Выбрать главу

Le Tairen recula avec précaution, et quand il vit que Rand ne le suivait pas, il rengaina son épée et partit ventre à terre, sa cape noire claquant derrière lui.

Rand jeta son épée d’emprunt sur le cadavre de Rochaid et courut dans la direction opposée. Il n’y avait pas de cliquetis par là, pour le moment. Avec un peu de chance, il pourrait regagner les rues larges et se fondre dans la foule avant d’être repéré. Il avait d’autres craintes que le nœud coulant. Enlever ses gants et montrer les Dragons imprimés sur ses bras suffiraient à prévenir la pendaison, il en était certain. Mais les Conseillères avaient proclamé leur acceptation du bizarre décret d’Elaida. Une fois qu’il serait dans un cachot, il y resterait jusqu’à ce que la Tour Blanche l’envoie chercher. C’est pourquoi il courut aussi vite qu’il put.

Se fondant dans la foule, Kisman poussa un soupir de soulagement tandis que trois Gardes entraient dans la ruelle qu’il venait de quitter. Resserrant sa cape autour de lui pour dissimuler son épée, il avança dans le sens de la foule, au même rythme que les autres, pour ne pas attirer l’attention des Gardes. Deux passèrent avec un prisonnier ligoté fourré dans un grand sac attaché à une longue perche. Seule sa tête en dépassait, les yeux hagards et affolés. Kisman frissonna. Que ses yeux soient réduits en cendres, cela aurait pu être lui ! Lui !

Il avait été idiot de laisser Rochaid l’embarquer dans cette aventure. Ils étaient censés attendre que les autres soient arrivés, se glissant dans la ville un par un pour ne pas se faire remarquer. Rochaid aurait voulu être auréolé de la gloire de celui qui tuerait le Dragon Réincarné ; le Murandien avait toujours brûlé du désir de prouver qu’il valait mieux qu’al’Thor. Et maintenant il était mort, et il avait failli entraîner Raefar Kisman avec lui, ce qui le mettait en fureur. Il était avide de pouvoir plus que de gloire, peut-être pour gouverner la Pierre de Tear. Ou plus. Il voulait vivre à jamais. Ces choses lui avaient été promises ; elles étaient son dû. Sa colère venait partiellement du fait qu’il n’était pas absolument certain qu’ils devaient tuer al’Thor. Le Grand Seigneur savait qu’il le désirait – il ne dormirait pas tranquille tant que cet homme ne serait pas mort et enterré – et pourtant…

— Tuez-le, avait ordonné le M’Hael avant de les envoyer à Cairhien, mais il avait été mécontent qu’ils soient découverts et de leur échec.

Far Madding devait être leur dernière chance ; il le leur avait dit, aussi clairement que possible. Dashiva avait simplement disparu. Kisman ne savait pas s’il s’était enfui ou si le M’Hael l’avait tué. Il s’en moquait.

— Tuez-le, avait commandé Demandred plus tard.

Mais il avait ajouté qu’il vaudrait mieux pour eux mourir que d’être découverts une seconde fois. Par quiconque, même par le M’Hael, comme s’il ignorait l’ordre précédent de Taim.

Et plus tard encore, Moridin avait dit :

— Tuez-le si c’est indispensable, mais avant tout, apportez-moi tout ce qu’il a en sa possession. Cela rachètera votre échec.

Moridin disait qu’il faisait partie des Élus, et nul homme n’était assez fou pour prétendre une chose pareille si elle était fausse. Pourtant, il semblait penser que les possessions d’al’Thor étaient plus importantes que sa mort, le meurtre étant accessoire et pas vraiment nécessaire.

Ces deux-là étaient les seuls Élus que Kisman avait rencontrés, mais ils étaient pires que des Cairhienins. Leur silence pouvait tuer un homme plus vite qu’un ordre signé du Grand Seigneur, soupçonnait-il. Enfin, quand Torval et Gedwyn seraient là, ils trouveraient un moyen de…

Brusquement, quelque chose piqua son bras gauche, et il baissa les yeux avec consternation sur la tache de sang qui s’élargissait sur sa cape. La coupure ne semblait pas profonde, mais aucun coupe-bourse ne l’aurait blessé au bras.

— C’est à moi qu’il appartient, murmura un homme derrière lui.

Quand il se retourna, il ne vit que la foule ordinaire, chacun allant à ses affaires. Les rares passants qui remarquèrent la tache de sa cape détournèrent vivement les yeux. En ce lieu, personne ne voulait être impliqué dans la moindre violence. Ils savaient ignorer ce qu’ils ne voulaient pas voir.

La blessure pulsait, plus brûlante qu’elle ne l’avait été d’abord. Laissant sa cape flotter au vent, Kisman pressa sa main droite sur la fente sanglante de sa manche gauche. Il avait l’impression que son bras était enflé au toucher, et brûlant. Soudain, il fixa avec horreur sa main droite qui noircissait et gonflait comme un cadavre d’une semaine.

Frénétique, il se mit à courir, bousculant les gens devant lui, les renversant. Il ne savait pas ce qui s’était passé, mais il était sûr du résultat. Sauf s’il sortait de la cité, traversait le lac, s’enfonçait dans les collines. Alors, il aurait une chance. Un cheval ! Il lui fallait un cheval ! Il devait avoir une chance. On lui avait promis qu’il vivrait à jamais ! Tout ce qu’il voyait, c’étaient des gens à pied, qui se dispersaient devant lui. Il crut entendre le cliquetis annonciateur des Gardes, mais c’était peut-être simplement son sang bourdonnant à ses oreilles. Tout s’assombrissait. Son visage heurta quelque chose de dur, et il sut qu’il était tombé. Sa dernière pensée fut qu’un des Élus avait décidé de le punir, mais pour quelle raison, il l’ignorait.

Quand Rand entra, seuls quelques hommes étaient assis autour des tables rondes de La Couronne de Maredo. Malgré son nom ronflant, c’était une auberge modeste, avec deux douzaines de chambres aux deux étages supérieurs. Les murs en plâtre étaient peints en jaune, et les serveurs portaient de longs tabliers jaunes. Les deux cheminées de pierre aux extrémités de la salle émettaient une chaleur bienvenue après le froid extérieur. Les volets étaient fermés, mais des appliques murales atténuaient la pénombre. Les odeurs venant de la cuisine promettaient un déjeuner savoureux de poisson du lac. Rand n’aurait pas voulu le manquer. La Couronne de Maredo avait d’excellentes cuisinières.

Il vit Lan, assis seul à une table proche du mur. Quelques clients coulèrent des regards en coin sur la tresse de cuir retenant ses cheveux, mais il refusait de renoncer au hadori, même pour peu de temps. Il rencontra le regard de Rand, et quand celui-ci lui montra de la tête l’escalier au fond de la salle, il ne perdit pas de temps à des regards interrogateurs ; il posa sa coupe, se leva et se dirigea vers les marches. Même avec seulement un petit couteau à sa ceinture, il avait l’air dangereux, mais on ne pouvait rien y faire. Plusieurs clients regardèrent du côté de Rand, mais pour une raison inconnue, ils détournèrent vivement les yeux quand il rencontra leur regard.

Près de la cuisine, à la porte de la Salle des Femmes, Rand s’arrêta. Les hommes n’y étaient pas admis. À part quelques fleurs peintes sur les murs jaunes, la Salle des Femmes n’était guère plus luxueuse que la salle commune, mais les torchères étaient peintes en jaune, comme le revêtement de la cheminée. Les femmes qui servaient là portaient des tabliers jaunes comme ceux des hommes. Maîtresse Nalhera, la mince aubergiste grisonnante, était assise à une table avec Min, Nynaeve et Alivia, et elles prenaient le thé toutes les quatre en papotant et en riant. Rand serra les dents à la vue de l’ancienne damane. Nynaeve prétendait que cette femme avait insisté pour venir, mais il ne croyait pas que personne pût « insister » devant Nynaeve. Elle voulait qu’Alivia les accompagne pour une raison secrète. Elle se comportait mystérieusement ces derniers temps, tout en paraissant travailler aussi dur que possible en tant qu’Aes Sedai. Toutes les femmes avaient adopté les robes à haut col de Far Madding, aux épaules et au corsage abondamment brodés de fleurs et d’oiseaux jusqu’au menton, mais parfois Nynaeve en paraissait agacée. Aucun doute qu’elle eût préféré le solide drap des Deux Rivières aux fines étoffes d’ici. D’autre part, si le ki’sain rouge de son front ne suffisait pas à attirer l’attention, elle s’était harnachée de bijoux comme pour assister à une audience royale : mince ceinture d’or, long sautoir, et nombreux bracelets, tous, sauf un, sertis de saphirs bleus et de gemmes vertes qu’il ne connaissait pas, et elle avait à chaque doigt une bague assortie. Son anneau du Grand Serpent était caché quelque part, pour ne pas attirer l’attention, mais le reste l’attirait dix fois plus. Beaucoup de gens n’auraient pas su que c’était un anneau d’Aes Sedai, mais n’importe qui voyait la richesse dans ces gemmes.