Elle réalisa que Harine la regardait en fronçant les sourcils, et elle se redressa sur sa selle.
— Pardonnez-moi, Maîtresse-des-Vagues, dit-elle.
La Source avait disparu, mais elle reviendrait – bien sûr qu’elle reviendrait ! – et elle avait sa tâche à accomplir. Elle avait honte d’avoir cédé à la peur, pourtant le vide persistait. Ô, Lumière, quel vide !
— Je me sens mieux maintenant. Dorénavant, je fonctionnerai mieux.
Harine se contenta de hocher la tête, toujours fronçant les sourcils, et Shalon sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Quand Harine n’exprimait pas une réprimande immédiatement, c’est qu’elle en envisageait une pire.
Cadsuane traversa directement la place et franchit les portes ouvertes de la Salle des Conseillères, débouchant dans une vaste pièce haute de plafond qui semblait être une écurie intérieure. Une douzaine d’hommes en tunique bleue, accroupis près de chaises à porteurs aux portes ornées d’une épée d’or et d’une main d’or, levèrent les yeux, stupéfaits, de même que les hommes en gilet bleu dételant les chevaux d’une calèche aux portes ornées également de l’épée et de la main d’or, et ceux qui balayaient le sol avec de larges balais. Deux autres palefreniers conduisaient des chevaux par la bride dans un large couloir d’où émanaient des odeurs de foin et de crottin.
Un petit homme d’âge mûr au visage lisse s’approcha précipitamment, avec de petits saluts de la tête et se frottant les mains. Alors que les autres avaient leurs longs cheveux attachés sur la nuque, les siens étaient retenus par une petite barrette en argent, et sa tunique bleue semblait en bon drap de laine, avec l’Épée et la Main brodées en fils d’or sur la poitrine.
— Pardonnez-moi, dit-il avec un sourire mielleux. Sans vous offenser, je crains que vous ne vous soyez trompées de direction. Vous êtes dans la Salle des Conseillères et…
— Allez dire à la Première Conseillère Barsalla que Cadsuane Melaidhrin est ici pour la voir, l’interrompit Cadsuane tout en démontant.
Le sourire doucereux de l’homme se transforma en une grimace, et ses yeux se dilatèrent.
— Cadsuane Melaidhrin ? Je croyais que vous étiez… !
Il ne termina pas devant le regard soudain dur de Cadsuane, puis il toussota dans sa main et reprit son sourire obséquieux.
— Pardonnez-moi, Cadsuane Sedai. Me permettrez-vous de vous conduire, vous et vos compagnes, dans un salon d’attente où vous serez reçues comme il se doit, pendant que je ferai prévenir la Première Conseillère ?
Ses yeux se dilatèrent légèrement à la vue des autres. À l’évidence, il savait reconnaître des Aes Sedai, du moins en groupe. Il cligna des yeux devant Harine et Shalon, mais il se contrôlait bien pour un rampant. Sa mâchoire ne s’affaissa pas.
— Je vous permets de courir prévenir Aleis de ma présence aussi vite que vos jambes pourront vous porter, mon garçon, répliqua Cadsuane en détachant sa cape. Dites-lui que je serai dans le dôme et que je n’ai pas jusqu’à demain. Eh bien ? Sautez !
Cette fois, le sourire de l’homme se fit souffreteux, mais il n’hésita qu’un instant avant de s’élancer ventre à terre tout en appelant des palefreniers pour prendre les chevaux.
Mais Cadsuane avait cessé de penser à lui dès qu’elle avait cessé de lui donner des ordres.
— Verin, Kumira, vous viendrez avec moi toutes les deux, annonça-t-elle d’un ton péremptoire. Merise, veillez à ce que toutes restent ensemble et prêtes jusqu’à ce que je… Alanna, revenez et démontez. Alanna !
À contrecœur, Alanna démonta d’un air boudeur. Son mince Lige, Ihvon, la regarda avec anxiété. Cadsuane soupira, comme si elle était à bout de patience.
— Asseyez-vous sur elle s’il le faut pour qu’elle reste ici, Merise, dit-elle, tendant ses rênes à un petit palefrenier filiforme. Je veux que vous soyez toutes prêtes à partir dès que j’en aurai terminé avec Aleis.
Merise hocha la tête, et Cadsuane se tourna vers le garçon d’écurie.
— Un peu d’eau, c’est tout ce qu’il lui faut, dit-elle avec une caresse affectueuse à son cheval. Il n’a pas pris beaucoup d’exercice aujourd’hui.
Shalon se réjouit de confier sa monture, sans aucune instruction, à un palefrenier. Elle ne lui en voudrait pas s’il tuait la créature. Elle ne savait pas quelle distance elle avait couverte dans un état d’hébétude, mais elle avait l’impression d’être en selle depuis les centaines de lieues parcourues depuis Cairhien. Elle se sentait fripée dans sa chair comme dans ses vêtements. Brusquement, elle réalisa que le joli visage de Jahar ne figurait pas parmi ceux des autres hommes. Le Tomas de Verin, trapu, grisonnant, et aussi coriace qu’aucun des autres, conduisait le cheval de bât gris pommelé qui avait été celui de Jahar. Où était allé le jeune homme ? Quoi qu’il en soit, son absence ne semblait pas inquiéter Merise.
— Cette Première Conseillère, grommela Harine, laissant Moad l’aider à démonter.
Elle était aussi raide que Shalon. Moad avait sauté à terre.
— C’est une femme importante ici, Sarene ?
— On peut dire qu’elle est la souveraine de Far Madding, quoique les autres Conseillères disent qu’elle est la Première entre égales, quoi que cela veuille dire.
Confiant sa monture à un palefrenier, Sarene avait l’air imperturbable. Peut-être avait-elle été bouleversée tout à l’heure à cause de ce ter’angreal qui avait volé la Source, mais maintenant, elle n’affichait plus qu’un froid détachement, comme de la glace sculptée. Le palefrenier trébucha sur ses propres pieds en regardant son visage.
— Autrefois, la Première Conseillère conseillait les reines de Maredo, mais depuis… la dissolution… de Maredo… la plupart des Premières Conseillères se considèrent comme les héritières naturelles des souveraines de Maredo.
Shalon savait que ses connaissances sur l’histoire des rampants étaient aussi incertaines que ses connaissances sur la géographie à l’intérieur des terres, mais elle n’avait jamais entendu parler d’une nation du nom de Maredo. Pourtant, cela suffisait à Harine. Si cette Première Conseillère gouvernait ici, la Maîtresse-des-Vagues du Clan Shodein devait la rencontrer. La dignité de Harine n’en exigeait pas moins. Elle clopina vers Cadsuane.
— Oh, oui, dit l’intolérable Aes Sedai avant que Harine n’ait fait plus qu’ouvrir la bouche, vous viendrez avec moi aussi. Et votre sœur également. Mais pas votre Maître-à-l’Épée, je pense. Un homme dans le dôme, ce serait déjà assez inconvenant, mais un homme avec l’épée au côté ferait tomber les Conseillères en syncope. Vous avez une question, Maîtresse-des-Vagues ?
Harine referma la bouche d’un coup sec, dans un bruyant claquement de dents.
— Parfait, murmura Cadsuane.
Shalon gémit. Cela n’allait pas arranger l’humeur de sa sœur.
Cadsuane les guida dans de larges couloirs dallés de bleu, ornés de tapisseries éclatantes et éclairés de torchères dorées incrustées de miroirs, où des domestiques en bleu les regardèrent d’abord avec surprise, puis passèrent en s’inclinant hâtivement. Cadsuane les précéda sur de grands escaliers d’honneur en pierre blanche, qui s’incurvaient sans aucun support, sauf aux endroits où ils touchaient les murs, ce qui était rare. Cadsuane glissait comme un cygne, mais à une vitesse que les jambes ankylosées de Shalon avaient peine à suivre. Le visage de Harine, véritable masque de bois, dissimulait l’effort que lui imposait cette montée rapide. Même Kumira semblait un rien surprise, bien que l’allure de Cadsuane ne parût pas la fatiguer. La ronde petite Verin trottinait à côté de Cadsuane, de temps en temps souriant par-dessus son épaule à Harine et Shalon. Parfois, Shalon pensait haïr Verin, mais il n’y avait ni dédain ni moquerie dans ces sourires, seulement des encouragements.