Les quatre Aes Sedai ayant franchi le portail derrière Cadsuane attendirent sur leur cheval d’un côté de la clairière… avec trois Liges. Au moins, Shalon savait qu’Ihvon était le farouche Lige d’Alanna, et Tomas celui de la petite et robuste Verin, mais elle était également sûre d’avoir vu le très jeune homme en tunique noire d’Asha’man attendant près de la ronde Daigian. Il ne pouvait sûrement pas être un Lige. Eben était juste un adolescent. Pourtant, quand la femme le regardait, sa fierté outrageuse semblait s’enfler encore plus. Kumira, une femme au physique agréable, dont les yeux bleus pouvaient se transformer en poignards quand quelque chose l’intéressait, attendait un peu à l’écart. Elle observait le jeune Eben si intensément que c’était un miracle qu’il ne soit pas allongé sur le sol, écorché vif.
— Je ne supporterai pas cela beaucoup plus longtemps, grommela Harine, tambourinant des talons sur les flancs de sa jument pour qu’elle continue à avancer.
Sa robe en brocart de soie jaune ne l’aidait pas à avoir une bonne assiette, pas plus que le brocart bleu de Shalon. Elle oscillait et glissait à chaque mouvement de l’animal, manquant de tomber à chaque pas. La brise reprit, agitant les extrémités de sa large ceinture, faisant ballonner sa cape, mais elle ignora ses vêtements. Les capes ne sont guère utilisées sur les bateaux ; elles gênent les mouvements et peuvent vous entraver les jambes et les bras. Moad en avait refusé une, se contentant de la tunique bleue matelassée qu’il portait en mer par temps froid. Nesune Bihara, tout en drap bronze, franchit le portail en regardant autour d’elle, puis Elza Penfel, l’air maussade pour une raison inconnue, qui s’emmitouflait dans sa cape verte doublée de fourrure. Aucune des autres Aes Sedai ne semblait prendre la peine de s’abriter du froid.
— Je pourrais peut-être voir le Coramoor, marmonna Harine, tirant sur les rênes de son cheval jusqu’à ce qu’il s’éloigne du côté de la clairière où attendaient les Aes Sedai. Peut-être ! Et elle évoque cette possibilité comme si elle m’accordait un privilège.
Harine n’avait nul besoin de prononcer le nom ; quand elle disait « elle » sur ce ton, brûlant comme un flagelle de méduse, cela ne pouvait désigner qu’une seule femme.
— J’en ai le droit, négocié et accepté ! Je dois laisser derrière moi ma Maîtresse-des-Voiles et mes domestiques !
Erian Boroleos franchit le portail, aussi résolue que si elle allait tomber au milieu d’une bataille, suivie de Beldeine Nyram, qui ne ressemblait pas à une Aes Sedai. Toutes deux portaient du vert, Erian complètement, Beldeine sous forme de taillades aux manches et aux jupes. Cela avait-il une signification ? Non, sans doute.
— Dois-je approcher le Coramoor comme une fille de pont, la main sur le cœur devant la Maîtresse-des-Voiles ?
Quand plusieurs Aes Sedai étaient réunies, la jeunesse éternelle de leurs visages lisses était évidente, de sorte qu’on ne pouvait pas dire si elles avaient vingt ans ou quarante, même si l’une d’entre elles avait les cheveux blancs. Beldeine avait tout simplement l’air d’en avoir vingt. Et cela ne renseignait pas plus que sa robe.
— Devrais-je aérer moi-même ma literie et laver mes sous-vêtements ? Elle jette le protocole à tous les vents ! Je ne le permettrai pas !
Depuis la veille déjà, elle avait protesté de nombreuses fois, quand Cadsuane leur avait dit ce qui les attendait si elles l’accompagnaient. Ses conditions étaient strictes, mais Harine n’avait eu d’autre choix que de les accepter, ce qui ajoutait encore à son amertume.
Shalon n’écoutait que d’une oreille, hochant la tête et murmurant les réponses attendues. Sa sœur attendait qu’elle soit d’accord avec elle. Mais elle concentrait son attention sur les Aes Sedai. Subrepticement. Moad feignait de ne pas écouter, mais il était le Maître-à-l’Épée de Harine. Harine tenait tout son monde serré comme un nœud mouillé, mais elle laissait tellement de liberté à Moad qu’on aurait pu croire que cet homme grisonnant aux yeux durs était son amant, et d’autant plus qu’ils étaient tous deux veufs. On pouvait le penser si on ne connaissait pas Harine. Harine n’aurait jamais eu un amant de rang inférieur au sien. Désormais, cela signifiait qu’elle n’en prendrait aucun. Quoi qu’il en soit, quand ils arrêtèrent leurs chevaux près des arbres, Moad posa un coude sur le pommeau de sa selle, une main sur la longue poignée d’ivoire sculpté de l’épée passée à sa large ceinture verte, et étudia ouvertement les Aes Sedai et les hommes qui les accompagnaient. Où avait-il appris à monter à cheval ? Il avait l’air… à son aise. N’importe qui pouvait voir son rang au premier coup d’œil, à ses huit lourds anneaux d’oreilles et à la façon dont sa ceinture était nouée, même s’il ne portait pas son épée et la dague assortie. Les Aes Sedai étaient-elles capables de faire la même chose ? Pouvaient-elles vraiment être si désorganisées ? Manifestement, la Tour Blanche était une machinerie capable de broyer les trônes et de les remodeler à sa convenance. Mais maintenant, le mécanisme semblait en panne.
— J’ai dit, où nous a-t-elle amenées, Shalon ?
Shalon pâlit au son de cette voix glaciale, tranchante comme un rasoir.
Servir sous une parente plus jeune était toujours difficile, mais Harine accentuait la difficulté. En privé, elle était le sang-froid incarné, et en public, elle était capable de faire pendre par les chevilles une Maîtresse-des-Voiles, sans parler d’une Pourvoyeuse-de-Vent. Et depuis que cette jeune rampante, Min, lui avait dit qu’elle serait un jour Maîtresse-des-Vaisseaux, elle était devenue encore plus stricte. Regardant durement Shalon, elle porta à son nez sa boîte à parfum, bien que le froid tuât toutes les odeurs.
Shalon leva précipitamment les yeux vers le ciel, tentant de s’orienter grâce au soleil. Elle regrettait que son sextant soit sous clé sur L’Écume Blanche – on ne permettait jamais aux rampants de voir un sextant, et encore moins de voir quelqu’un s’en servir – mais elle pensait que ça n’aurait pas changé grand-chose. Ces arbres avaient beau être petits, elle ne voyait quand même pas l’horizon. Vers le nord, les collines devenaient des montagnes orientées du nord-est au sud-ouest. Elle ne pouvait pas dire à quelle altitude elle se trouvait. Il y avait beaucoup trop de dénivelés à son goût. Cependant, une Pourvoyeuse-de-Vent savait comment faire une estimation approximative. Et quand Harine demandait une information, elle entendait l’obtenir.
— Je ne peux que hasarder une hypothèse, Maîtresse-des-Vagues, dit-elle.
Harine serra les dents. Aucune Pourvoyeuse-de-Vent ne pouvait prétendre donner une position.
— Je crois que nous sommes à trois ou quatre cents lieues au sud de Cairhien. Plus, je ne saurais le dire.
Toute apprentie d’un jour donnant une position aussi imprécise aurait été fouettée par le quartier-maître. Les mots se glacèrent sur la langue de Sharon quand elle entendit ce qu’elle disait. Cent lieues en vingt-quatre heures, c’était filer bon train pour un rakeur. Moad eut une moue pensive.
Harine hocha lentement la tête, regardant à travers Shalon comme si elle voyait des vaisseaux toutes voiles dehors glisser à travers les ouvertures faites par le Pouvoir. Les mers leur appartiendraient véritablement. Se secouant, elle se pencha vers Shalon, ses yeux l’accrochant comme des grappins.
— Vous devez apprendre à faire ces ouvertures dans l’air, à n’importe quel prix. Dites-lui que vous m’espionnerez si elle vous l’enseigne. Si vous parvenez à la convaincre, elle acceptera peut-être, la Lumière aidant. Ou vous pourrez peut-être vous rapprocher assez d’une des autres pour apprendre.
Shalon s’humecta les lèvres, espérant que Harine ne l’avait pas vue sursauter.
— J’ai refusé avant, Maîtresse-des-Vagues.