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Finalement, elle convoqua Reanne, qui s’efforçait de convaincre une ancienne sul’dam qu’elle aussi pouvait canaliser. Reanne avait fait ce tissage dans la cour des écuries tous les jours depuis qu’elle avait ouvert un portail pour Merilille ; elle pouvait en ouvrir un autre sans difficulté au même endroit du Bois de Braem. Il n’y avait au Palais aucune carte de cette région assez détaillée pour que Merilille indique avec précision la position des camps. Si c’était Elayne ou Aviendha qui tissaient le portail, il s’ouvrirait peut-être dix lieues plus loin des camps que la petite clairière que connaissait Reanne. La neige avait cessé de tomber au Bois de Braem avant le retour de la Grise. Mais dix lieues dans la neige fraîche pouvaient nécessiter deux heures de marche supplémentaires, dans le meilleur des cas. Elayne voulait en finir rapidement. Tout devait aller vite.

Les Atha’ans Miere devaient avoir conscience de l’agitation régnant dans le Palais, avec les Gardes-Femmes qui couraient dans tous les sens pour porter des messages ou aller chercher telle ou telle personne, mais Elayne s’assura qu’on ne leur disait rien. Si Zaida décidait de venir, elle était capable de faire ouvrir un portail par une de ses Pourvoyeuses-de-Vent si Elayne refusait de l’emmener, et la présence de la Maîtresse-des-Vagues était une complication à éviter. Cette femme se comportait déjà comme si elle avait autant de droits qu’Elayne au Palais. Zaida, jouant les grands chefs, pouvait tout gâcher, aussi sûrement que Mellar lui jetant des regards libidineux.

Se hâter semblait au-dessus des capacités d’Essande, mais tout le reste se déroula sans accroc, et le temps que le soleil atteigne son zénith, Elayne se retrouva à chevaucher lentement Cœur de Feu dans la neige du Bois de Braem, environ à cinquante lieues à vol d’oiseau au nord de Caemlyn, mais seulement à un pas du portail ouvert dans l’épaisse forêt de hauts sapins, lauréoles et chênes, mêlés à des arbres aux branches grises qui avaient perdu leurs feuilles. De temps en temps, une vaste prairie s’ouvrait devant elle, couverte d’un tapis de neige immaculée, à part les traces laissées par les sabots du cheval de Merilille. Merilille avait été envoyée devant avec la lettre, et Elayne, Aviendha et Birgitte avaient suivi une heure plus tard, pour lui donner le temps d’atteindre ceux des Marches avant elles. La route de Caemlyn à Nouvelle Braem était à quelques lieues à l’ouest. Ici, elles auraient pu être à mille lieues de toute habitation humaine.

Pour Elayne, le choix de sa robe avait été aussi important que celui d’une armure. Sa cape était doublée de martre pour lui tenir chaud, mais le tissu était en drap de laine vert foncé, doux mais épais, et sa robe d’équitation en soie verte sans ornements. Même ses gants d’équitation étaient en cuir vert foncé tout simples. À moins que des épées n’aient été dégainées, c’était l’armure dans laquelle les Aes Sedai affrontaient les souverains. Son seul bijou visible était une petite broche d’ambre en forme de tortue, et si ses hôtes trouvaient cela bizarre, grand bien leur fasse. Une armée des Marches était plus puissante que ses rivales. Mais ces dix sœurs – dix ou davantage – appartenaient peut-être à Elaida. Elle n’avait nulle intention de se laisser ramener comme un paquet à la Tour Blanche.

— Nous pouvons revenir en arrière sans encourir de toh, Elayne.

Aviendha, fronçant les sourcils, portait toujours ses vêtements d’Aielle, avec son unique collier d’argent et ses lourds bracelets d’ivoire. Son alezan trapu était plus petit que Cœur de Feu et que Flèche, le cheval gris de Birgitte. Comme il était plus facile à manœuvrer, elle montait avec plus d’aisance qu’autrefois. À califourchon sur la selle, les cuisses nues au-dessus de ses chausses noires, elle ne semblait pas avoir froid. Contrairement à Birgitte, elle n’avait pas renoncé à ses tentatives pour dissuader Elayne de cette démarche.

— La surprise, c’est très bien, mais ils vous respecteraient plus s’ils devaient faire la moitié du chemin pour vous rencontrer.

— Je peux difficilement abandonner Merilille, dit Elayne, avec plus de patience qu’elle n’en ressentait.

Elle n’était peut-être plus aussi lasse, mais elle ne se sentait pas très en forme non plus, absolument pas d’humeur à se laisser harceler. Pourtant, elle ne voulait pas se montrer hargneuse envers Aviendha.

— Elle se sentirait toute bête d’être là-bas avec une lettre annonçant ma venue, et que je ne vienne pas. Pis, je me sentirais toute bête aussi.

— Mieux vaut se sentir bête que de l’être, marmonna Birgitte entre ses dents.

Sa cape noire était drapée derrière sa selle, et sa tresse, sortant de l’ouverture de sa capuche, lui tombait presque jusqu’à la taille. Relever cette capuche suffisamment pour lui encadrer le visage était la seule concession qu’elle avait faite au froid et au vent qui soulevait parfois la neige poudreuse comme des plumes. Elle ne voulait pas gêner sa vision. L’étui de son arc, prévu pour le garder au sec, pendait verticalement à sa selle, pour qu’elle puisse le sortir rapidement. La suggestion de porter une épée avait été rejetée avec autant d’indignation que si Elayne avait demandé à Aviendha d’en porter une. Birgitte maniait l’arc en virtuose, mais elle prétendait être capable de se blesser simplement en essayant de dégainer une épée. Malgré tout, sa courte tunique verte se serait fondue dans le paysage en toute autre saison, et, par miracle, ses larges chausses étaient de la même couleur. Elle était une Lige maintenant, non la Capitaine-Générale de la Garde de la Reine, pourtant ce titre ne lui plaisait pas autant qu’on aurait pu le croire. Le lien transmettait autant de frustration que de vigilance.

Elayne exhala un nuage de buée.

— Vous savez ce que j’espère accomplir ici. Vous le savez depuis que j’ai décidé de venir. Pourquoi me traitez-vous soudain comme si j’étais en verre soufflé ?

Les deux femmes se regardèrent, chacune attendant que l’autre parle la première, puis, en silence, elles se retournèrent et regardèrent droit devant elles. Soudain, Elayne sut.

— Quand ma fille sera née, dit-elle avec ironie, elle aura besoin d’une nourrice et vous pourrez toutes les deux vous porter candidates.

Si le bébé était une « fille ». Si Min l’avait précisé, l’information s’était perdue dans les souvenirs avinés d’Aviendha et de Birgitte. Il vaudrait peut-être mieux avoir d’abord un fils, afin qu’il puisse commencer son entraînement avant la naissance de sa sœur. Pourtant, une fille assurait la succession, alors qu’un fils unique pouvait être disqualifié. Malgré son désir d’avoir plusieurs enfants, rien ne disait qu’elle en aurait un autre. La Lumière fasse qu’elle ait d’autres enfants de Rand.

— Personnellement, je n’ai pas besoin de nourrices.

Les joues hâlées d’Aviendha rougirent d’embarras.

L’expression de Birgitte ne changea pas, pourtant la même émotion fut transmise par le lien.

Elles chevauchèrent lentement, suivant les traces de Merilille, pendant près de deux heures. Elayne se disait que le premier camp devait être très proche quand Birgitte pointa soudain le doigt devant elle et dit :

— Des Shienarans.

Elle mit la main sur son arc.

La vigilance avala la frustration et tout le reste dans le lien. Aviendha toucha la poignée de sa dague, comme pour s’assurer qu’elle était bien là.