Passant d’une accusation incroyable à une autre, la voix de Bethamin se fit de plus en plus paniquée, et bientôt Egeanin se mit à déguster son brandy, à toutes petites gorgées. Elle était calme. Elle se dominait parfaitement. Elle était… C’était plus que des hauts-fonds. Elle approchait d’une côte rocheuse sous le vent, et l’Aveugleur d’Âmes chevauchait lui-même la tempête, venant lui voler ses yeux. Après avoir écouté un moment, les yeux de plus en plus exorbités, Bayle vida d’un trait sa coupe pleine à ras bord. Elle fut soulagée de le voir en état de choc, et éprouva des remords. Elle ne croyait pas qu’il fût un meurtrier. De plus, il était très adroit de ses mains, mais seulement passable à l’épée ; armé ou à mains nues, le Haut Seigneur Turak l’aurait éventré comme une carpe. La seule excuse d’Egeanin d’avoir jamais pensé qu’il pût l’être, c’était qu’il avait fréquenté deux Aes Sedai à Tanchico. Toute cette histoire n’avait pas de sens ! C’était forcé ! Ces deux Aes Sedai ne faisaient partie d’aucun complot, il s’agissait juste d’une rencontre due au hasard. Par la Lumière, elles étaient à peine plus que des gamines, et innocentes qui plus est, trop sentimentales pour trancher la gorge du Chercheur quand elles en auraient l’occasion. Dommage. Elles lui avaient donné l’a’dam mâle. Son échine se glaça. Si le Chercheur apprenait jamais qu’elle avait eu l’intention de disposer de cet a’dam selon ce que ces Aes Sedai suggéraient, si quiconque l’apprenait, elle serait déclarée coupable de trahison comme si elle l’avait lancé dans les profondeurs de l’océan. N’es-tu pas coupable ? se demanda-t-elle mentalement. Le Ténébreux venait pour lui voler ses yeux.
Le visage inondé de larmes, Bethamin serrait sa coupe sur son cœur comme si elle s’étreignait elle-même. Si elle tentait de s’empêcher de trembler, elle échouait misérablement. Tremblante, elle fixait Egeanin, ou peut-être quelque chose au-delà. Quelque chose de terrifiant. Le feu n’avait pas encore beaucoup réchauffé la pièce, mais la sueur perlait sur le visage de Bethamin.
— … et s’il apprend le cas de Renna et Seta, bredouilla-t-elle, il saura avec certitude. Il viendra m’arrêter, et les autres sul’dams aussi ! Vous devez l’en empêcher ! S’il me prend, je lui donnerai votre nom ! C’est sûr !
Brusquement, elle porta la coupe à ses lèvres, d’une main mal assurée, et la vida d’un trait, s’étranglant et toussant, puis elle la tendit à Bayle pour qu’il la remplisse. Il ne bougea pas. Il avait l’air pétrifié.
— Qui sont Renna et Seta ? demanda Egeanin.
Elle avait aussi peur que la sul’dam.
— Qu’est-ce que le Chercheur peut apprendre sur elles ?
Les yeux fuyants, Bethamin refusa de croiser son regard, et brusquement, elle sut.
— Ce sont des sul’dams, n’est-ce pas, Bethamin ? Et elles ont porté le collier, exactement comme vous.
— Elles sont au service de Suroth, gémit Bethamin. Mais jamais autorisées à se munir d’une damane. Suroth sait.
Egeanin se frotta les yeux avec lassitude. Peut-être existait-il une conspiration, après tout. Ou bien Suroth cachait-elle la vérité sur ces deux femmes pour protéger l’Empire. L’Empire dépendait des sul’dams, sa force était bâtie sur elles. La nouvelle que des sul’dams étaient des femmes susceptibles de canaliser pouvait ébranler l’Empire jusqu’à ses fondations. En tout cas, cela m’a ébranlée, moi. Peut-être démolie. Elle-même n’avait pas libéré Bethamin par devoir. Tant de choses avaient changé à Tanchico. Elle ne croyait plus que toute femme capable de canaliser méritait de porter le collier. Les criminelles, certainement, et celles qui refusaient de prêter serment au Trône de Cristal, et… Elle ne savait pas. Autrefois, sa vie était faite de certitudes solides comme le roc, comme des étoiles qui la guidaient sans jamais faillir. Elle voulait retrouver son ancienne vie. Elle avait besoin de certitudes.
— J’ai réfléchi, commença Bethamin.
Elle allait s’user les lèvres si elle n’arrêtait pas de les humecter.
— Ma Dame, si le Chercheur… était victime… d’un accident… peut-être que le danger disparaîtrait avec lui.
Par la Lumière, cette femme croyait à cette conspiration contre le Trône de Cristal, et elle était prête à l’ignorer pour sauver sa propre peau !
Egeanin se leva, et la sul’dam n’eut d’autre choix que de l’imiter.
— J’y réfléchirai, Bethamin. Vous viendrez me voir chaque fois que vous aurez un jour de libre. C’est ce qu’attend le Chercheur. Jusqu’à ce que je prenne ma décision, ne faites rien. Vous comprenez ? Rien, à part vos devoirs et ce que je vous dirai de faire.
Bethamin comprit. Elle fut tellement soulagée qu’une autre affronte le danger, qu’elle s’agenouilla de nouveau et baisa la main d’Egeanin.
La poussant dehors quasiment de force, Egeanin referma la porte, puis lança sa coupe dans la cheminée où elle heurta les briques, rebondit et roula sur le petit tapis devant le feu. Elle était cabossée. Son père lui avait fait cadeau de ce service de coupes quand elle avait obtenu son premier commandement. Elle se sentait vidée de ses forces. Le Chercheur avait tressé des rayons de lune en une corde destinée à son cou. Quoi qu’elle fît, elle était piégée par le Chercheur.
— Je peux le tuer, dit Bayle, frottant ses mains larges. C’est un maigrichon, si j’ai bonne mémoire. Habitué à ce que tout le monde lui obéisse. Il ne s’attendra pas à ce que quelqu’un vienne lui briser la nuque.
— Vous ne le trouverez jamais, Bayle. Il ne la rencontrera pas deux fois au même endroit. Et même si vous la suiviez jour et nuit, il pourrait très bien être déguisé. Vous ne pouvez pas tuer tous les hommes à qui elle parlera.
Se redressant, elle s’approcha de la table où reposait son écritoire et l’ouvrit. En bois sculpté, avec un encrier monté sur argent et un pot à sable en argent, c’était le cadeau de sa mère lors de son premier commandement. Les feuilles de papier soigneusement empilées étaient ornées du sceau récemment obtenu, une épée et une ancre surjalée.
— Je vais rédiger votre acte d’affranchissement, dit-elle, trempant la plume d’argent dans l’encre, et vous donner assez de pièces pour acheter un passage.
La plume glissa sur la page. Elle avait toujours eu une belle écriture. Les journaux de bord devaient être lisibles.
— Pas assez pour acheter un vaisseau, j’en ai peur, mais il faudra s’en contenter. Vous partirez sur le premier bateau en partance. Rasez le reste de votre tête, et vous ne devriez pas avoir de problèmes. C’est toujours un choc de voir un chauve sans perruque, mais jusque-là, personne ne semble…
Elle déglutit, car Bayle tira la feuille sous sa plume.
— Si vous m’affranchissez, vous ne pouvez plus me donner des ordres. De plus, vous devez assurer mon entretien.
Il jeta la feuille dans le feu et la regarda noircir et se gondoler dans les flammes.
— Un vaisseau, avez-vous dit, et je veux vous avoir dessus.
— Écoutez et entendez, dit-elle de sa plus belle voix de quartier-maître, mais cela ne l’impressionna pas.
Ça devait venir de cette maudite robe.
— Vous aurez besoin d’un équipage, dit-il au-dessus de sa tête, et je peux vous en trouver un, même ici.
— À quoi me servira un équipage ? Je n’ai pas de vaisseau. Et si j’en avais un, où pourrais-je aller pour que le Chercheur ne me trouve pas ?
Bayle haussa les épaules, comme s’il s’agissait d’un détail sans importance.