Выбрать главу

Rand s’éclaircit la gorge.

— C’est ce que je veux que vous fassiez.

Les femmes, avait-il appris, parlaient de certaines choses beaucoup plus ouvertement que les hommes, mais cela était toujours un choc pour lui quand c’était le cas. Il espérait qu’Elayne et Aviendha masquaient le lien quand il faisait l’amour avec Min. Quand ils étaient au lit tous les deux, personne n’existait qu’elle, comme cela avait été le cas avec Elayne. Et il ne voulait certainement pas en parler avec Alanna.

— J’en aurai peut-être terminé ici, le temps que vous finissiez au Cairhien. Sinon… Sinon, vous pourrez revenir ici. Mais vous devez rester loin de moi tant que je n’autoriserai pas votre retour.

Même avec cette restriction, la joie se remit à rayonner en elle.

— Vous n’allez pas me dire qui vous a lié, n’est-ce pas ?

Il secoua la tête, et elle soupira.

— Il vaut mieux que je m’en aille.

Se levant, elle reprit sa cape qu’elle drapa sur son bras.

— Cadsuane est impatiente dans le meilleur des cas. Sorilea l’a adjurée de veiller sur nous comme une mère poule, et c’est ce qu’elle fait. À sa façon.

À la porte, elle s’arrêta pour poser une dernière question.

— Pourquoi êtes-vous ici, Rand ? Cadsuane ne s’en soucie peut-être pas, mais moi, si. Je garderai le secret, si vous le désirez. Je n’ai jamais été capable de passer plus de quelques jours dans un stedding. Pourquoi voudriez-vous rester ici, où vous ne pouvez même pas sentir la Source ?

— Ce n’est peut-être pas si pénible que ça pour moi, mentit Rand.

Il pouvait lui dire ce qu’il était venu faire, réalisa-t-il. Il se fiait à elle pour garder le secret. Mais elle le considérait comme son Lige, et c’était une Verte. Aucune explication ne pourrait la contraindre à le laisser affronter seul la situation, mais à Far Madding, elle n’était pas plus capable de se défendre que Min, peut-être même moins.

— Allez, Alanna, j’ai perdu assez de temps.

Après son départ, il remua pour plaquer de nouveau son dos contre le mur, et resta immobile à tripoter sa flûte. Au lieu d’en jouer, il réfléchissait. Min disait qu’il avait besoin de Cadsuane, mais Cadsuane ne s’intéressait pas à lui, sauf en tant que curiosité. Une curiosité aux mauvaises manières. D’une façon ou d’une autre, il fallait qu’il parvienne à l’intéresser à lui. Mais comment, par la Lumière ?

Avec quelque difficulté, Verin parvint à s’extraire de la chaise à porteurs dans la cour du palais d’Aleis. Sa morphologie n’était simplement pas faite pour ce genre de véhicule, mais c’était le moyen de transport le plus rapide à Far Madding. Tôt ou tard, les calèches s’enlisaient toujours dans les foules, et l’accès de certains endroits leur était impossible. Le vent humide qui soufflait du lac, chargé d’humidité, se faisait de plus en plus froid à mesure que la soirée avançait, mais elle le laissa fouetter sa cape autour d’elle pendant qu’elle tirait deux sous d’argent de son escarcelle pour les porteurs. Elle n’était pas censée les payer, puisqu’ils étaient des domestiques d’Aleis, mais Eadwina ne le saurait pas. Ils n’auraient pas dû accepter non plus, mais les piécettes disparurent dans les tuniques en un clin d’œil, et le plus jeune des deux, un charmant et vigoureux garçon, lui fit même une révérence pleine de panache avant qu’ils ne reprennent les brancards pour trottiner vers l’écurie, une bâtisse basse construite dans un coin contre le mur de façade. Un garçon dans la force de l’âge. Verin soupira. De retour à Far Madding, il ne lui avait pas fallu longtemps pour recommencer à raisonner comme si elle n’en était jamais partie. Elle devait être très prudente à ce sujet. Ce pouvait être dangereux, surtout si Aleis et les autres découvraient sa supercherie. Elle soupçonnait que les ordonnances condamnant Verin Mathwin à l’exil n’avaient jamais été rapportées. Far Madding ne bougeait pas quand une Aes Sedai avait des ennuis avec la loi, mais les Conseillères n’avaient aucune raison de craindre les Aes Sedai, et pour des raisons qui lui étaient propres, la Tour ne bougeait pas non plus en ces rares occasions où une sœur se trouvait condamnée à une flagellation judiciaire. Elle n’avait nulle intention d’être la dernière raison de la Tour pour ne pas bouger.

Bien sûr, le palais d’Aleis était loin de valoir le Palais du Soleil, le Palais Royal d’Andor, ou aucun des palais d’où gouvernaient les rois et les reines. C’était son bien propre, ne dépendant en rien de son rang de Première Conseillère. D’autres palais, plus grands et plus petits, se dressaient de chaque côté, chacun entouré d’un haut mur, sauf à l’endroit où les Hauteurs, seul site de toute l’île comparable à une colline, se terminaient par une falaise tombant à pic dans le lac. Ce palais n’était pas petit. Les femmes Barsalla faisaient déjà du commerce et de la politique quand la cité s’appelait encore Fel Moreina. Des allées entourées de colonnades encerclaient le palais Barsalla sur deux niveaux, et le grand cube de marbre blanc couvrait l’essentiel du terrain à l’intérieur des murs.

Elle trouva Cadsuane dans un salon d’où l’on aurait eu une bonne vue sur le lac, si les rideaux n’avaient pas été tirés pour conserver la chaleur du brasier brûlant dans la grande cheminée de marbre. Assise, sa boîte à ouvrage posée sur une petite table de marqueterie près de son fauteuil, elle brodait tranquillement. Elle n’était pas seule. Verin plia sa cape sur le dossier d’un fauteuil rembourré, et s’assit dans un autre pour attendre.

Elza la regarda à peine. La Verte au visage généralement aimable était debout devant Cadsuane, toute cramoisie et les yeux étincelants. Elza était toujours très consciente de sa place par rapport aux autres sœurs, peut-être trop. Pour qu’elle ignore Verin, et surtout affronte Cadsuane, elle devait être hors d’elle.

— Comment avez-vous pu la laisser partir ? demanda-t-elle à Cadsuane. Comment allons-nous le trouver sans elle ?

Ah, c’était ça !

Cadsuane resta penchée sur son tambour à broder, et son aiguille continua la broderie.

— Vous pouvez attendre jusqu’à ce qu’elle revienne, dit-elle avec calme.

Elza serra les poings à ses côtés.

— Comment pouvez-vous être si détachée ? demanda-t-elle. Il est le Dragon Réincarné ! Cette cité pourrait être un piège mortel pour lui ! Vous devez…

Elle se tut brusquement comme Cadsuane levait un index. Elle ne fit rien d’autre, mais, venant d’elle, c’était suffisant.

— J’ai supporté assez longtemps vos élucubrations, Elza. Vous pouvez disposer. Immédiatement !

Elza hésita, mais elle n’avait pas vraiment le choix. Toujours empourprée, elle fit une révérence, les mains crispées sur ses jupes vert foncé. Elle se retira rapidement mais avec dignité.

Cadsuane posa son tambour à broder sur ses genoux et se renversa dans son fauteuil.

— Voulez-vous me faire du thé, Verin ?

Malgré elle, Verin sursauta. L’autre sœur n’avait pas regardé une seule fois dans sa direction.

— Bien sûr, Cadsuane.

Une lourde théière ouvragée en argent reposait sur un trépied, sur l’une des petites tables, et, heureusement, elle était encore chaude.

— Est-ce bien sage d’avoir laissé partir Alanna ? demanda-t-elle.

— Je pouvais difficilement la retenir sans faire savoir au garçon plus qu’il ne doit, n’est-ce pas ? répliqua Cadsuane avec ironie.

Sans se presser, Verin inclina la théière sur une tasse en fine porcelaine bleue. Ça n’était pas de la porcelaine du Peuple de la Mer, mais elle était très belle quand même.

— Vous avez idée du motif, entre mille, qui l’a poussé à venir à Far Madding ? J’ai failli avaler ma langue en apprenant que la raison pour laquelle il avait cessé de sauter d’un endroit à un autre, c’est qu’il était ici. S’il s’agit de quelque chose de dangereux, nous devrions peut-être tenter de l’arrêter.