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— Un équipage d’abord. J’ai reconnu ce jeune homme dans la cuisine, celui qui portait une fille sur les genoux. Arrêtez de grimacer. Quelques baisers ne font de mal à personne.

Elle se redressa, prête à le remettre fermement à sa place. Elle ne grimaçait pas, elle fronçait les sourcils ; ce couple se pelotait sans vergogne en public, comme des animaux, et Bayle était sa propriété ! Il ne pouvait pas lui parler comme ça !

— Il s’appelle Mat Cauthon, poursuivit Bayle comme elle ouvrait la bouche. Si l’on en croit ses vêtements, il s’est élevé dans le monde, et très haut. La première fois que je l’ai vu, il était en surcot de paysan, fuyant les Trollocs dans un lieu qu’eux-mêmes craignent. La dernière fois, près de la moitié de la ville de Pont Blanc était en feu, et un Myrddraal tentait de les tuer, lui et ses amis. Je ne l’ai pas vu de mes yeux, mais c’est presque incroyable. Quiconque peut échapper aux Trollocs et à un Myrddraal peut être utile, à mon avis. Surtout en ce moment.

— Un jour, il faudra que je voie ces Trollocs et ces Myrddraals dont vous parlez tout le temps.

Ces créatures ne pouvaient pas être aussi effrayantes qu’il le prétendait. Il sourit en secouant la tête. Il savait ce qu’elle pensait de ces soi-disant Engeances de l’Ombre.

— Mieux encore. Maître Cauthon avait des compagnons sur mon bateau. Des hommes utiles dans cette situation. L’un d’eux, vous le connaissez. Thom Merrilin.

Egeanin en eut le souffle coupé. Merrilin était un vieil homme astucieux. Mais dangereux. Et il se trouvait avec ces deux Aes Sedai quand elle avait rencontré Bayle.

— Bayle, existe-t-il une conspiration ? Dites-le-moi, s’il vous plaît.

Personne ne disait s’il vous plaît à une propriété, même à un so’jhin. À moins de vouloir ardemment quelque chose, en tout cas.

Secouant la tête une fois de plus, il posa une main sur la cheminée en pierre, et considéra les flammes en fronçant les sourcils.

— Les Aes Sedai complotent comme les poissons nagent. Elles peuvent comploter avec Suroth, mais la question est la suivante : est-ce que Suroth pouvait comploter avec elles ? Je les ai vues regarder une damane comme elles auraient regardé un chien galeux couvert de puces. Suroth pouvait-elle même parler à une Aes Sedai ?

Il leva les yeux, et ils étaient directs et francs, ne dissimulaient rien.

— Je dis la vérité. Sur la tombe de ma grand-mère, je jure que je ne connais aucun complot. Mais même si j’en connaissais dix, je ne laisserais pas ce Chercheur vous nuire, quoi qu’il en coûte.

C’était le genre de chose que tout loyal so’jhin pouvait dire. Enfin, aucun so’jhin de sa connaissance n’aurait parlé aussi franchement, mais le sentiment était le même. Sauf qu’elle savait que pour lui, ce n’était pas la même chose.

— Merci, Bayle.

Elle se sentit fière de parler d’une voix assurée en cet instant.

— Trouvez ce Maître Cauthon et Thom Merrilin si vous pouvez. Il sera peut-être possible de faire quelque chose.

Il ne s’inclina pas avant de se retirer, mais elle ne pensa même pas à le réprimander. Elle n’avait pas non plus l’intention de se laisser arrêter par ce Chercheur. Quoi qu’il en coûtât pour le neutraliser. C’était une décision qu’elle avait prise avant de libérer Bethamin. Elle remplit sa coupe de brandy à ras bord, avec l’intention de s’enivrer à ne plus pouvoir réfléchir, mais elle resta à contempler l’alcool sombre sans en boire une goutte. Par la Lumière, elle ne valait pas mieux que Bethamin ! Mais le savoir ne changea rien. Quoi qu’il en coûtât.

22

Sorti de nulle part

À Far Madding, le Marché Amhara était l’un des trois où les étrangers étaient autorisés à commercer, mais malgré son nom, l’immense place, sans échoppes et sans étalages de marchandises, n’avait rien d’un marché. Quelques cavaliers, une poignée de chaises à porteurs transportées par des domestiques en livrées éclatantes, et une rare calèche aux rideaux tirés, se frayaient lentement un chemin dans la foule clairsemée mais animée, qu’on aurait pu voir dans n’importe quelle grande ville. La plupart étaient enveloppés dans leur cape pour se protéger du vent matinal venant du lac qui entourait la cité. C’était plutôt le froid qui les poussait à se hâter. Autour de la place, aux deux autres Marchés des Étrangers de la ville, les hautes maisons de pierre des banquiers voisinaient avec des auberges aux toits d’ardoise où descendaient les marchands, et de massifs entrepôts en pierre aux murs aveugles où ils stockaient leurs marchandises, le tout jouxtant des écuries en pierre et des cours où étaient garés les chariots. En cette saison, les auberges étaient aux trois quarts vides, et les entrepôts et les cours encore plus. Mais au printemps, avec la reprise du commerce, les marchands paieraient le triple pour tout espace disponible.

Au milieu de la place, sur un piédestal, se dressait une statue tout en marbre de Savion Amhara de deux toises de haut, grande et fière dans sa robe bordée de fourrure avec, au cou, les chaînes, insignes de son office. Son visage était sévère sous le diadème de Première Conseillère, et sa main droite tenait fermement la poignée d’une épée dont la pointe reposait entre ses sandales, tandis que sa main gauche levée pointait un doigt vers la Porte de Tear à trois quarts de lieue de distance. Far Madding dépendait de Tear, d’Illian et de Caemlyn pour son approvisionnement, mais le Haut Conseil se méfiait des étrangers et de leurs coutumes exotiques et corrompues. Des Gardes des Rues casqués d’acier, en tunique de cuir couverte partiellement de plaques de métal cousues, avec une Main Dorée sur l’épaule gauche, se tenaient au pied de la statue, avec de longues perches dont ils écartaient les pigeons gris aux ailes noires. Savion Amhara était l’une des trois femmes les plus révérées de l’histoire de Far Madding, bien qu’aucune ne fût très connue au-delà des rives du lac. Deux hommes de la cité étaient mentionnés dans toutes les histoires du monde, qui s’appelaient à leur naissance, l’un Aren Mador et l’autre Fel Moreina. Mais Far Madding faisait de son mieux pour oublier Raolin Fléau-du-Ténébreux et Yurian Arc-de-Pierre. En fait, ces deux hommes étaient la raison pour laquelle Rand se trouvait là.

Quand Rand traversa l’Amhara, quelques personnes jetèrent un coup d’œil sur lui, mais aucun ne le regarda deux fois. À l’évidence, il était étranger, avec ses yeux bleus et ses cheveux frôlant ses épaules. Ici, les hommes portaient leurs cheveux jusqu’à la taille, soit noués sur la nuque, soit retenus par une barrette. Ses vêtements de drap brun étaient quelconques, tels qu’en pouvait porter un marchand modérément prospère, et il n’était pas le seul sans cape malgré le vent. La plupart des autres étaient des Kandoris à la barbe fourchue, des Arafellins aux tresses ornées de clochettes, ou des Saldaeans au nez busqué, des hommes et femmes qui appréciaient ce climat tempéré, comparé aux hivers des Marches. Rien en lui n’affirmait qu’il n’était pas originaire de ces Marches. Pour sa part, il refusait simplement de se laisser atteindre par le froid, l’ignorait comme il l’aurait fait pour le bourdonnement d’une mouche. Une cape pouvait gêner ses mouvements s’il trouvait l’occasion d’agir.

Pour une fois, même sa taille n’attira pas l’attention. Il y avait beaucoup d’hommes de haute taille à Far Madding, la plupart étrangers. Manel Rochaid lui-même n’était qu’une main plus petit que Rand, et encore. Rand le suivait à bonne distance, laissant les piétons et les chaises à porteurs s’intercaler entre eux et parfois même cacher sa proie. Avec ses cheveux teints en noir grâce aux herbes que lui avait données Nynaeve, il doutait que l’Asha’man renégat le reconnaisse, même s’il se retournait. Pour sa part, il ne craignait pas de perdre Rochaid. La plupart des indigènes portaient des couleurs ternes, avec des broderies plus vives sur la poitrine et les épaules, et parfois une barrette ornée de gemmes dans les cheveux, tandis que les marchands étrangers s’habillaient sans prétention, pour ne pas paraître outrageusement riches, et leurs gardes et cochers s’emmitouflaient dans du drap grossier. La tunique de soie rouge vif de Rochaid se voyait de loin. Il traversait la place comme un roi, une main légèrement posée sur la poignée de son épée, une cape bordée de fourrure gonflée derrière lui par le vent. Quel imbécile ! Cette cape claquant au vent et cette épée attiraient les regards. Ses moustaches en croc gominées le désignaient comme un Murandien, qui aurait dû frissonner de froid comme tout homme normal, et cette épée… Un âne bâté !