Rand se leva d’un bond, jurant entre ses dents.
— Non ! Éloignez-les de moi !
Les yeux noirs de Cadsuane s’étrécirent.
— Je vous ai déjà tancé à propos de votre langage ; je ne recommencerai pas.
Elle fronça les sourcils un instant, puis hocha la tête comme s’il avait retenu la leçon.
— Maintenant, qu’est-ce qui vous fait penser que vous pouvez me dire ce que j’ai à faire, mon garçon ?
Rand se trouva en proie à un conflit intérieur. Ici, il ne pouvait pas donner d’ordres. Il n’avait jamais pu en donner à Cadsuane, où que ce soit. Min disait qu’il avait besoin de cette femme, qu’elle lui enseignerait quelque chose qu’il devait apprendre, mais cela ne faisait que le mettre d’autant plus mal à l’aise avec elle.
— Je veux terminer ce que j’ai à faire ici et partir discrètement, dit-il enfin. Dites-le-leur, et assurez-vous qu’elles comprennent qu’elles ne peuvent pas m’approcher avant que je sois prêt à partir.
Cadsuane haussa un sourcil, en attente, et il prit une profonde inspiration. Pourquoi fallait-il qu’elle rende toute chose difficile ?
— J’apprécierais beaucoup que vous ne disiez à aucune où je suis.
À contrecœur, il ajouta :
— S’il vous plaît.
Min expira, comme si elle avait retenu son souffle.
— Très bien, dit Cadsuane au bout d’un moment. Vous pouvez être poli quand vous voulez, bien que ça vous donne l’air d’avoir une rage de dents. Je peux garder votre secret, je suppose, pour le moment. Toutes ne savent pas que vous êtes dans la cité. Oh, oui ! j’allais oublier. Merise s’est liée avec Narishma, Corele avec Damer, et le jeune Hopwil avec Daigian.
Elle dit cela comme si c’était une information sans importance.
Cette fois, il ne se donna pas la peine de jurer entre ses dents, et Cadsuane le gifla à toute volée, manquant lui dévisser la tête. Des papillons noirs voltigèrent devant ses yeux. L’une des femmes déglutit.
— Je vous avais prévenu, remarqua placidement Cadsuane. Plus d’avertissement.
Min fit un pas vers lui. Il secoua légèrement la tête pour se débarrasser des papillons noirs. Il eut envie de se frictionner la joue, mais il se contraignit à ne pas bouger les mains. Il devait s’obliger à lâcher sa flûte. Quant à Cadsuane, c’était comme si elle n’avait jamais donné de gifle.
— Pourquoi Flinn et les autres accepteraient-ils d’être liés ? demanda-t-il.
— Demandez-le-leur quand vous les verrez, répliqua-t-elle. Min, je soupçonne qu’Alanna voudrait passer un moment seule avec lui.
Se tournant vers la porte sans attendre la réponse, elle ajouta :
— Alanna, je vous attendrai en bas, dans la Salle des Femmes. Ne tardez pas trop. Je désire retourner aux Hauteurs. Min ?
Min foudroya Alanna et Rand. Puis elle leva les bras au ciel et sortit dignement derrière Cadsuane, marmonnant entre ses dents. Elle claqua la porte derrière elle.
— Vous me plaisiez mieux avec vos propres cheveux, dit Alanna, croisant les bras et l’étudiant.
La colère le disputait à la joie dans le lien.
— J’espérais qu’être près de vous serait plus satisfaisant, mais vous êtes toujours comme une pierre dans ma tête. Même ici devant vous, je peux à peine dire si vous êtes bouleversé ou non. Mais c’est quand même mieux ici. Je n’aime pas être trop longtemps séparée d’un Lige.
Rand l’ignora, comme il ignora la joie affluant par le lien.
— Elle n’a pas demandé pourquoi je suis venu à Far Madding, dit-il doucement, fixant la porte comme s’il pouvait voir Cadsuane à travers.
Elle devait se poser la question.
— Vous lui avez dit que j’étais ici, Alanna. Ce ne peut être que vous. Que faites-vous de votre serment ?
Alanna prit une profonde inspiration, et un moment passa avant qu’elle ne réponde.
— Je ne sais pas si Cadsuane se soucie beaucoup de vos admiratrices, dit-elle sèchement. Quant à moi, je respecte mon serment du mieux possible, mais vous ne facilitiez pas les choses.
Sa voix commença à se durcir, et la colère gonfla le lien.
— Je dois fidélité à un homme qui s’en va en m’abandonnant. Comment suis-je censée vous servir ? Et surtout, qu’avez-vous fait ?
Traversant le tapis, elle se planta devant lui, les yeux étincelant de fureur. Il la dépassait de plus d’un pied, et elle semblait ne pas s’en apercevoir.
— Vous avez fait quelque chose, je le sais. Je suis restée inconsciente pendant trois jours ! Qu’avez-vous fait ?
— J’ai décidé que, si je devais être lié, il valait mieux que ce soit avec mon accord.
Il lui saisit la main juste avant qu’elle n’atterrisse sur sa joue.
— J’ai été assez giflé pour aujourd’hui.
Elle le foudroya, découvrant les dents, comme prête à lui sauter à la gorge. Maintenant, le lien ne transportait que fureur et outrage, comme des dagues effilées.
— Vous en avez laissé une autre vous lier ? gronda-t-elle. Comment osez-vous ? Quelle qu’elle soit, je la traduirai en justice ! Je la ferai fouetter ! Vous êtes à moi !
— Parce que vous m’avez pris, Alanna, dit-il avec froideur. Si d’autres sœurs le savaient, c’est vous qui seriez fouettée.
Min lui avait dit un jour qu’il pouvait faire confiance à Alanna, qu’elle avait vu la Verte et quatre autres sœurs « dans sa main ». Il n’avait pas confiance en elle, pourtant, curieusement il était effectivement « dans la main » d’Alanna, et ça lui déplaisait.
— Libérez-moi du lien, dit-il, et je nierai qu’il ait jamais existé.
Il ne savait même pas que c’était possible jusqu’à ce que Lan lui parle de son cas avec Myrelle.
— Libérez-moi, et je vous délierai de votre serment.
La folle fureur transmise par le lien se calma un peu sans disparaître, mais le visage d’Alanna retrouva sa sérénité, et elle parla d’une voix égale.
— Vous me faites mal.
Il le savait. Il sentait la douleur par le lien. Il la lâcha, et elle se frictionna le poignet avec beaucoup plus d’ostentation que n’en justifiait la légère meurtrissure. Sans cesser de se masser, elle s’assit dans le second fauteuil et croisa les jambes. Elle semblait réfléchir.
— J’ai déjà pensé à me libérer de vous, dit-elle enfin. J’en ai rêvé, ajouta-t-elle avec un petit rire triste. J’ai même demandé à Cadsuane de me laisser lui transmettre le lien. Ce qui prouve à quel point j’étais désespérée. Car si quelqu’un peut vous manœuvrer, c’est bien Cadsuane. Sauf qu’elle a refusé. Elle était furieuse que je suggère cela sans vous consulter, outrée. Même si vous acceptiez, elle refuserait.
Elle ouvrit les mains en un geste d’impuissance.
— Ainsi, vous êtes mien.
Son visage ne changea pas, mais en disant ces paroles, la joie reparut dans le lien.
— Quelle que soit la façon dont je vous ai acquis, vous êtes mon Lige et j’ai une responsabilité. Je la ressens aussi fortement que le serment de vous obéir. Je ne vous libérerai donc pas en faveur d’une autre, tant que je ne saurai pas si elle peut vous manœuvrer comme il faut. Qui vous a lié ? Si elle est capable, je me retirerai.
La seule idée que Cadsuane ait eu l’occasion de recevoir le lien lui glaça l’échine. Alanna n’avait jamais été capable de le contrôler par le lien, et il ne pensait pas qu’aucune sœur le puisse, mais il ne pouvait pas prendre le risque avec Cadsuane.