Les yeux de la Première Conseillère se dilatèrent de stupéfaction puis se plissèrent de détermination.
— Cadsuane doit rester avec moi, dit Harine, avant qu’Aleis ne puisse reprendre la parole.
— Là où elle est bienvenue, je le suis aussi.
Cela faisait partie du marché qu’elle avait été contrainte d’accepter si elles devaient accompagner Cadsuane. Entre autres choses, elles devaient la suivre à tout moment jusqu’à ce qu’elles rejoignent le Coramoor, et l’inclure dans toutes les invitations qu’elles recevraient. Cette dernière condition avait paru sans importance sur le moment, surtout comparée au reste, mais à l’évidence, Cadsuane savait d’avance comment on la recevrait.
— Inutile d’être démoralisée, Aleis.
Cadsuane se pencha vers la Première Conseillère comme pour lui faire une confidence, mais elle ne baissa pas la voix. L’écho dans le dôme l’amplifia plutôt.
— Je suis sûre que je n’aurai plus de mauvaises habitudes à corriger chez vous.
La Première Conseillère s’empourpra, et derrière elle, les autres Conseillères échangèrent des regards dubitatifs. Certaines considérèrent la Première comme avec des yeux neufs. Comment s’étaient-elles élevées au rang qu’elles occupaient, et comment pouvaient-elles le perdre ? En plus d’Aleis, elles étaient douze, sans doute une coïncidence, mais les Douze Premières Maîtresses-des-Voiles de Clan choisissaient la Maîtresse-des-Vaisseaux. C’est pourquoi Harine croyait la prédiction de cette étrangère, parce qu’elle faisait partie des Douze Premières. Ça, et le fait que deux Aes Sedai avaient affirmé que la fille avait des visions prémonitoires. Une Maîtresse-des-Vagues – et même une Maîtresse-des-Vaisseaux – pouvait être déposée, mais seulement pour des raisons spécifiques, telles que la folie ou l’incompétence notoire, et les Douze Premières devaient parler d’une seule voix. Les choses semblaient se passer différemment chez les rampants, et souvent n’importe comment. Les yeux d’Aleis, fixés sur Cadsuane, étaient à la fois haineux et hantés. Peut-être sentait-elle douze paires d’yeux braqués sur son dos. Les autres Conseillères la jaugeaient. Mais si Cadsuane avait choisi de se mêler des affaires de ce pays, pourquoi ? Et pourquoi de façon si directe ?
— Un homme vient de canaliser, dit soudain Verin.
À dix pas des autres, elle regardait par-dessus le garde-corps.
— Avez-vous beaucoup d’hommes qui canalisent ces temps-ci, Première Conseillère ?
Shalon baissa les yeux et cligna des paupières. Les arêtes de cristal clair étaient maintenant noires, et au lieu de pointer vers le centre de la pièce, elles se tournaient toutes dans la même direction. En bas, l’une des trois femmes s’était levée, se penchant pour déterminer où pointait la fine arête, et les deux autres se précipitaient vers la porte. Soudain, Shalon comprit. La triangulation était une chose facile pour n’importe quelle Pourvoyeuse-de-Vent. Quelque part au-delà de cette porte, il y avait une carte, et bientôt, la position de l’homme canaliseur s’y afficherait.
— Ce serait rouge pour une femme, pas noir, murmura Kumira.
Encore un peu à l’écart du garde-corps, elle le serrait à deux mains, et se penchait pour voir ce qui se passait en bas.
— Ce gardien avertit, localise et défend. Et quoi d’autre ? Les femmes qui l’ont fabriqué ont sans doute désiré qu’il accomplisse davantage. Mais quoi ? L’ignorer pouvait être incroyablement dangereux.
Pourtant, au ton, elle n’avait pas l’air effrayée. Elle semblait excitée.
— Un Asha’man, je suppose, dit Aleis avec calme, détournant les yeux de Cadsuane. Ils ne peuvent pas nous nuire. Ils sont libres d’entrer dans la cité tant qu’ils respectent les lois.
Malgré son calme, quelques femmes derrière elle ricanèrent comme des femmes d’équipage se trouvant pour la première fois au milieu des rampants.
— Pardonnez-moi, Aes Sedai. Far Madding vous souhaite la bienvenue. Mais je ne connais pas votre nom, j’en ai peur.
Verin contemplait toujours le sol du dôme. De nouveau, Shalon jeta un coup d’œil par-dessus le garde-corps, et cligna des yeux en voyant les minces arêtes noires… changer. Un instant, elles étaient noires et pointaient vers le nord, et l’instant suivant, elles étaient de nouveau transparentes et pointaient vers le centre du labyrinthe. Elles ne tournaient pas ; elles se modifiaient.
— Vous pouvez toutes m’appeler Eadwina, dit Verin.
Shalon eut du mal à ne pas sursauter. Kumira ne bougea pas un cil.
— Étudiez-vous l’histoire, Première Conseillère ? poursuivit Verin sans lever les yeux. Le siège de Far Madding par Guaire Amalasan ne dura que trois semaines, et se termina par un carnage.
— Je doute qu’elles veuillent entendre parler de lui, dit sèchement Cadsuane.
Et effectivement, plus d’une Conseillère semblait mal à l’aise. Par la Lumière, qui était ce Guaire Amalasan ? Le nom semblait vaguement familier, mais Shalon ne parvenait pas à le situer. À l’évidence, un conquérant rampant quelconque.
Aleis lança un coup d’œil à Cadsuane et pinça les lèvres.
— L’histoire se souvient de Guaire Amalasan comme d’un général remarquable, sans doute le plus grand après Artur Aile-de-Faucon lui-même. Mais pourquoi parler de lui ?
Shalon n’avait jamais vu une Aes Sedai voyageant avec Cadsuane ne pas tenir compte d’un de ses avertissements les plus bénins, aussi vite qu’elle obéissait à son moindre commandement, mais cette fois, Verin n’en tint aucun compte.
— Je me disais simplement qu’il ne pouvait pas utiliser le Pouvoir, mais qu’il avait quand même écrasé Far Madding comme une prune trop mûre.
La robuste petite Aes Sedai fit une pause, comme si une idée venait de la frapper.
— Vous savez que le Dragon Réincarné a des armées en Illian et à Tear, en Andor et au Cairhien. Sans parler de nombreux milliers d’Aiels féroces. Je m’étonne qu’un Asha’man en reconnaissance ici vous laisse si indifférente.
— Je crois que vous les avez suffisamment effrayées, dit Cadsuane avec fermeté.
Verin se détourna enfin du garde-corps doré, les yeux dilatés. Ses mains potelées papillonnaient même comme des ailes.
— Oh, je ne voulais pas dire… Oh, non ! Je pense que le Dragon Réincarné aurait déjà marché contre vous s’il en avait l’intention. Non, je soupçonne les Seanchans… Vous avez entendu parler d’eux ? Les nouvelles qui nous parviennent de l’Altara et au-delà sont vraiment horribles. Ils semblent tout balayer devant eux. Non, je soupçonne que le Dragon Réincarné a des projets plus importants que la conquête de Far Madding. À moins que vous ne fassiez quelque chose qui provoque sa colère, bien sûr, ou qui affecte ses partisans. Mais je suis certaine que vous êtes trop intelligente pour cela.
Elle était l’image même de l’innocence. De légers remous parcoururent les Conseillères, comme les ondulations que provoquent les petits poissons à la surface quand une scorpène nage sous eux.
Cadsuane soupira, à bout de patience.
— Si vous voulez discuter du Dragon Réincarné, Eadwina, vous devrez le faire sans moi. J’ai envie de me laver les mains et de boire un bon thé chaud.
La Première Conseillère sursauta, comme si elle avait oublié l’existence de Cadsuane, pour incroyable que cela parût.
— Oui. Oui, bien sûr. Cumere, Narvais, voudriez-vous, je vous prie, escorter la Maîtresse-des-Vagues et Cadsuane Sedai jusqu’à… jusqu’à mon palais et les installer confortablement ?
Cette pause imperceptible fut le seul signe qu’elle donna de sa contrariété à l’idée d’héberger Cadsuane.
— Je désire continuer à m’entretenir avec Eadwina Sedai, si cela lui convient.
Suivie de la plupart des autres Conseillères, Aleis s’éloigna d’un pas glissé le long du balcon. Verin parut soudain hésitante et alarmée quand elles l’entourèrent et l’entraînèrent avec elles. Shalon ne crut pas à l’hésitation et à l’inquiétude de Verin plus qu’elle n’avait cru à son innocence tout à l’heure. Elle pensa savoir maintenant où se trouvait Jahar. Mais elle ne savait pas pourquoi.