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Elle avait eu besoin d’expliquer pourquoi les Aes Sedai l’avaient retenue pendant une semaine, et une version de la vérité lui avait paru le plus sûr. Harine savait tout. Sauf le secret que Verin lui avait soutiré. Sauf que Shalon avait accepté les exigences de Cadsuane pour cacher ce secret. La Grâce de la Lumière soit sur elle, elle regrettait Ailil, mais elle s’était sentie si seule qu’elle avait navigué trop loin avant de s’en apercevoir. Avec Harine, il n’y avait pas de conversations au coin du feu en buvant du vin sucré pour adoucir les longs mois de séparation d’avec son mari Mishael. Au mieux, bien d’autres mois passeraient avant qu’elle ne se retrouve dans ses bras.

— Sans vous offenser, pourquoi me croirait-elle maintenant ?

— Parce que vous voulez apprendre, dit Harine, avec un geste tranchant de la main. Les rampants croient toujours à la cupidité. Vous devrez lui dire certaines choses, naturellement, pour prouver votre bonne foi. Je déciderai quoi chaque jour. Peut-être pourrai-je la piloter où je veux qu’elle aille.

Des doigts durs semblèrent s’enfoncer dans le crâne de Shalon. Elle avait eu l’intention d’en dire aussi peu que possible à Cadsuane, jusqu’à ce qu’elle trouve un moyen de se libérer d’elle. Si elle devait parler avec l’Aes Sedai tous les jours, et pire encore, lui mentir carrément, cette femme pourrait lui soutirer plus d’informations que Shalon ne le voulait. Plus que Harine ne le désirait. C’était aussi inéluctable que le lever du soleil.

— Pardonnez-moi, Maîtresse-des-Vagues, dit-elle avec toute la déférence dont elle fut capable, mais si je puis me permettre…

Elle s’interrompit alors que Sarene Nemdahl approchait et arrêtait son cheval devant elles. Les dernières Aes Sedai étaient passées avec leurs Liges, et Cadsuane laissa le portail s’évanouir. Corele, mince et jolie, agitait son abondante chevelure brune, riant et bavardant avec Kumira. Merise, une grande femme aux yeux encore plus bleus que ceux de Kumira, et au visage plus que beau mais plus sévère que celui de Harine, dirigeait avec des gestes impérieux les quatre hommes conduisant les chevaux de bât. Ils semblaient sur le point de quitter la clairière.

Sarene était ravissante, même si l’absence de bijoux minimisait son pouvoir de séduction et elle portait une simple robe blanche. Les rampants semblaient ne pas apprécier les couleurs. Même sa cape noire était doublée de fourrure blanche.

— Cadsuane, elle m’a demandé… ordonné… d’être votre assistante, Maîtresse-des-Vagues, dit Sarene, inclinant la tête avec respect. Je répondrai à vos questions, dans la mesure de mes moyens, et vous renseignerai sur leurs coutumes. Je réalise que vous pourrez éprouver un certain malaise en ma compagnie, mais quand Cadsuane commande, nous devons obéir.

Shalon sourit. Elle doutait que l’Aes Sedai sache que, sur un vaisseau, une assistante était ce que les rampants nommaient une servante. Harine allait sans doute éclater de rire et demander si l’Aes Sedai pouvait laver correctement son linge. Ce serait agréable de la voir de bonne humeur.

Mais au lieu de rire, Harine se raidit sur sa selle comme si sa colonne vertébrale s’était transformée en un grand mât, et ses yeux s’exorbitèrent.

— Je ne ressens aucun malaise, dit-elle sèchement. Je préfère simplement… poser mes questions à quelqu’un d’autre… à Cadsuane. Oui. À Cadsuane. Et moi, je n’ai certes pas à obéir, à elle ou à une autre ! À personne ! Sauf à la Maîtresse-des-Vaisseaux !

Shalon fronça les sourcils. Cela ne ressemblait pas à sa sœur de parler en écervelée. Prenant une profonde inspiration, Harine poursuivit d’un ton plus ferme, mais étrange.

— Je parle au nom de la Maîtresse-des-Vaisseaux des Atha’ans Miere, et j’exige le respect qui m’est dû ! Je l’exige, m’entendez-vous ?

— Je peux lui demander d’en désigner une autre, dit Sarene, dubitative, comme si elle ne pensait pas que sa demande changerait grand-chose. Vous devez comprendre qu’elle m’avait donné des instructions assez spécifiques ce fameux jour. Mais je n’aurais pas dû perdre mon sang-froid. C’était une faute de ma part. La colère détruit la logique.

— Je comprends l’obéissance aux ordres, grogna Harine, se ramassant sur sa selle.

Elle semblait prête à bondir à la gorge de Sarene.

— J’approuve l’obéissance aux ordres ! gronda-t-elle. Toutefois, des ordres exécutés peuvent être oubliés. Il n’est plus nécessaire d’en parler. Me comprenez-vous ?

Sarene lui lança un regard en coin. De quoi parlait-elle ? Quels ordres Sarene avait-elle exécutés, et pourquoi Harine désirait-elle les oublier ? Moad haussait les sourcils, sans faire aucun effort pour dissimuler sa perplexité. Harine avait conscience qu’il scrutait son attitude, et son visage se fit orageux.

Sarene sembla ne pas le remarquer.

— Je ne vois pas comment on peut oublier délibérément, dit-elle lentement, de légères rides plissant son front, mais vous voulez sans doute dire que nous devrions faire semblant, je suppose ?

Elle secoua la tête à cette sottise, faisant osciller les tresses sortant de sa capuche, dont les perles cliquetèrent.

— Très bien. Je répondrai à vos questions aussi bien que je pourrai. Que désirez-vous savoir ?

Harine soupira bruyamment. Shalon aurait pu interpréter cela comme de l’impatience, mais elle pensa que c’était du soulagement. Du soulagement !

Quoi qu’il en soit, Harine redevint ce qu’elle était, parfaitement maîtresse d’elle-même et autoritaire, soutenant le regard de l’Aes Sedai comme pour lui faire baisser les yeux.

— Vous pouvez commencer par me dire où nous sommes et où nous allons, dit-elle.

— Nous sommes dans les Monts de Kintara, dit Cadsuane, surgissant brusquement près d’elles, sa monture se cabrant et fouettant l’air de ses sabots antérieurs qui projetaient de la neige autour d’elle. Nous allons à Far Madding.

Elle ne parut même pas remarquer que l’animal se cabrait !

— Le Coramoor est-il à Far Madding ?

— La patience est une vertu, m’a-t-on appris, Maîtresse-des-Vagues.

Cadsuane lui donnait son titre, mais sans aucune nuance de respect.

— Vous chevaucherez avec moi. Restez à mon niveau et essayez de ne pas tomber. Il serait déplaisant que je doive vous faire transporter comme un sac de grain. Quand nous atteindrons la cité, gardez le silence, à moins que je vous dise de parler. Je ne veux pas que vous provoquiez des problèmes par votre ignorance. Vous laisserez Sarene vous guider. Elle a ses instructions.

Shalon attendait une explosion de rage, mais Harine tint sa langue, bien que cela lui demandât un effort évident. Quand Cadsuane s’éloigna, Harine marmonna entre ses dents avec colère, mais elle serra les mâchoires quand Sarene fit avancer son cheval. À l’évidence, ses marmonnements n’étaient pas destinés aux oreilles de l’Aes Sedai.

Chevaucher avec Cadsuane, découvrit-elle, signifiait rester derrière elle, cap au sud à travers les arbres. Alanna et Verin étaient à ses côtés mais quand Harine voulut se joindre à elles, un seul regard de Cadsuane lui fit comprendre qu’aucune autre n’était la bienvenue. Une fois de plus, l’explosion attendue ne survint pas. Au lieu de cela, Harine fronça les sourcils sur Sarene, puis fit tourner sa monture pour se placer entre Shalon et Moad. Elle ne daigna pas poser d’autres questions à Sarene, qui chevauchait de l’autre côté de Shalon, se contentant de foudroyer le dos des trois femmes qui ouvraient la marche. Si Shalon n’avait pas connu Harine, elle aurait dit qu’il y avait plus d’amertume que de fureur dans ce regard.

Pour sa part, Shalon appréciait d’avancer en silence. Monter à cheval était assez difficile sans avoir à faire la conversation en même temps. Elle réalisa pourquoi Harine se comportait si bizarrement. Harine s’efforçait sans doute de calmer la mer avec les Aes Sedai. Ce ne pouvait être que ça. Harine ne contrôlait jamais sa colère sans nécessité absolue. L’effort qu’elle fournissait devait la faire bouillir intérieurement. Et si ses efforts n’avaient pas l’effet escompté, c’est à Shalon qu’elle s’en prendrait. À cette idée, Shalon sentit sa tête prête à éclater. Que la Lumière l’aide et la guide, mais il devait bien y avoir un moyen d’éviter d’espionner sa sœur sans que sa chaîne de nez soit dépouillée de tous ses ornements honorifiques, sans se voir assignée sur un chaland sous les ordres d’une Maîtresse-des-Voiles se demandant pourquoi elle n’était jamais montée en grade, et prête à passer ses griefs sur tout son entourage. Mishael pouvait déclarer rompre leur mariage. Il fallait sortir de cette situation.