Aviendha grommela entre ses dents quelque chose sur les gens qui ne comprennent pas la plaisanterie, à l’évidence en désaccord avec cette suggestion. Elayne s’attendait à ce qu’Aviendha exige qu’elle se débarrasse de tous les vêtements qu’elle avait acquis. Elle était un peu surprise qu’Aviendha ne s’en soit pas déjà chargée elle-même.
Pour Aviendha, le petit déjeuner servi dans le salon comprenait du jambon fumé avec des raisins, des œufs cuisinés avec des pruneaux, du poisson séché préparé avec des pignons, du pain frais généreusement tartiné de beurre, et du thé tellement sucré au miel qu’il en était sirupeux. Elayne avait peu de beurre sur son pain et peu de miel dans son thé, et à la place des autres plats, seulement un porridge aux herbes et aux céréales censé être très bénéfique pour la santé. Elle n’avait pas l’impression d’être enceinte, quoi que Min ait dit à Aviendha, mais Min l’avait dit aussi à Birgitte, un jour qu’elles commençaient à être pompettes toutes les trois. Entre sa Lige, Dyelin, et Reene Harfor, elle se voyait imposer un régime « convenant à une femme dans son état ». Si elle demandait une friandise à la cuisine, celle-ci n’arrivait jamais, et si elle y descendait elle-même, la cuisinière la gratifiait de regards si désapprobateurs qu’elle s’en allait sans rien prendre.
Elle ne regrettait pas le vin aux épices, les bonbons et tout ce qui lui était maintenant interdit – enfin, pas vraiment, sauf quand Aviendha se bourrait de tartes et de crèmes – mais tout le monde au Palais savait qu’elle était enceinte. Et bien sûr, cela signifiait que nul n’ignorait comment cela lui était arrivé, même s’ils ignoraient avec qui. Les hommes n’étaient pas trop insupportables, en dehors du fait qu’ils savaient, et qu’elle savait qu’ils savaient, mais les femmes ne se donnaient pas la peine de dissimuler qu’elles étaient au courant elles aussi. Qu’elles approuvent ou désapprouvent sa situation, la moitié d’entre eux la regardaient comme si elle était une traînée, et l’autre moitié spéculaient sur l’identité du père. Se forçant à avaler son porridge – ce n’était pas si mauvais, mais elle aurait bien voulu manger un peu du jambon d’Aviendha, ou des œufs aux pruneaux –, se fourrant dans la bouche des cuillerées de la bouillie grumeleuse, il lui tarda presque de ressentir les premières nausées, qu’elle pourrait partager avec Birgitte.
Ce matin-là, le premier visiteur dans ses appartements, à part Essande, fut le candidat favori pour être le père du futur bébé.
— Ma Reine, dit le Capitaine Mellar, balayant le sol de la plume de son chapeau en une révérence pleine de panache, le Premier Clerc attend le bon plaisir de Votre Majesté.
Les yeux noirs et fixes du capitaine annonçaient que les hommes qu’il avait tués ne l’empêcheraient jamais de dormir, et l’écharpe bordée de dentelle barrant sa poitrine, de même que la dentelle ornant son col et ses poignets, lui donnaient l’air encore plus dur. S’essuyant le menton avec une serviette en lin, Aviendha le regarda, sans expression. Les deux Gardes-Femmes encadrant la porte grimacèrent. Mellar avait déjà la réputation de pincer les fesses des Gardes-Femmes, celles des plus jolies en tout cas, sans parler de ses propos désobligeants dans les tavernes concernant leurs capacités, ce dernier défaut étant le pire à leurs yeux.
— Je ne suis pas encore reine, Capitaine, dit vivement Elayne, qui s’efforçait toujours de le remettre à sa place. Où en est le recrutement de ma garde personnelle ?
— Seulement trente-deux jusqu’à présent, ma Dame.
Tenant toujours son chapeau, cet homme au visage en lame de couteau avait les deux mains sur la garde de son épée, et son attitude décontractée et son large sourire ne convenaient guère en présence d’une femme qu’il venait de qualifier de « reine ».
— Dame Birgitte a des critères très stricts. Peu de femmes les satisfont. Donnez-moi dix jours, et je vous trouverai une centaine d’hommes qui les surpasseront et vous chériront autant que moi.
— Je ne pense pas, Capitaine Mellar.
Elle dut faire un effort pour ne pas parler d’un ton glacial. Il devait être au courant des rumeurs qui faisaient de lui le père de son futur enfant. Pouvait-il croire que, juste parce qu’elle ne les avait pas démenties, elle pouvait effectivement le trouver… attirant ? Repoussant son bol de porridge, elle réprima un frisson. Trente-deux jusqu’à présent ? Le nombre augmentait rapidement. Certains Chasseurs en Quête du Cor qui voulaient monter en grade avaient décidé que servir dans la garde personnelle d’Elayne avait un certain prestige. Elle concédait que ces femmes ne pouvaient pas être de service jour et nuit, mais quoi qu’en dise Birgitte, le nombre de cent lui paraissait excessif. Pourtant, Birgitte ne voulait rien entendre quand Elayne en suggérait moins.
— Dites au Premier Clerc qu’il peut entrer, s’il vous plaît, lui dit-elle.
Nouvelle révérence.
Elle se leva pour le suivre, et, quand il ouvrit l’une des portes sculptées de lions, elle lui posa une main sur le bras et sourit.
— Merci de m’avoir sauvé la vie, dit-elle, d’un ton assez chaleureux pour être caressant.
Il lui sourit d’un air suffisant ! Les Gardes-Femmes regardaient droit devant elles, figées, celles qu’elle vit dans le couloir avant que la porte ne se referme derrière lui, comme celles qui étaient dans la pièce. Quand elle se retourna, Aviendha la regardait avec à peine plus d’expression qu’elle n’avait regardé Mellar. Elayne soupira.
Elle s’approcha et prit sa sœur par la taille et lui parla à voix basse. Elle se fiait aux femmes de sa garde personnelle pour ne pas répéter ce qu’elle disait à très peu de gens, mais il y avait certaines choses qu’elle n’osait pas leur confier.
— J’ai vu une servante qui passait. Les femmes sont de pires commères que les hommes. Plus il y aura de gens pour penser que cet enfant est de Doilin Mellar, plus il sera en sûreté. Si nécessaire, je le laisserai me pincer les fesses.
— Je vois, dit Aviendha, fronçant les sourcils sur son assiette comme si elle y voyait autre chose que des œufs aux pruneaux, qu’elle se mit à chipoter.
Maître Norry lui présenta les affaires administratives en cours du Palais et de la cité, lui donna des nouvelles de ses correspondants dans les capitales étrangères, et des informations glanées chez les marchands, les banquiers et ceux qui faisaient des affaires au-delà des frontières. Mais la première chose qu’il lui apprit fut, et de loin, la plus importante pour elle, sinon la plus intéressante.
— Les deux plus gros banquiers de la cité sont raisonnables, ma Dame, dit-il de sa voix sèche comme la poussière.
Serrant sa serviette en cuir sur son cœur, il coula un regard en coin à Aviendha. Il n’était toujours pas habitué à sa présence quand il faisait son rapport. Ou à celle des Gardes-Femmes. Aviendha le regarda en découvrant les dents, et il cligna des yeux, puis toussota dans sa main osseuse.
— Maître Hoffley et Maîtresse Andscale ont été quelque peu… hésitants… au premier abord, mais ils connaissent le marché de l’alun aussi bien que moi. Je ne dirais pas que leurs coffres sont entièrement à votre disposition, mais j’ai obtenu que vingt mille couronnes d’or soient transférées dans votre chambre forte, avec d’autres qui viendront les rejoindre selon les besoins.
— Informez-en Dame Birgitte, dit-elle, dissimulant son soulagement.
Birgitte n’avait pas encore recruté assez de nouveaux Gardes pour tenir une cité aussi grande que Caemlyn et encore moins pour faire autre chose, mais Elayne ne pouvait pas espérer des revenus de ses domaines avant le printemps, et les mercenaires coûtaient cher. Maintenant, elle ne les perdrait plus par manque d’or avant que Birgitte n’ait recruté des hommes pour les remplacer.