— Ensuite, Maître Norry ?
— Je crains qu’il ne faille donner la priorité absolue aux égouts, ma Dame. Les rats s’y multiplient comme si on était au printemps, et…
Il mélangeait tout, selon ce qu’il trouvait le plus important. Norry semblait considérer comme un échec personnel le fait qu’il n’ait pas encore appris qui avait libéré Elenia et Naean, bien qu’une seule semaine ait passé depuis leur sauvetage. Le prix du grain devenait exorbitant, comme celui de tous les produits alimentaires, et il était déjà évident que les réparations de la toiture du Palais prendraient plus longtemps et revenaient plus cher que prévu au départ. Le prix de la nourriture augmentait à mesure que l’hiver avançait, et les travaux coûtaient toujours plus que ne l’avaient estimé les maçons. Norry reconnut que ses nouvelles de Braem dataient de plusieurs jours, mais les gens des Marches semblaient contents de demeurer où ils étaient, ce qu’il ne comprenait pas. Toute armée, et à plus forte raison une armée aussi importante que celle-là, aurait dû dévaster la campagne à l’heure qu’il était. Elayne ne comprenait pas non plus, mais elle se félicitait qu’il en soit ainsi. Pour le moment. Les rumeurs courant au Cairhien, selon lesquelles des Aes Sedai avaient juré allégeance à Rand, justifiaient au moins en partie les inquiétudes d’Elayne, quoiqu’il fût peu vraisemblable qu’aucune sœur ne l’ait fait. C’était la nouvelle la moins importante, pour Norry, mais pas pour elle. Rand ne pouvait pas se permettre d’aliéner les sœurs qui suivaient Egwene. Il ne pouvait pas se permettre d’aliéner n’importe quelle Aes Sedai. Il semblait pourtant trouver le moyen de le faire.
Reene Harfor remplaça bientôt Halwin Norry. Elle salua de la tête les Gardes-Femmes de chaque côté de la porte et sourit franchement à Aviendha. Si cette femme grisonnante et potelée avait jamais éprouvé des réserves en entendant Elayne appeler Aviendha sa sœur, elle ne les avait jamais montrées, et maintenant, elle paraissait approuver sincèrement. Mais son rapport était beaucoup plus inquiétant que celui du Premier Clerc.
— Jon Skellit est à la solde de la Maison Arawn, ma Dame, dit Reene, son visage rond assez sinistre. On l’a vu deux fois accepter une bourse des partisans d’Arawn. Et il n’y a aucun doute qu’Ester Norham est à la solde de quelqu’un. Elle ne vole pas, mais elle a plus de cinquante couronnes cachées sous une latte du plancher auxquelles elle en a ajouté dix hier soir.
— Faites comme pour les autres, dit Elayne avec tristesse.
Jusqu’à présent, la Première Servante avait démasqué neuf espions dont elle était certaine, parmi lesquels quatre employés par des gens dont Reene ne connaissait pas encore l’identité. Que Reene en ait trouvé suffisait à provoquer la colère d’Elayne, mais pour le barbier et le coiffeur, c’était pire encore. Tous deux avaient été au service de sa mère. Dommage qu’ils n’aient pas jugé bon de transférer leur fidélité sur la fille de Morgase. Aviendha grimaça en entendant Reene acquiescer, mais il aurait été absurde de renvoyer les espions ou de les tuer comme Aviendha le suggérait. Un espion est l’outil de ton ennemi jusqu’à ce que tu le connaisses, disait sa mère, mais après, il devient le tien. Quand vous démasquez un espion, lui avait dit Thom Merrilin, emmaillotez-le dans des langes et nourrissez-le à la cuillère. Les hommes et les femmes qui avaient trahi seraient « autorisés » à découvrir ce qu’Elayne désirait qu’ils sachent.
— Et dans les autres domaines, Maîtresse Harfor ?
— Rien pour le moment, ma Dame, mais j’ai des espérances, dit Reene, encore plus lugubre que précédemment. J’ai des espérances.
Après le départ de la Première Servante entrèrent deux délégations de marchands, d’abord un groupe important de Kandoris, aux anneaux d’oreilles sertis de gemmes, la poitrine barrée des chaînes d’or de leur guilde, puis, juste derrière eux, une demi-douzaine d’Illianers en tuniques et robes noires à peine éclairées d’un peu de broderie. Elle leur donna audience dans l’une des plus petites salles de réception. Les tapisseries flanquant la cheminée de marbre représentaient des scènes de chasse, sans le Lion Blanc, et les lambris bien cirés n’étaient pas sculptés. C’étaient des marchands, non des diplomates, pourtant certains semblèrent offensés qu’elle ne leur offre que du vin et qu’elle ne boive pas avec eux. Kandoris ou Illianers, ils regardèrent tous de travers les deux Gardes-Femmes qui les suivirent dans la salle et se postèrent de chaque côté de la porte. S’ils n’avaient pas encore entendu parler de la tentative d’assassinat dont elle avait été victime, c’est qu’ils étaient sourds. Six autres de ses gardes du corps attendaient dehors devant la porte.
Les Kandoris étudiaient subrepticement Aviendha quand ils n’écoutaient pas attentivement Elayne. Les Illianers évitèrent de la regarder après avoir ouvert de grands yeux en la voyant. Sans aucun doute, ils donnaient un sens à la présence d’une Aielle, même si elle était assise par terre dans un coin et gardait le silence. Kandoris ou Illianers, les marchands désiraient la même chose, l’assurance qu’Elayne ne provoquerait pas la colère du Dragon Réincarné pour qu’il n’interfère pas avec le commerce en envoyant ses armées et ses Aiels ravager l’Andor, mais ils n’allèrent pas jusqu’à le dire. Et ils ne mentionnèrent pas non plus que les Aiels et la Légion du Dragon avaient des campements importants pas très loin de Caemlyn. Leurs questions polies sur ses projets, maintenant qu’elle avait fait amener les bannières du Dragon et les Bannières de la Lumière, suffisaient. Elle leur répondit ce qu’elle disait à tout le monde, que l’Andor s’allierait avec le Dragon Réincarné mais que l’Andor n’était pas sa conquête. En retour, ils émirent de vagues souhaits de prospérité, suggérant qu’ils soutiendraient sans réserve sa revendication du Trône du Lion, sans l’exprimer vraiment. Après tout, si elle échouait, ils voudraient continuer à être les bienvenus en Andor, quel que soit le détenteur de la couronne.
Quand les Illianers eurent terminé leurs révérences et furent sortis, elle ferma les yeux un moment et se frictionna les tempes. Elle avait encore une réunion avec une délégation de verriers avant le déjeuner, et cinq autres avec des marchands ou des artisans après le repas. La journée était chargée, pleine de platitudes et d’ambiguïtés mielleuses. Et avec Nynaeve et Merilille, c’était de nouveau son tour de donner une leçon aux Pourvoyeuses-de-Vent le soir. Cette expérience serait moins agréable que la pire réunion de marchands, dans le meilleur des cas. Elle aurait peut-être un peu de temps pour étudier les ter’angreals qu’ils avaient rapportés d’Ebou Dar avant qu’elle ne puisse plus garder les yeux ouverts. Elle était embarrassée quand Aviendha était obligée de la porter jusqu’à son lit, mais elle ne pouvait pas s’arrêter. Il y avait trop à faire et trop peu de temps dans une journée.
Il lui restait près d’une heure avant l’arrivée des verriers, mais Aviendha lui interdit rudement de jeter un coup d’œil sur les objets d’Ebou Dar.
— Birgitte vous a-t-elle parlé ? demanda Elayne tandis que sa sœur la traînait quasiment dans un étroit escalier de pierre.
Quatre Gardes-Femmes ouvraient la marche, les autres suivaient derrière, ignorant délibérément ce qui se passait entre elle et Aviendha. Quoiqu’elle crût voir Rasoria Domanche, Chasseuse en Quête du Cor, une femme trapue, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, trouvée parmi les Tairens, arborer un petit sourire.
— Dois-je lui dire que vous passez trop d’heures à l’intérieur et que vous dormez trop peu ? répliqua Aviendha avec dédain. Vous avez besoin de respirer l’air frais.