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Parfois, elle se retournait sur sa selle pour regarder les Aes Sedai qui chevauchaient derrière elle. Il n’y avait rien à tirer des trois femmes qui les précédaient. De temps en temps, Cadsuane et Verin échangeaient quelques mots à voix basse pour qu’on ne les entende pas. Alanna semblait concentrée sur la route devant elle, les yeux toujours dirigés vers le sud. Deux ou trois fois, elle fit accélérer son cheval le temps de quelques pas, jusqu’à ce que Cadsuane la rappelle. Elle obéissait à contrecœur, avec un regard furieux ou une grimace maussade. Cadsuane et Verin étaient attentionnées envers elle, Cadsuane lui tapotant le bras comme Shalon flattait l’encolure de son cheval, et Verin lui souriant, comme si elle relevait de maladie. Ce qui n’apprenait rien à Shalon. Alors elle pensa aux autres.

Sur un bateau, on ne monte pas en grade grâce seulement à son habileté à Tisser les Vents, à prédire le temps, ou à déterminer une position. Il faut aussi lire les intentions cachées derrière les ordres, interpréter les petits gestes et les expressions, remarquer qui s’incline devant qui, car le courage et la compétence seuls ne permettent de s’élever que jusqu’à un certain point.

Quatre d’entre elles, Nesune et Erian, Beldeine et Elza, chevauchaient regroupées derrière elle. Elles ne se regardaient pas et ne parlaient pas entre elles. Elles ne semblaient pas beaucoup s’apprécier. Shalon les mettait dans le même bateau que Sarene. Les Aes Sedai prétendaient qu’elles étaient unies sous les ordres de Cadsuane. À l’évidence, ce n’était pas vrai. Merise, Corele, Kumira et Daigian formaient l’équipage d’un autre vaisseau, que commandait Cadsuane. Parfois, Alanna semblait appartenir à un bateau, et parfois à l’autre, tandis que Verin paraissait embarquée sur le bateau de Cadsuane, jusqu’à un certain point. Nageant à côté, peut-être, avec Cadsuane qui lui tenait la main.

Curieusement, il semblait que les Aes Sedai avaient plus de considération pour la force dans le Pouvoir que pour l’expérience ou les capacités. Elles se classaient selon leur force, comme des matelots se bagarrant dans les tavernes des ports. Toutes s’inclinaient devant Cadsuane, naturellement, pourtant il y avait des bizarreries. En fonction de leur hiérarchie, certains membres du bateau de Nesune pourraient espérer de la déférence de certains membres du bateau de Cadsuane. Bien que certaines d’entre elles s’y prêtent, elles le faisaient comme envers une supérieure ayant commis un crime grave connu de tous. Selon cette hiérarchie, Nesune était au-dessus de toutes sauf de Cadsuane et de Merise, pourtant elle rivalisait avec Daigian, tout en bas de l’échelle. Tout cela restait très discret, léger mouvement du menton, imperceptible haussement de sourcils, frémissement des lèvres, mais évident pour un œil exercé à la hiérarchie des vaisseaux. Peut-être que rien de tout cela ne lui servirait, mais si on veut faire de l’étoupe, la seule façon est de trouver un fil et de tirer dessus.

Le vent commençait à forcir ; les rafales plaquaient sa cape contre son dos et en faisaient claquer les deux pans devant elle. Elle s’en aperçut à peine.

Les Liges représentaient peut-être un autre fil. Ils fermaient tous la marche, cachés par les Aes Sedai chevauchant derrière Nesune et les trois premières. Avec douze Aes Sedai, Shalon pensait qu’il y aurait plus de sept Liges. Chaque Aes Sedai était censée en avoir un, sinon plus. Elle branla du chef avec irritation. Sauf celles de l’Ajah Rouge, naturellement. Elle n’était pas totalement ignorante au sujet des Aes Sedai.

D’ailleurs, il ne s’agissait pas de savoir combien il y avait de Liges, mais s’ils étaient tous des Liges. Elle était certaine d’avoir vu le grisonnant Damer et le si joli Jahar en tunique noire, avant qu’ils ne s’embarquent avec les Aes Sedai. Présentement, elle n’avait pas envie de regarder de trop près les tuniques noires, et en vérité, elle s’était montrée quasiment aveugle avec Ailil, mais elle était sûre de les avoir vus en noir. Et quel que fût le cas d’Eben, elle était presque certaine maintenant que les deux autres étaient des Liges. Jahar réagissait aussi vite que Nethan ou Bassane quand Merise pointait le doigt, et à la façon dont Corele souriait à Damer, il était soit son Lige soit son amant, et Shalon n’imaginait pas une femme comme Corele mettre un vieux chauve boiteux dans son lit. Elle ne savait peut-être pas grand-chose sur les Aes Sedai, mais elle était sûre que lier des hommes capables de canaliser n’était pas une pratique acceptée. Si elle pouvait prouver qu’elles l’avaient fait, ce serait peut-être un couteau assez tranchant pour couper ce qui l’attachait à Cadsuane.

— Les hommes, ils ne peuvent plus canaliser maintenant, murmura Sarene.

Shalon se retourna en se redressant, si vite qu’elle dut se cramponner à deux mains à la crinière de sa monture pour ne pas tomber. Le vent fit basculer sa cape par-dessus sa tête, et elle dut batailler pour retrouver son équilibre. Elles sortaient des arbres au-dessus d’une large route s’incurvant au sud vers un lac à environ une lieue, à la limite d’une plaine couverte d’herbe brune jusqu’à l’horizon. Le lac, bordé à l’ouest d’une étroite rangée de roseaux, était de dimensions pitoyables, dix lieues de long et encore moins en largeur. Une île en occupait le milieu, entourée de hautes murailles garnies de tours à perte de vue à l’intérieur desquelles était érigée une ville. Elle embrassa l’horizon d’un seul coup d’œil, ses yeux se fixant sur Sarene. C’était presque comme si celle-ci lisait dans son esprit.

— Pourquoi ne peuvent-ils pas canaliser ? demanda-t-elle. Est-ce que… Les avez-vous… neutralisés ?

Elle pensa que c’était le mot juste, mais cela était censé tuer l’homme. Pour une raison inconnue, elle avait toujours considéré que c’était une façon bizarre d’adoucir une exécution.

Sarene cligna des yeux, et Shalon réalisa que l’Aes Sedai se parlait à elle-même. Elle observa Shalon tandis qu’elles descendaient la pente derrière Cadsuane, puis ramena son regard sur la cité lacustre.

— Vous êtes observatrice, Shalon. Il vaudrait mieux que vous gardiez pour vous vos remarques sur les hommes.

— À savoir que ce sont des Liges ? dit doucement Shalon. Est-ce pour cela que vous pouvez les lier ? Parce que vous les neutralisez ?

Elle espérait le lui faire admettre par inadvertance, mais l’Aes Sedai se contenta de la regarder. Elle ne reparla plus avant d’arriver au bas de la colline. Elle se tourna vers Cadsuane. La route était large, la terre tassée et durcie par les passages, et elle était tout à elles.

— Ce n’est pas exactement un secret, dit enfin Sarene. Mais c’est mal connu. Nous ne parlons pas souvent de Far Madding, sauf les sœurs qui y sont nées. Elles y viennent rarement en visite. Mais vous devez savoir certaines choses avant d’entrer. La cité possède un ter’angreal. Ou peut-être trois ter’angreals. Personne ne sait exactement. Ils – ou il – ne peuvent pas être étudiés, pas plus qu’ils ne peuvent quitter la cité. Ils ont dû être fabriqués pendant la Destruction, quand la peur de déments capables de canaliser était une réalité quotidienne. Mais payer un tel prix pour la sécurité…