont l’unique clé se trouvait au fond de son escarcelle. Le voleur était toujours là, et, curieusement, il feuilletait son journal intime ! Par la Lumière, comment avait-il pu déjouer la vigilance de Maîtresse Shoran ?
La paralysie ne dura qu’un instant. Dégainant sa dague, elle ouvrit la bouche pour appeler au secours.
L’homme ne changea pas d’expression et ne tenta pas de s’enfuir ou de l’attaquer. Il prit simplement un petit objet dans son escarcelle et le leva dans sa main pour qu’elle le voie. Son souffle se transforma en plomb dans sa gorge. Hébétée, elle rengaina sa dague, tendit les mains pour lui montrer qu’elle n’avait pas d’arme et ne cherchait pas à en prendre une. L’homme tenait une plaquette d’ivoire cerclée d’or, gravée d’un corbeau et d’une tour. Soudain, elle vit l’homme, blond et dans la force de l’âge. Il était peut-être beau comme l’avait dit Maîtresse Shoran, mais seule une folle se serait représenté un Chercheur de Vérité sous son apparence. Louée soit la Lumière, elle n’avait rien consigné de compromettant dans son journal. Mais il devait savoir. Il avait cité son nom quand il s’était enquis d’elle. Ô Lumière, il devait savoir !
— Fermez la porte, dit-il doucement, remettant la plaquette dans son escarcelle. Elle obéit.
Elle avait envie de s’enfuir ou de lui demander miséricorde. Mais comme c’était un Chercheur, elle resta immobile, tremblante. À sa surprise, il remit le journal dans la cassette et lui montra l’unique fauteuil de la chambre.
— Asseyez-vous. Autant vous mettre à votre aise.
Lentement, elle suspendit sa cape et s’assit, sans penser, pour une fois, combien les barreaux du dossier étaient inconfortables. Elle ne tenta pas de dissimuler ses frissons. Même quelqu’un du Sang, même du Haut Sang, pouvait frissonner à la perspective d’être interrogé par un Chercheur. Elle avait un peu d’espoir. Il ne lui avait pas ordonné de l’accompagner. Peut-être ne savait-il pas, après tout.
— Vous avez posé des questions sur une capitaine de vaisseau du nom d’Egeanin Sarna, dit-il. Pourquoi ?
Ses espoirs s’écroulèrent avec un bruit mat qu’elle ressentit dans sa poitrine.
— Je cherchais une vieille amie, répondit-elle d’une voix tremblante.
Les meilleurs mensonges contiennent toujours autant de vérité que possible.
— Nous étions ensemble à Falme. Je ne sais pas si elle a survécu.
Mentir à un Chercheur était considéré comme une trahison, mais elle avait déjà trahi en désertant à Falme.
— Elle vit, dit-il sèchement.
Il s’assit au bout du lit sans la quitter des yeux.
— C’est une héroïne, actuellement Capitaine des Verts, et maintenant Dame Egeanin Tamarath. Récompense accordée par la Haute Dame Suroth. Elle est également ici, à Ebou Dar. Vous allez renouer votre amitié avec elle. Et me rapporter ce qu’elle voit, où elle va, ce qu’elle dit. Tout.
Bethamin serra les dents pour réprimer un éclat de rire hystérique. Il cherchait Egeanin, non pas elle. La Lumière soit louée ! La Lumière soit louée dans son infinie miséricorde ! Bethamin avait simplement voulu savoir si elle était encore vivante, si elle devait prendre des précautions. Egeanin l’avait libérée un jour, pourtant, au cours des dix années où Bethamin l’avait connue avant cette libération, Egeanin avait été la conscience professionnelle incarnée. Il avait toujours semblé possible qu’elle se repente de cette aberration quel qu’en fut le prix pour elle, mais, merveille des merveilles, elle ne s’en était pas repentie. Et le Chercheur était après elle, pas après… Des possibilités lui vinrent à l’idée, des certitudes, et elle n’eut plus envie de rire. Au lieu de cela, elle s’humecta les lèvres.
— Comment… comment puis-je renouer notre amitié ? D’ailleurs, ça n’avait jamais été une amitié, juste une relation, mais il était trop tard pour le dire.
— Vous me dites qu’elle a été élevée au Sang. Et l’ouverture doit venir d’elle.
La peur l’enhardissait. Et la paniquait, comme à Falme.
— Pourquoi avez-vous besoin de moi comme Écouteuse ? Vous pouvez l’arrêter et la mettre à la question quand vous voulez.
Elle se mordit l’intérieur des joues pour calmer sa langue. Par la Lumière, elle ne voulait rien moins qu’il s’en charge. Les Chercheurs étaient la main secrète de l’impératrice, puisse-t-elle vivre à jamais ; au nom de l’impératrice, il pouvait même mettre Suroth à la question, ou Tuon elle-même. Certes, il mourrait d’une mort horrible s’il s’était trompé, mais le risque était minime dans le cas d’Egeanin. Elle était du bas Sang. S’il mettait Egeanin à la question…
Au lieu de lui dire simplement d’obéir, il l’étudia, ce qui la choqua.
— Je vais vous expliquer certaines choses, dit-il, ce qui l’étonna encore plus.
Les Chercheurs n’expliquent jamais, avait-elle entendu dire.
— Vous n’êtes d’aucune utilité pour moi et pour l’Empire si vous ne comprenez pas ce que vous affrontez. Si vous révélez un seul mot de ce que je vais vous dire à quiconque, vous rêverez de la Tour des Corbeaux comme à un délassement en comparaison de ce que vous subirez. Écoutez et retenez. Egeanin fut envoyée à Tanchico avant que la cité ne tombe entre nos mains, entre autres choses pour tenter de retrouver des sul’dams laissées à Falme. Curieusement, elle n’en trouva aucune, alors que d’autres en trouvèrent, comme celles qui vous aidèrent à revenir. Je l’en ai accusée moi-même, et elle n’a pas pris la peine de nier. Elle n’a pas même paru outrée ou indignée. Tout aussi répréhensible, elle fréquenta des Aes Sedai.