— Qu’est-ce qui vous fait croire qu’elle ne se soucie pas de moi ? demanda-t-il, au lieu de répondre à la question d’Alanna.
Qu’il ait confiance ou non, il ne donnerait pas la réponse. Ce qu’avaient fait Elayne, Min et Aviendha pouvait être autorisé par la loi de la Tour. Pourtant, elles risquaient pire qu’une punition imposée par d’autres Aes Sedai si l’on savait qu’elles étaient liées à lui de cette façon. Assis au bord du lit, il fit tourner la flûte entre ses mains.
— Juste parce qu’elle a refusé mon lien ? Peut-être n’est-elle pas aussi indifférente que vous aux conséquences. Elle est venue à moi à Cairhien, et elle est restée longtemps après m’avoir vu. Suis-je vraiment censé croire qu’elle avait décidé de rendre visite à des amies pendant que j’étais justement là ? Elle vous a amenée à Far Madding pour pouvoir me localiser.
— Rand, elle désirait savoir où vous étiez chaque jour, dit Alanna avec dédain, mais je doute qu’il y ait un seul berger à Seleisin qui se demande où vous êtes. Le monde entier veut le savoir. Je savais que vous étiez loin dans le Sud, et que vous n’aviez pas bougé depuis des jours. Rien de plus. Quand j’ai appris qu’elle et Verin venaient ici, je l’ai suppliée – à genoux – avant qu’elle me laisse les accompagner. Mais je ne savais pas moi-même que vous étiez ici jusqu’à ce que j’eusse franchi la porte dans les collines dominant la cité. Avant ça, je pensais que je devais Voyager jusqu’à mi-chemin de Tear pour vous trouver. Cadsuane m’a enseigné le Voyage quand nous sommes venues, alors ne pensez pas pouvoir m’échapper si facilement à l’avenir.
Cadsuane avait enseigné le Voyage à Alanna ? Pourtant, cela ne disait pas qui l’avait appris à Cadsuane. Non que cela ait une quelconque importance, supposa-t-il.
— Et Damer et les deux autres ont accepté d’être liés ? À moins que ces sœurs ne les aient liés sans leur consentement, comme vous l’avez fait avec moi ?
Une faible rougeur colora ses joues, mais elle parla d’une voix neutre.
— J’avais entendu Merise le demander à Jahar. Il lui a fallu deux jours pour accepter, sans qu’elle exerce aucune pression sur lui, à ce que j’ai vu. Je ne peux pas parler pour les autres, mais comme dit Cadsuane, vous pouvez toujours le leur demander. Rand, vous devez comprendre, ces hommes avaient peur de retourner dans votre « Tour Noire », dit-elle, tordant la bouche en prononçant ces mots. Ils avaient peur qu’on les accuse de l’attaque contre vous. S’ils avaient fui, ils auraient été pourchassés pour désertion. À ce que je comprends, c’est votre mot d’ordre permanent, non ? Où pouvaient-ils chercher refuge, sinon auprès des Aes Sedai ? Et c’est une bonne chose qu’ils l’aient fait.
Elle sourit, comme si elle venait de voir quelque chose de merveilleux, et elle poursuivit d’une voix excitée :
— Rand, Damer a découvert un moyen de Guérir quelqu’un qui a été neutralisé ou désactivé. Par la Lumière, je peux prononcer ces mots sans que ma langue ne se glace ! Il a Guéri Irgain, Ronalle et Sashalle. Elles vous ont juré allégeance, comme toutes les autres.
— Que voulez-vous dire, toutes les autres ?
— Je veux dire toutes les sœurs prisonnières des Aiels. Même les Rouges.
Au ton, elle semblait à moitié incrédule, et à juste titre. Puis elle posa ses deux pieds sur le sol, se pencha vers lui, et le regarda intensément dans les yeux.
— Chacune d’elles a juré et accepté la punition que vous avez imposée à Nesune et aux autres, les cinq premières qui ont prêté serment. Cadsuane n’a pas confiance en elles. Elle ne les a pas laissées amener leurs Liges. Je reconnais que j’hésitais au départ, mais je crois que vous pouvez vous fier à elles. Elles vous ont juré allégeance. Vous savez ce que ça signifie pour une sœur. Nous ne pouvons pas rompre un serment, Rand. C’est impossible.
Même les Rouges ! Il avait été surpris quand ces cinq premières captives lui avaient proposé de lui prêter serment. Elaida leur avait ordonné de le kidnapper, et elles l’avaient fait. Il était certain que c’était sa nature de ta’veren qui avait provoqué cet enlèvement, mais cela n’avait que modifié le hasard, et permis qu’une certitude remplace ce qui était au départ une chance sur un million. Il était difficile de croire qu’une Rouge, quelles que soient les circonstances, aille prêter serment à un homme capable de canaliser.
— Vous avez besoin de nous, Rand.
Se levant, elle semblait sur le point d’arpenter la pièce, mais elle s’immobilisa et l’observa sans ciller. Ses mains lissèrent ses jupes, comme inconscientes de ce qu’elles faisaient.
— Vous avez besoin du soutien des Aes Sedai. Sans lui, vous serez obligé de conquérir toutes les nations les unes après les autres, ce que vous n’avez pas très bien réussi jusqu’à présent. La rébellion au Cairhien vous semble peut-être terminée, mais ça ne plaît pas à tout le monde que Dobraine ait été nommé Régent. Beaucoup pourraient se ranger du côté de Toram Riatin, s’il reparaît. Le Haut Seigneur Darlin est confortablement installé à la Pierre, paraît-il, présenté comme votre Régent à Tear, mais les rebelles ne sortent pas à flots du Cœur Sombre du Hadon pour le soutenir. Quant à l’Andor, Elayne Trakand peut bien prétendre qu’elle vous soutiendra quand elle montera sur le trône, mais elle a manœuvré pour faire sortir vos troupes de Caemlyn, et je veux bien porter des cloches dans la Destruction si elle les laisse rester en Andor quand elle sera Reine. Les sœurs peuvent vous aider. Elayne nous écoutera. Les rebelles à Cairhien et à Tear nous écouteront. La Tour Blanche met fin aux guerres et aux rébellions depuis trois mille ans. Vous n’aimez peut-être pas le traité que Rafela et Merana ont conclu avec Harine, mais elles ont obtenu ce que vous vouliez. Par la Lumière, mon ami, laissez-nous vous aider !
Rand hocha lentement la tête. Le fait que des Aes Sedai lui jurent allégeance lui avait simplement paru un moyen d’impressionner les gens par sa puissance. La crainte qu’elles ne le manipulent en vue de leurs propres intérêts l’avait aveuglé pour tout le reste. Il répugnait à le reconnaître. Il s’était conduit en imbécile.
Celui qui fait confiance à tout le monde est un imbécile, dit Lews Therin, et celui qui ne fait confiance à personne est aussi un imbécile. Nous sommes tous des imbéciles si nous vivons assez longtemps. Au ton, il semblait presque sain d’esprit.
— Retournez au Cairhien, dit-il. Dites à Rafela et Merana que je veux approcher les rebelles au Cœur Sombre du Hadon. Dites-leur d’emmener aussi Bera et Faeldrin.
En plus d’Alanna, c’étaient les quatre dont Min avait dit qu’il pouvait leur faire confiance. Qu’avait-elle dit au sujet des cinq autres que Cadsuane avait amenées avec elle ? Que chacune le servirait à sa façon. Ce n’était pas suffisant, pas encore.
— Je veux que Darlin Sisnera soit mon Régent, et qu’on ne change rien aux lois que j’ai promulguées. Ils peuvent négocier tout le reste pourvu qu’ils mettent fin à la rébellion. Après ça… Qu’est-ce qu’il y a ?
Le visage d’Alanna s’était décomposé, et elle retomba dans son fauteuil.
— C’est juste que je suis venue de si loin pour vous voir et que vous me renvoyez déjà. Je suppose que c’est le mieux, avec cette fille présente, soupira-t-elle. Vous n’avez aucune idée de ce que j’ai subi au Cairhien, masquant le lien juste assez pour que ce que vous faisiez tous les deux ne m’empêche pas de dormir toutes les nuits. C’est beaucoup plus difficile que de masquer totalement le lien, mais il me déplaît de perdre totalement le contact avec mes Liges. Sauf que retourner au Cairhien sera presque aussi pénible pour moi.