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Ses tresses emperlées tombant sur sa poitrine cliquetèrent l’une contre l’autre quand elle secoua la tête, incrédule.

— Ces ter’angreals, ils imitent un stedding. Au moins pour les choses importantes. Mais je suppose qu’un Ogier ne serait pas de cet avis.

Elle eut un soupir dolent.

Shalon la regarda, bouche bée, et échangea des regards confus avec Harine et Moad. Pourquoi des fables effrayaient-elles des Aes Sedai ? Harine ouvrit la bouche, puis fit signe à Shalon de poser la question évidente.

Peut-être allait-elle se lier d’amitié avec Sarene pour se faciliter la vie, à elle aussi ? Shalon avait vraiment mal à la tête. Mais elle était curieuse.

— Quelles sont ces choses importantes ? demanda-t-elle avec prudence.

Cette femme croyait-elle vraiment à l’existence d’hommes de cinq toises de haut qui chantaient des chansons aux arbres ? Il y avait aussi quelque chose sur les haches. Voilà l’Aelfinn qui vient pour te voler ton pain ; voilà l’Ogier qui vient pour te couper la tête. Par la Lumière, elle n’avait plus entendu ça depuis l’époque où Harine était encore en culottes courtes. Avec leur mère montant dans la hiérarchie des vaisseaux, elle avait été chargée d’élever Harine en même temps que son premier enfant.

Les yeux de Sarene se dilatèrent de surprise.

— Vous ne savez vraiment pas ?

Elle reporta son regard sur la cité lacustre devant elle. À son air, on aurait dit qu’elle allait descendre dans la soute.

— À l’intérieur d’un stedding, on ne peut pas canaliser. On ne sent pas la Vraie Source. Aucun tissage fait à l’extérieur ne peut affecter ce qu’il y a à l’intérieur. À la vérité, il y a deux steddings, l’un à l’intérieur de l’autre. Le grand affecte les hommes, mais nous entrerons dans le petit avant d’atteindre le pont.

— Vous ne pourrez pas canaliser dans cette cité ? dit Harine.

Comme l’Aes Sedai acquiesçait de la tête sans quitter des yeux la cité, un petit sourire glacial effleura les lèvres de Harine.

— Quand nous aurons trouvé nos quartiers pour la nuit, nous pourrons peut-être discuter des instructions, vous et moi.

— Vous lisez la philosophie ? demanda Sarene, stupéfaite. La Théorie des Instructions, elle n’est pas très bien vue de nos jours, et pourtant j’ai toujours pensé qu’elle avait beaucoup à nous apprendre. Une discussion sera agréable, et me distraira d’autres préoccupations. Si Cadsuane nous en donne le temps.

La mâchoire de Harine s’affaissa. Éberluée devant l’Aes Sedai, elle en oublia de se cramponner à sa selle, et seul Moad, la saisissant par le bras, lui évita de tomber.

Shalon n’avait jamais entendu Harine parler de philosophie, mais ce que disait sa sœur ne l’intéressait pas. Regardant en direction de Far Madding, elle déglutit difficilement. Elle avait appris à protéger quelqu’un contre l’usage du Pouvoir, et à se protéger elle-même au cours de son entraînement, pourtant, même quand on l’était, on continuait à sentir la Source. Quel effet ça ferait de ne plus la sentir ? Comme le soleil invisible à la limite du champ visuel ?

En approchant du lac, elle eut une conscience de la Source plus aiguë que lors de la première fois. À grand-peine, elle se retint de la boire, mais l’Aes Sedai aurait vu l’aura et compris pourquoi. Elle ne voulait pas les déshonorer ainsi, Harine et elle-même. De petites embarcations à larges baux flottaient sur le lac, n’excédant pas une longueur de six ou sept toises. Certaines hissaient des filets, pendant que d’autres avançaient à grands coups de rames. Comme la houle faisait onduler la surface, les vagues se heurtant parfois dans des gerbes d’écume, on avait décidé que des voiles auraient été plus gênantes qu’utiles. Quand même, ces bateaux étaient presque familiers, quoique comparables en rien aux quatre, huit ou douze canots de sauvetage transportés par les vaisseaux. Un minuscule réconfort au milieu de tant d’étrangetés.

La route tourna sur une flèche de terre avançant en saillie dans le lac, sur au moins une demi-lieue, et brusquement, la Source disparut. Sarene soupira. Shalon s’humecta les lèvres. Ce n’était pas aussi pénible qu’elle l’avait craint. Elle se sentait… vide… mais c’était supportable. À condition de ne pas avoir à le supporter trop longtemps. Le vent, soufflant en rafales, parut soudain beaucoup plus froid.

Au bout de la presqu’île, un village de maisons en pierre grise, couronnées de toits d’ardoise plus sombres, se dressait d’un côté entre la route et l’eau. Les villageoises qui se hâtaient avec leurs grands paniers, s’arrêtèrent brusquement à la vue des cavaliers. Plus d’une porta la main à son nez tout en les regardant fixement. À Cairhien, Shalon s’était presque habituée à ces regards. Mais ce furent les fortifications en face du village qui attirèrent ses yeux. C’étaient des murailles en pierres étroitement ajustées de cinq toises de haut, avec des soldats surveillant les alentours à travers les visières à barreaux de leurs casques du haut des tours d’angle. Certains tenaient des arcs tendus. D’une large porte en fer au bout du pont le plus proche, d’autres soldats casqués sortaient sur la route, en armure à écailles de fer ornées, une épée dorée sur l’épaule gauche. Certains avaient une épée passée à la ceinture, d’autres portaient à la main une lance ou un arc. Shalon se demanda s’ils pensaient que les Aes Sedai allaient forcer le passage. Un officier au casque orné d’une plume jaune fit signe à Cadsuane de s’arrêter, puis s’approcha et ôta son casque, libérant une cascade de cheveux gris lui tombant dans le dos jusqu’à la taille. Il avait le visage dur et mécontent.

Cadsuane se pencha vers lui pour échanger quelques mots à voix basse, puis sortit une bourse rebondie de ses fontes. Il la prit et recula, faisant signe d’avancer à un soldat, grand, maigre, et sans casque. Il portait une tablette à écrire, et ses cheveux, noués sur la nuque comme ceux de l’officier, lui arrivaient aussi à la taille. Il inclina respectueusement la tête avant de s’enquérir du nom d’Alanna, et l’écrivit avec soin, la langue entre les dents, trempant souvent sa plume dans l’encre. Le casque sur la hanche, l’officier mécontent étudiait celles qui suivaient Cadsuane, sans aucune expression. La bourse pendait dans sa main, comme oubliée. Il semblait ignorer qu’il avait parlé avec une Aes Sedai. Ou peut-être qu’il s’en moquait. Pour lui, une Aes Sedai n’était pas différente d’une autre femme. Shalon frissonna. Ici, elle n’était pas différente de toute autre femme, privée de ses dons pour la durée de son séjour.

— Ils notent les noms de tous les étrangers, dit Sarene. Les Conseillères aiment savoir qui est dans la cité.

— Peut-être admettraient-ils une Maîtresse-des-Vagues sans pot-de-vin, dit Harine avec ironie.

Le soldat se détourna d’Alanna et eut le sursaut habituel des rampants devant les bijoux de Harine et Shalon, avant de s’approcher d’elles.

— Votre nom, Maîtresse, dit-il poliment à Sarene, inclinant de nouveau la tête.

Elle le lui donna, sans mentionner qu’elle était Aes Sedai. Shalon dit le sien aussi simplement, mais Harine y ajouta ses titres, Harine din Togara Deux Vents, Maîtresse-des-Vagues du Clan Shodein, Ambassadrice Extraordinaire de la Maîtresse-des-Vaisseaux des Atha’ans Miere. Le soldat cligna des yeux, puis se mordit la langue et se pencha sur sa tablette. Harine fronça les sourcils. Quand elle voulait impressionner quelqu’un, elle entendait qu’il le fût.

Pendant que le soldat écrivait, un autre soldat, trapu et casqué, une besace en cuir sur l’épaule, passa entre le cheval de Harine et celui de Moad. Derrière les barreaux de sa visière, on voyait une cicatrice boursouflée sur son visage qui lui retroussait la bouche en un rictus, mais il inclina la tête assez respectueusement devant Harine. Et il essaya d’enlever son épée à Moad.