— Vous connaissez la proclamation de la Tour Blanche le concernant ? demanda-t-elle doucement.
Ils devaient la connaître, à l’heure qu’il était.
— La Tour Blanche lance l’anathème sur quiconque approche le Dragon Réincarné autrement que par l’intermédiaire de la Tour Blanche, dit Paitar, tout aussi doucement.
Prenant enfin un siège, Paitar la regarda avec sérieux.
— Vous êtes Aes Sedai. C’est sans doute la même chose.
— La Tour se mêle de tout, marmonna Tenobia. Non, Ethenielle, je ne me tairai pas ! Le monde entier sait que la Tour est divisée. Suivez-vous Elaida ou les rebelles, Elayne ?
— Le monde sait rarement ce qu’il croit savoir, dit Merilille d’un ton qui sembla rafraîchir la température dans la tente.
La minuscule sœur qui courait quand Elayne lui donnait un ordre et gémissait quand les Pourvoyeuses-de-Vent la regardaient, se tenait très droite et affrontait Tenobia en Aes Sedai, son visage lisse aussi glacial que son ton.
— Les affaires de la Tour sont du ressort des initiées, Tenobia. Si vous voulez les connaître, inscrivez votre nom dans le livre des novices, et dans vingt ans, vous saurez peut-être quelque chose.
Sa Majesté Illuminée, Tenobia si Bashere Kazadi, Bouclier du Nord et Glaive de la Frontière de la Dévastation, Haut Siège de la Maison Kazadi, Dame de Shahayni, Asnelle, Kunwar et Ganai, glaça Merilille avec toute la froideur d’un blizzard. Et ne dit rien. Le respect d’Elayne à son égard augmenta légèrement.
La désobéissance de Merilille ne lui déplut pas. Elle lui évita de tergiverser tout en feignant de ne dire que la vérité. Egwene disait qu’elles devaient s’efforcer de vivre comme si elles avaient déjà prêté les Trois Serments, et, de temps en temps, Elayne ressentait le poids de cette obligation. Ici, elle n’était pas la Fille-Héritière d’Andor, revendiquant le Trône de sa mère, ou pas seulement cela. Elle était une Aes Sedai de l’Ajah Verte, avec plus de raisons de surveiller ses paroles que de simplement cacher ce qui devait rester ignoré.
— Je ne peux pas vous dire exactement où il est.
C’était vrai, car elle aurait seulement pu leur indiquer une vague direction, dans les environs de Tear, et parce qu’elle ne leur faisait pas suffisamment confiance si elle l’avait su. Elle devait juste faire très attention à ce qu’elle disait.
— Je sais seulement qu’il semble vouloir rester quelque temps où il est.
Il n’avait pas bougé depuis des jours. C’était la première fois depuis qu’il l’avait quittée qu’il restait plus d’une demi-journée dans un même lieu.
— Je vous dirai ce que je sais, mais seulement si vous acceptez d’aller vers le sud dans la semaine. D’ailleurs, vous manquerez bientôt d’orge et de viande si vous restez ici. Je vous assure que vous marcherez vers le Dragon Réincarné.
Au début, en tout cas.
Paitar secoua sa tête chauve.
— Vous voulez que nous entrions en Andor, Elayne Sedai, ou devrais-je vous appeler Dame Elayne maintenant ? Je vous souhaite les bénédictions de la Lumière dans votre quête de la couronne d’Andor, mais pas assez pour envoyer mes hommes combattre pour elle.
— Elayne Sedai et Dame Elayne sont une seule et même personne, leur dit-elle. Je ne vous demande pas de combattre pour moi. À la vérité, j’espère de tout mon cœur que vous traverserez l’Andor sans une seule escarmouche.
Elle porta sa coupe d’argent à sa bouche, sans boire. Un éclair de mise en garde fulgura dans le lien du Lige, et, malgré elle, Elayne éclata de rire. Aviendha la surveillait du coin de l’œil et fronçait les sourcils. Même maintenant, elles veillaient sur la future mère.
— Je suis contente que quelqu’un trouve cela amusant, dit Ethenielle, ironique. Essayez de penser en homme du Sud, Paitar. Ils jouent au Jeu des Maisons, ici, et je crois qu’elle y arrive très bien. C’est normal, je suppose ; j’ai toujours entendu dire que les Aes Sedai avaient créé le Daes Dae’mar.
— Pensez tactique, Paitar, dit Easar, étudiant Elayne avec un petit sourire. Nous avançons vers Caemlyn en envahisseurs, ce que tous les Andorans pourront voir. L’hiver peut bien être doux là-bas, mais il nous faudra quand même des semaines. Le temps que nous y arrivions, elle aura rallié suffisamment de Maisons à sa cause et contre nous pour s’assurer le Trône du Lion, ou presque. À tout le moins, assez de puissants seigneurs lui auront fait allégeance pour qu’aucune autre prétendante ne puisse tenir longtemps contre elle.
Tenobia remua sur son siège, fronçant les sourcils et ajustant ses jupes, mais, quand elle regarda Elayne, il y avait dans ses yeux un respect qui n’y était pas auparavant.
— Et quand nous atteindrons Caemlyn, Elayne Sedai, dit Ethenielle, vous… négocierez notre départ d’Andor sans qu’aucune bataille n’ait eu lieu.
Cela fut énoncé presque comme une question.
— Très astucieux, en effet.
— Si tout se passe selon ses plans, dit Easar, qui ne souriait plus.
Il tendit la main sans regarder, et le vieux soldat y plaça une coupe de vin.
— Les batailles se déroulent rarement comme prévu ; même quand le sang n’est pas versé, je crois.
— Je désire ardemment qu’aucun sang ne soit versé, dit Elayne.
Par la Lumière, il le fallait, sinon, au lieu de sauver son pays de la guerre civile, elle le plongerait dans pire encore.
— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’il en soit ainsi. Et j’attends la même chose de vous.
— Sauriez-vous aussi, par hasard, où se trouve mon oncle Davram, Elayne Sedai ? dit soudain Tenobia. Davram Bashere ? J’aimerais m’entretenir avec lui autant qu’avec le Dragon Réincarné.
— Le Seigneur Davram n’est pas loin de Caemlyn, Tenobia. Mais je ne peux pas promettre qu’il y sera encore quand vous arriverez. Enfin, si vous acceptez ma proposition ?
Elayne se força à respirer, pour dissimuler son anxiété. Elle avait atteint le point de non-retour. Ils se déplaceraient vers le sud maintenant, elle en était certaine, mais sans l’accord qu’elle leur demandait, il pouvait y avoir effusion de sang.
Il y eut un long silence dans la tente, uniquement rompu par une braise qui crépita. Ethenielle échangea des regards avec les deux hommes.
— Dans la mesure où je pourrai voir mon oncle, dit Tenobia avec véhémence, je suis d’accord.
— Sur mon honneur, je suis d’accord, dit Easar d’un ton décisif.
Et, presque en même temps, Paitar dit :
— Sous la Lumière, je vous donne mon accord.
— Ainsi, nous vous donnons tous notre accord, dit Ethenielle dans un souffle. Et maintenant, tenez votre part du marché, Elayne Sedai. Où est le Dragon Réincarné ?
Un frisson parcourut le corps d’Elayne, dont elle n’aurait su dire s’il était d’exultation ou de peur. Elle avait réussi ce pour quoi elle était venue, risqué le danger pour elle et pour l’Andor, et seul le temps dirait si elle avait pris la bonne décision. Elle répondit sans hésitation :
— Comme je vous l’ai dit, je ne sais pas exactement où il est. Mais des recherches au Murandy seraient certainement fructueuses.
C’était vrai, mais c’était elle et non eux qui en tirerait bénéfice, si bénéfice il y avait. Egwene avait quitté le Murandy ce jour même, emmenant l’armée qui avait tenu en respect Arathelle Renshar et les autres nobles dans le Sud. Peut-être ceux des Marches qui se dirigeaient vers le sud forceraient Arathelle, Luan et Pelivar à se déclarer pour elle, ainsi que Dyelin le croyait. La Lumière fasse qu’elle ait raison.
À part Tenobia, ceux des Marches n’exultèrent pas en apprenant où ils trouveraient Rand. Ethenielle eut une longue expiration, presque un soupir, et Easar se contenta de hocher la tête, avec une moue pensive. Paitar avala la moitié de son vin. Quel que fut leur désir de trouver le Dragon Réincarné, il ne leur tardait guère de le rencontrer, semblait-il. Tenobia, en revanche, demanda au vieux soldat de lui resservir du vin et parla à n’en plus finir de son désir de voir son oncle. Elayne n’aurait jamais pensé qu’elle tenait tant à sa famille.