Son œil saisit le tremblotement d’une cape bordée de fourrure, qui ondula dans le vent et disparut au virage suivant. Il courut dans cette direction. Les Gardes au poste du carrefour se redressèrent. Celui qui était monté sur l’estrade tira sa crécelle de sa ceinture. L’un des deux Gardes au pied de l’estrade leva son long gourdin, tandis que l’autre prenait sa perche appuyée contre les marches permettant d’y monter. Son extrémité fourchue était faite pour attraper et retenir une jambe, un bras ou un cou, et la hampe était cerclée de fer, à l’épreuve d’une épée ou d’une hache. Ils l’observèrent avec vigilance, le regard dur.
Il les salua de la tête et sourit, puis observa la rue de traverse avec ostentation, scrutant la foule. Ce n’était pas un voleur qui fuyait, juste un homme cherchant à en rattraper un autre. Le gourdin retrouva sa place au ceinturon, la perche se retrouva sur les marches. Il ne se retourna pas vers les Gardes. Devant lui, il aperçut la cape, et peut-être une tunique rouge, quand leur propriétaire tourna dans une autre rue.
Levant la main comme pour héler quelqu’un, Rand se hâta à sa poursuite, esquivant les passants et les brouettes des colporteurs. Des camelots aux plateaux chargés d’épingles, d’aiguilles et de peignes, s’efforcèrent d’attirer son attention, ou celle d’autres passants, par leurs cris. Ici, peu de gens arboraient des broderies, et une simple ficelle pour nouer les cheveux était beaucoup plus commune que la plus ordinaire des barrettes. Ces rues tortueuses étaient noires de monde, une sorte de dédale désordonné où les auberges bon marché et les étroits immeubles de trois ou quatre étages dominaient des boutiques de bouchers, de ciriers, de barbiers, de rétameurs et de tonneliers. Les calèches n’auraient pas pu y passer, et il n’y avait pas de chaises à porteurs non plus, pas de cavaliers, et seulement une poignée de domestiques en livrée, portant des paniers pour faire les courses, tout en flânant et en regardant tout le monde avec dédain, sauf les Gardes. Les patrouilles et les estrades de guet étaient omniprésentes.
Enfin, il fut assez près pour voir nettement l’homme qu’il suivait. Rochaid avait eu le bon sens de resserrer sa cape autour de lui, cachant sa tunique rouge et son épée inutile, mais il n’y avait aucun doute sur son identité. À vrai dire, il semblait vouloir éviter d’attirer l’attention, en rasant les murs et en frôlant les boutiques. Brusquement, il regarda furtivement autour de lui, puis fila dans une ruelle située entre une boutique de paniers et une auberge à l’enseigne tellement sale que son nom était illisible. Rand faillit sourire, et ne perdit pas de temps à s’élancer derrière lui. Il n’y avait pas de Gardes ni d’estrades de guet dans ces ruelles.
Elles étaient encore plus encombrées que les rues qu’il quittait, faisant un labyrinthe de chaque pâté de maisons. Rochaid était déjà hors de vue, mais Rand entendait ses bottes claquer sur la chaussée mouillée. Le son se répercutait en écho entre les murs aveugles, au point qu’il ne savait plus d’où il venait, mais il le suivit, courant dans des passages à peine assez larges pour que deux hommes y marchent de front. S’ils étaient amis. Pourquoi Rochaid venait-il dans ce dédale ? Où qu’il aille, il semblait pressé. Mais il ne pouvait pas savoir comment circuler dans ces ruelles pour aller d’un endroit à un autre.
Brusquement, Rand réalisa que les seules bottes qu’il entendait, c’étaient les siennes, et il s’arrêta pile. Silence. D’où il était, il voyait trois autres étroites ruelles partant de celle où il se trouvait. Respirant à peine, il prêta l’oreille. Silence. Il décida de tourner les talons. Puis il entendit un choc distant, venant de la ruelle la plus proche, comme si un pied avait accidentellement projeté une pierre dans un mur en passant. Il valait mieux tuer l’homme et en finir.
Rand tourna dans la ruelle, et trouva Rochaid qui l’attendait.
De nouveau, le Murandien avait rejeté sa cape en arrière, et il serrait la poignée de son épée à deux mains. La poignée et le fourreau avaient été enveloppés d’un réseau de fils très fins par les Gardes de l’entrée. Il eut un petit sourire entendu.
— Vous êtes aussi facile à appâter qu’un pigeon, dit Rochaid, commençant à dégainer.
Les fils avaient été coupés puis arrangés de façon à paraître indemnes à un observateur non prévenu.
— Fuyez si vous voulez.
Rand ne s’enfuit pas. Au contraire, il s’avança, abattant sa main gauche au bout de la poignée, immobilisant l’épée à demi dégainée. La surprise dilata les yeux de son adversaire, pourtant il ne semblait pas réaliser que sa minute de triomphe l’avait déjà tué. Il recula, tentant de prendre assez de champ pour tirer sa lame, mais Rand le suivit avec souplesse, continuant à immobiliser l’arme, et, pivotant à partir des hanches, il lança son poing fermé dans la gorge de Rochaid. Les cartilages craquèrent bruyamment, et le renégat oublia son désir de tuer. Titubant en arrière, les yeux fixes et dilatés, il porta ses mains à sa gorge, s’efforçant désespérément d’aspirer de l’air par sa trachée écrasée.
Rand amorçait déjà son coup mortel, sous le sternum, quand un son imperceptible lui parvint par-derrière, et soudain, la jubilation de Rochaid prit un autre sens. Le repoussant du pied, Rand se laissa tomber sur lui. Du métal frappa un mur, et un homme jura. Saisissant l’épée de Rochaid, Rand transforma sa chute en roulé-boulé, dégainant l’épée en se recevant sur l’épaule. Rochaid poussa un cri aigu et gargouillant tandis que Rand se relevait, les genoux fléchis, face à la direction dont venait l’homme.
Stupéfait, Raefar Kisman regardait Rochaid, la lame qui devait percer Rand enfoncée dans sa poitrine. Du sang sortait en bouillonnant des lèvres du Murandien, et ensanglantait ses mains posées sur l’acier tranchant comme s’il voulait le sortir de sa poitrine. De taille moyenne et pâle pour un Tairen, Kisman portait des vêtements aussi ordinaires que ceux de Rand, à part son ceinturon. Sa cape refermée, il aurait pu aller n’importe où à Far Madding sans attirer l’attention.
Sa consternation ne dura qu’un instant. Comme Rand se relevait, tenant l’épée à deux mains, Kisman dégaina la sienne, sans jeter un nouveau regard sur son complice, agité de spasmes. Il observait Rand, ses mains se déplaçant nerveusement sur la longue poignée de son épée. Sans aucun doute, il faisait partie de ceux qui, si fiers d’utiliser le Pouvoir comme une arme, avaient dédaigné d’apprendre l’escrime. Ce n’était pas le cas de Rand. Rochaid eut un dernier spasme, et s’immobilisa, ses yeux morts fixés sur le ciel.
— C’est l’heure de mourir, dit doucement Rand. Comme il s’avançait, des cliquetis résonnèrent quelque part derrière le Tairen, accompagnés d’un bavardage incessant.
Les Gardes des Rues.
— Ils vont nous arrêter tous les deux, dit Kisman en un souffle, d’un ton hystérique. S’ils nous trouvent avec un cadavre, ils nous pendront tous les deux ! Vous le savez !
Il avait raison, du moins en partie. Si les Gardes les trouvaient là, ils les enfermeraient dans les cachots sous la Salle des Conseillères. D’autres bruits leur parvinrent, plus proches. Les Gardes devaient avoir remarqué que trois hommes s’étaient esquivés l’un après l’autre dans la même ruelle. Peut-être avaient-ils même vu l’épée de Kisman. À contrecœur, Rand hocha la tête.